Élu en 2017 sur un projet libéral-social pour déverrouiller le pays, Emmanuel Macron achève un quinquennat marqué par les crises. Le rapport du Millénaire dresse le bilan de son action, de l’économie à la diplomatie, de l’État-providence à la justice, et conclut à une révolution inachevée, voire empêchée.
Le constat
Le projet de 2017 promettait de libéraliser l’économie, moderniser l’État-providence et faire de la France le leader de l’Europe.
La cause
Les crises, des Gilets jaunes à la pandémie, ont conduit à un tournant keynésien, et la gouvernance a négligé les corps intermédiaires.
La conséquence
Des réformes aux résultats limités, des dépenses en hausse et une place de la France dans le monde qui ne s’est pas relevée.
Avant-propos
Apparue libérale la « Révolution Macron » a été pensée par Emmanuel Macron pour déverrouiller le pays tant par une modernisation de l’État-providence et du monde du travail que par un progressisme sociétal afin d’incarner une modernité européenne propre au XXIème siècle. Au terme du quinquennat, cette révolution n’a de facto pas eu lieu. De nombreuses politiques publiques et réformes n’affichent en effet pas les résultats escomptés dans plusieurs domaines (économie, sécurité, administration, santé, recherche, territoires, écologie) et ne sont de surcroît pas à la hauteur des enjeux de notre époque.
Alors que les pays anglo-saxons ont vécu leur seconde révolution conservatrice, la révolution Macron, qui s’oppose de prime abord à ces dynamiques anglo- saxonnes, avait vocation à redresser trajectoire de la France en lui permettant de pleinement entrer dans le XXIème siècle. Une société positive et déverrouillée ainsi qu’une économie modernisée orientée vers les emplois de demain et le respect de la planète avaient été pensées par Emmanuel Macron comme les atouts pour faire de la France le nouveau leader de l’Europe.
Face à de telles ambitions et de telles promesses, s’agit-il d’une révolution inachevée ou empêchée ?
S’il est impossible de dissocier le bilan du quinquennat d’Emmanuel Macron des crises économiques, sociales et politiques qui ont paralysé le pays durant plusieurs mois cumulés, cet échec ne peut être réduit à la conjoncture négative. Alors que le quinquennat a effectivement été marqué par des crises exogènes (crise sanitaire, guerre en Ukraine), d’autres ont été provoquées par son action politique (Gilets Jaunes, réforme des retraites). Ces différentes paralysies ont de fait plombé ses velléités réformatrices, mais ont également révélé une incapacité fondamentale à maîtriser les ressorts de la gouvernance en détruisant les corps intermédiaires, se privant ainsi d’interlocuteurs pertinents et de relais d’influence.
En fin de quinquennat, il est difficile de considérer que les capacités du pays ont significativement évolué vers une meilleure adéquation aux attendus du XXIème siècle, marqué par une transformation économique, une évolution géopolitique, un monde davantage concurrentiel avec une accélération du progrès générateur d’avantage comparatif et de nouveaux défis transnationaux.
Alors que le président Macron endosse les habits de candidat à sa propre succession, la question de sa capacité réelle à tenir le cap initialement engagé se pose. Loin d’être effective sur le plan économique ou administratif tant les verrous à l’action publique et privée restent lourds, la révolution est surtout constatée sur le plan politique, sans que l’on puisse pour autant se féliciter des évolutions dans leur ensemble. Le recours généralisé aux consultations directes (grand débat, commission tirée au sort, etc.), dont les conclusions peuvent difficilement être suivies, semble avoir participé à creuser la défiance vis-à-vis des institutions sans pour autant fournir un moyen efficace de réponse aux préoccupations des Français.
La révolution Macron n’est pas seulement inachevée, mais empêchée durablement du fait des modalités politiques tirées par ses principaux défauts : manque d’empathie, mauvaise gouvernance et mépris des corps intermédiaires. De ce quinquennat qui s’est voulu ambitieux ressort in fine la faible expérience politique du président Macron qui n’a pas su concrétiser son aventure présidentielle en action politique durable pour le pays.
Un projet libéral-social pour déverrouiller le pays
Le numérique. La couverture en très haut débit a été étendue comme promis et FranceConnect compte plus de huit millions d’utilisateurs. La taxe sur les services numériques, créée en 2019, a rapporté 277 millions d’euros, soit 69 % des 400 millions attendus, et a servi de base à l’impôt minimal mondial de 15 %. Le Pass numérique n’a en revanche formé que 209 000 personnes sur 14 millions en difficulté.
L’écologie. La centrale à charbon de Cordemais restera ouverte au moins jusqu’en 2024. La taxe carbone, gelée après les Gilets jaunes, reste à 44,60 euros la tonne loin des 100 euros visés en 2030, et l’éolien n’est passé que de 13,5 GW en 2017 à 16,5 GW en 2019. L’objectif de 50 % de nucléaire a été repoussé de 2025 à 2035.
