Au-delà de la volonté de contrer l’élargissement de l’OTAN, l’invasion de l’Ukraine répond d’abord au projet de rassembler le monde russe. La note de Pierre Clairé analyse les trois intentions de Vladimir Poutine : le retour de la Grande Russie, un nouveau rapport de force avec l’Occident et l’avènement d’un nouvel ordre mondial.
Le constat
Le 21 février 2022, Vladimir Poutine a reconnu les républiques de Donetsk et de Lougansk, décrivant l’Ukraine comme une nation artificielle.
La cause
La dislocation de 1991, vécue comme une tragédie, et la volonté de rassembler les trois Russies motivent le Kremlin.
La conséquence
Un rapport de force durablement modifié avec l’Occident et l’affirmation d’un ordre mondial multipolaire.
Avant-propos
Lundi 21 février 2022, Vladimir Poutine a déclaré reconnaître l’indépendance des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk . Lors de son discours, le Président de la Fédération de Russie a justifié son choix de reconnaître les deux républiques et a longuement parlé de l’histoire russe et de l’URSS alors que l’Ukraine moderne fut décrite comme une nation artificielle, créée de toutes pièces par les Occidentaux après la chute de l’URSS sans continuité et légitimité historique.
Alors que de nombreux observateurs tentent d’expliquer l’invasion russe par une volonté de contrer l’Occident et d’empêcher l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières russes, il est essentiel de remettre ces événements en perspective. S’il tente effectivement que la progression de l’influence occidentale se fasse au détriment de son pays, Poutine cherche aussi à restaurer l’unité et ramener à lui des territoires « perdus » pour mieux leur faire face. Il s’agit dès lors de renouer avec une stratégie du contrôle régional qui se passe d’une supervision occidentale ou multilatérale.
La volonté de contrer l’Occident et d’imposer un nouveau rapport de force ne vient qu’en deuxième position. Certes la Russie cherche à s’affirmer sur la scène internationale et reprendre sa place dans le concert des Nations, mais cela n’est pas le but premier de l’intervention en Ukraine. Toutefois, il faut bien reconnaître que Poutine cherche à s’affirmer face aux pays occidentaux et empêcher que leur influence ne grandisse trop, ce qui se ferait au détriment de la Russie.
Enfin, il ne faut pas oublier que Poutine cherche l’avènement d’une nouvelle ère, d’un nouvel ordre mondial, et que l’intervention en Ukraine est pour lui un moyen d’accélérer ce changement. A l’instar des dirigeants occidentaux, Poutine est tributaire des bouleversements géopolitiques, à savoir l’avènement d’une compétition globale entre la Chine et les États-Unis et le retour des empires- nations. A cet égard, il cherche à mettre un terme à la domination occidentale sur le monde et cette guerre est vue comme importante idéologiquement car elle correspond à deux visions du monde qui s’affrontent.
Le retour de la Grande Russie
Trois Russies séparées depuis 1991. La note rappelle qu’historiquement, la Grande Russie autour de Moscou, la Petite Russie, berceau de la civilisation russe autour de l’ancienne Rus de Kiev, et la Russie blanche formaient un ensemble. Dès 1547, Ivan le Terrible se proclamait tsar de toutes les Russies : Vladimir Poutine s’appuie sur des constructions bien plus anciennes que l’OTAN pour justifier son intervention.
Une rupture vécue comme une tragédie. Pour le Kremlin, la dislocation de 1991 a été l’une des plus grandes catastrophes géopolitiques du XXe siècle. L’union des peuples russes est la première motivation de Vladimir Poutine ; la sécurité et la menace occidentale ne sont que des accélérateurs de décision.
Un contrôle régional plutôt qu’une annexion. Selon la note, le Kremlin pourrait laisser à l’Ukraine une indépendance relative si le pouvoir à Kiev lui était acquis, sur le modèle biélorusse, au sein de l’OTSC ou de l’Union économique eurasiatique.
La défense des russophones comme prétexte. De la Transnistrie à l’Ossétie du Sud et à l’Abkhazie en 2008, puis à la Crimée et au Donbass en 2014, la Russie a utilisé la protection des minorités russophones pour créer des territoires satellites. La reconnaissance des républiques de Donetsk et de Lougansk le 21 février 2022 s’inscrit dans cette logique.
l’année où Ivan le Terrible se proclame tsar de toutes les Russies : une référence bien plus ancienne que l’OTAN pour justifier l’intervention en Ukraine.
Une nouvelle relation avec l’Occident
Rétablir le rapport de force. Après 1991, l’Occident a pris l’ascendant sur une Russie dispersée entre plusieurs États. L’invasion de l’Ukraine vise à montrer que la Russie est de retour et entend redevenir une superpuissance.
Une hostilité à la construction européenne. Le Kremlin veut contrer l’influence de l’Union européenne, jugée sous tutelle anglo-saxonne, et parier sur les divisions des Européens, notamment de ceux qui dépendent du gaz russe, pour résister aux sanctions.
Des ambitions mondiales. La Russie s’est imposée en Syrie, s’est renforcée en Afrique, notamment par la société militaire privée Wagner, et s’appuie sur la Chine, devenue son premier partenaire commercial, même si la relation reste déséquilibrée.
Lors de cette guerre, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent, et en remportant la victoire les Russes comptent imposer leur vision au reste du monde.
Un nouvel ordre mondial
La fin du leadership occidental. Aux Jeux olympiques d’hiver de Pékin, en février 2022, Vladimir Poutine était l’invité d’honneur de Xi Jinping, comme pour marquer l’avènement d’une nouvelle ère. La note compare la stratégie russe à celle du Japon qui, humilié en 1854, s’est imposé par sa victoire de 1905.
Une concurrence des régimes. Le nouvel ordre serait multipolaire, structuré autour d’une rivalité entre un Occident affaibli et un axe Chine-Russie, et entre régimes libéraux et illibéraux. Le Kremlin compte sur la neutralité de l’Inde, de l’Amérique latine, de l’Afrique et du Moyen-Orient.
Participer à l’écriture des règles. Pour la note, Vladimir Poutine ne reculera pas face aux seules sanctions économiques : il veut participer à la production des règles internationales, en remplacement du consensus de Washington.
Conclusion
La note conclut que le nouveau monde annoncé par le Kremlin serait construit par toutes les civilisations et les puissances régionales : l’Occident, uni ou non, y aurait son mot à dire, mais ne pourrait plus dicter ses conditions ni imposer ses règles.
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Vladimir Poutine via Wikimedia Commons sous licence CC BY 4.0

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