La fiscalité. L’ISF, qui rapportait 5 milliards d’euros en 2017, est devenu l’IFI dès 2018, pour un manque à gagner de 2,9 milliards, tandis que l’investissement dans les PME au titre de l’impôt a chuté de 71 %. Le CICE, qui avait coûté 87 milliards d’euros entre 2013 et 2018 pour environ 100 000 emplois, a été transformé en baisse pérenne de cotisations, créatrice de 40 000 à 70 000 emplois.
Les dépenses publiques. Les 60 milliards d’économies promis n’ont pas été réalisés : les allègements fiscaux ont coûté près de 30 milliards sur cinq ans et les dépenses de personnel de l’État ont augmenté de 10,3 milliards d’euros entre 2017 et 2022.
La modernisation inachevée de l’État-providence
La santé. Le numerus clausus a été levé, avec 9 361 étudiants admis en médecine en 2021 contre 7 633 en 2016, et le nombre de maisons de santé est passé de 1 034 à 1 889. Mais 3,8 millions de Français vivent encore dans un désert médical, 1,3 million de plus en cinq ans. La réforme 100 % santé a élargi l’accès à l’optique, au dentaire et à l’audiologie.
Les retraites. Le système universel par points promis en 2017 n’a pas vu le jour, après la mobilisation de 2019-2020 contre l’âge pivot de 64 ans.
La fraude. Les résultats du contrôle fiscal sont passés de 18 milliards d’euros en 2017 à 10 milliards en 2020, et la fraude sociale est estimée entre 20 et 25 milliards d’euros par la Cour des comptes.
Le travail. Les ordonnances de 2017 ont créé le comité social et économique, mais le nombre de branches professionnelles reste de 250, loin de l’objectif de 100. Le compte personnel de formation est désormais alimenté en euros, et l’apprentissage n’a vraiment progressé qu’avec le plan 1 jeune 1 solution financé par l’Europe.
la hausse cumulée du budget de la Justice au cours du quinquennat, la plus forte de son histoire, qui laisse pourtant la France à 69,50 euros par habitant contre 131,20 en Allemagne.
Face aux crises, un tournant keynésien
La taxe d’habitation. Sa suppression, étendue à tous les ménages, coûte 7 milliards d’euros de plus que les 10 milliards annoncés et pourrait accroître le déficit structurel de 18 milliards d’euros.
Le pouvoir d’achat. Après la crise des Gilets jaunes, la prime d’activité a été revalorisée et étendue de 3,8 à 5 millions de foyers, pour un coût de 9,8 milliards d’euros en 2020. Les heures supplémentaires ont été défiscalisées et la prime exceptionnelle de pouvoir d’achat a bénéficié à 6 millions de salariés en 2020.
Un soutien européen déterminant. Le programme d’achats d’urgence de la BCE et le plan NextGenerationEU, qui finance 40 des 100 milliards du plan France Relance, ont selon le rapport biaisé le bilan économique du quinquennat.
Un revirement énergétique. Après avoir confirmé la fermeture de Fessenheim, le président a fait du nucléaire une technologie d’avenir en 2021, avec 1 milliard d’euros de France 2030 pour les petits réacteurs.
Tout au long de son quinquennat M. Macron aura conduit la France du soldat de l’idéal pour paraphraser Clémenceau, à un ilot solitaire au milieu du bain géopolitique international.
Une politique étrangère contrastée
Des intuitions et un style. Le rapport reconnaît au président une réflexion géopolitique reconnue, mais une diplomatie centralisée à l’Élysée, faite de coups d’éclat, dont la traduction en actes a souvent échoué : médiation entre Washington et Téhéran, rapprochement avec la Russie, critique de l’OTAN.
Des revers. L’affaire des sous-marins australiens a illustré la solitude stratégique de la France. En Afrique, les stocks d’investissements français sont passés de 60 à 53 milliards de dollars, et l’armée a annoncé le 17 février 2022 son départ du Mali.
Quelques succès. Le contrat de 80 Rafale avec les Émirats arabes unis, la vente de 36 Rafale à l’Inde et le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République après les référendums sont portés au crédit du quinquennat.
L’Europe. Frontex dispose de 5 000 agents, mais le budget de la zone euro se limite à 17 milliards d’euros pour 2021-2027. L’emprunt commun de 750 milliards d’euros constitue une avancée majeure pour l’intégration européenne.
Crises sociales et services publics
Des mobilisations à répétition. Réforme du code du travail en 2017, grève des cheminots en 2018 avec un pic à 33,9 % de participation, Gilets jaunes avec 1,3 million de manifestants lors du premier acte, réforme des retraites en 2019 : ces mouvements auraient coûté 0,1 à 0,2 point de croissance en 2019 selon l’INSEE.
Une numérisation de l’État inachevée. L’objectif de 100 % de démarches en ligne a été ramené à 250 démarches phares, dont 83,8 % sont en ligne. Seuls 42 % des fonctionnaires pouvant télétravailler le peuvent réellement, contre 62 % des salariés du privé.
Une décentralisation illisible. La loi 3DS introduit une différenciation qui risque, selon le rapport, d’accroître le millefeuille territorial.
L’école. Le dédoublement des classes en éducation prioritaire concerne environ 450 000 élèves, avec une baisse de 7,8 % des élèves en grande difficulté en français et de 12,5 % en mathématiques. La scolarité obligatoire dès 3 ans et les petits-déjeuners à l’école complètent ce bilan, mais le lycée professionnel reste délaissé.
Justice et sécurité, un réveil tardif
Des moyens en hausse. Le budget de la Justice hors pensions est passé de 6,85 milliards d’euros en 2017 à 8,86 milliards en 2022. Les tribunaux d’instance et de grande instance ont fusionné, les cours criminelles départementales ont été créées et le parquet européen installé.
Des promesses non tenues. Seules 7 000 places de prison sur les 15 000 promises auront été construites, la réforme du Conseil supérieur de la magistrature n’a pas abouti et les magistrats, avocats et greffiers ont manifesté ensemble le 15 décembre 2021.
Une sécurité traitée tardivement. Loi antiterroriste de 2017, loi pour une sécurité globale et loi confortant le respect des principes de la République de 2021 : le rapport y voit une « cavalcade » de textes, souvent en réaction à l’actualité. Le taux d’exécution des obligations de quitter le territoire est tombé à 12 %.
Le quinquennat en chiffres
Budget de la Justice hors pensions (en milliards d’euros)
Le budget de la Justice a progressé de 33 % sur le quinquennat.
Étudiants admis en médecine
La plus forte hausse sur un quinquennat depuis celui de Jacques Chirac.
Nombre de maisons de santé
L’objectif de doublement des maisons de santé est presque atteint.
Résultats du contrôle fiscal (en milliards d’euros)
Les résultats du contrôle fiscal ont reculé de 18 à 10 milliards d’euros.
Voitures électriques immatriculées en France
Les immatriculations de voitures électriques ont été multipliées par plus de quatre.
Conclusion : une révolution inachevée ou empêchée ?
Pour le rapport, la « Révolution Macron » n’a pas eu lieu : de nombreuses réformes n’affichent pas les résultats escomptés en matière d’économie, de sécurité, d’administration, de santé, de recherche, de territoires ou d’écologie. Si les crises exogènes ont pesé, d’autres ont été provoquées par l’action politique du président. La révolution est ainsi jugée non seulement inachevée mais empêchée, faute d’une gouvernance s’appuyant sur les corps intermédiaires.
Le Bilan d’Emmanuel Macron (2017-2022): « La révolution inachevée ou empêchée ? »
138 pages.
Pariset M., Perrin C., Hocque M., « Le Bilan d’Emmanuel Macron (2017-2022): « La révolution inachevée ou empêchée ? » », Note du Millénaire, 8 avril 2022, lemillenaire.org.
Feuilleter la note
Marion Pariset et Clément Perrin et Matthieu Hocque
Secrétaire générale du Millénaire ; Secrétaire général adjoint en charge de la réflexion ; Rapporteur.
Marion Pariset Clément Perrin Matthieu HocqueDemander une interview
Pour une interview de Marion Pariset ou Clément Perrin ou Matthieu Hocque sur cette note : presse@lemillenaire.org
Contacter le service presseFaire vivre nos études
Vos dons et vos adhésions financent les prochaines notes du Millénaire.
Nous soutenir AdhérerRecevoir les prochaines notes du Millénaire
À lire aussi
Toutes les études
9 septembre 2026Entretien de William Thay pour Paris Match : « 2027 : Mélenchon, Le Pen, Philippe… leurs chances de victoire selon un modèle prédictif »
29 juillet 2026Entretien de Matthieu Hocque pour Atlantico : « La France est malade de ses inégalités, et ce n’est pas de la faute aux riches »
25 juillet 2026Entretien de Matthieu Hocque pour Atlantico : « Mais à quoi ressemblerait vraiment une France soumise aux institutions de la 6e République mélenchoniste ? »
11 juillet 2026Entretien de William Thay pour Ouest-France : « Présidentielle : « La campagne commence, l’été sera politiquement très intense » »Crédit photo : Rémi Jouan GNU Free Documentation License, Wikimedia Commons sous licence CC BY 4.0
Crédit photo : Emmanuel Macron par Пресс-служба Президента Российской Федерации sous licence CC BY 4.0

Macron a été élu contre sa challenger et non par adhésion, sans programme véritable, servant des discours adaptés en fonction des circonstances dans un but unique : servir son image narcissique.
Il nous manque un homme d’État qui ait une vision de là où il veut emmener le pays, et les bricolages politiques actuels visant uniquement à éviter une censure aggravent la course à la catastrophe qu’il a engagée dans son unique intérêt, sans aucun scrupule.