L’Allemagne en crise ? Une opportunité pour la France pour rééquilibrer l’Europe

Note du Millénaire Europe

Une opportunité pour la France pour rééquilibrer l’Europe ?

Homme malade de l’Europe après la réunification, l’Allemagne est redevenue la première puissance européenne grâce aux réformes Schröder puis aux années Merkel. Pierre Claire retrace ce redressement, ses trois dépendances et la crise actuelle du modèle allemand, et y voit une occasion pour la France, si elle se réforme, de rééquilibrer l’Europe.

PC
Pierre ClaireDirecteur adjoint des Études du Millénaire
28 novembre 2024
61 pages · lecture 6 min
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En bref

Le constat

L’Allemagne représente 13,9 % des échanges de la France en 2023 ; elle est son premier client et son premier fournisseur.

La cause

Un redressement fondé sur l’Agenda 2010, mais aussi sur trois dépendances : gaz russe, protection américaine et marché chinois.

La conséquence

Une Allemagne en crise, économique et politique, qui ouvre à la France une fenêtre pour peser davantage en Europe.

Principaux constats
0113,9 %des échanges de la France se font avec l’Allemagne en 2023.
022 000 Md€au plus : le coût estimé de la réunification.
031,6 %de hausse des coûts salariaux unitaires allemands entre 2003 et 2008, contre 14,6 % en France.
04247 Md€d’excédent commercial allemand en 2015, soit 7,9 % du PIB.
0525,7 %des voix pour le SPD vainqueur des élections de 2021.

Avant-propos

« Homme malade de l’Europe » dans les années 1990 après la réunification, l’Allemagne a su, en se réformant, redevenir la première puissance européenne sous les années Schröder puis Merkel. Un retour au premier plan qui s’est fait au détriment de la France, seule encore à croire à l’existence d’un « couple franco-allemand ». Seulement, les années Merkel n’ont pas laissé que du bon : crise migratoire, modèle économique dépendant de l’étranger, insécurité grandissante, déséquilibres régionaux, et montée des partis extrêmes. L’Allemagne est aujourd’hui en crise et sa domination en Europe est de plus en plus contestée, par les pays du Sud sur les aspects économiques et par les pays de l’Est sur les aspects civilisationnels. 

Étant donné que l’Allemagne est le principal partenaire commercial de la France, on aurait pu penser que ses difficultés nous pénaliseraient. En 2023, les échanges franco-allemands représentaient 13,9 % du total des échanges de la France, surpassant largement ceux avec d’autres partenaires tels que la Chine, l’Italie ou la Belgique, qui se situent autour de 8 % chacun, selon Business France. Plus précisément, l’Allemagne est à la fois le premier client et le premier fournisseur de la France. En 2023, elle représentait 13,7 % des exportations françaises, devant l’Italie (8,9 %), et 12,6 % des importations françaises, devant la Chine (9,9 %).

Seulement, ne serait-ce pas une opportunité pour la France, si elle parvient à se réformer structurellement, de rétablir un rapport de force plus équilibré avec l’Allemagne après l’avoir rattrapée sur le plan économique ? Cela permettra à notre nation d’obtenir à nouveau des arbitrages plus favorables au niveau européen. 

De la réunification aux années 2000 : l’homme malade de l’Europe

Une réunification difficile à digérer. Au moment de la réunification, le 3 octobre 1990, la productivité de l’Est ne représente qu’environ 30 à 40 % de celle de l’Ouest. La conversion du mark est-allemand à parité 1:1 renchérit les salaires sans gain de productivité, et le chômage à l’Est approche 20 % au milieu des années 1990. Le coût total de la réunification est estimé entre 1 500 et 2 000 milliards d’euros.

Un rattrapage lent. Selon la Banque mondiale, le PIB par habitant des Länder de l’Est représente 43 % de celui de l’Ouest au début des années 1990, près de 50 % au tournant des années 2000 et 73 % avant la crise de 2009. Le départ des jeunes qualifiés vers l’Ouest et le sentiment d’annexion nourrissent l’Ostalgie.

L’homme malade de l’Europe. La croissance n’atteint que 1 % en 1996 et le déficit public dépasse 3 % du PIB sur la plupart des années 1990, au moment où le Pacte de stabilité est finalisé. Pour François Mitterrand, l’ancrage de l’Allemagne réunifiée dans l’Union monétaire était la condition de l’accord de la France.

Gerhard Schröder : préparer le rebond

L’Agenda 2010. En 1998, le chômage dépasse 11 % avec plus de quatre millions de chômeurs. De 2003 à 2005, les réformes Hartz créent les mini-jobs, réorganisent l’Agence fédérale pour l’emploi et fusionnent allocations chômage et aide sociale, tandis que l’âge de la retraite est relevé.

L’Allemagne dépasse la France. Le chômage allemand passe de 11,7 % en 2005 à 5,5 % en 2012, quand la France était passée de 12,5 % en 1997 à 8,6 % en 2002. Entre 2003 et 2008, les coûts salariaux unitaires progressent de 1,6 % en Allemagne contre 14,6 % en France. En 2008, l’Allemagne dégage un excédent commercial de 195 milliards d’euros, la France un déficit de 56 milliards.

13,9 %

des échanges de la France se font avec l’Allemagne en 2023, premier client et premier fournisseur du pays.

Note, p. 2, Business France

Les années Merkel : l’hégémonie en Europe

Une domination économique. L’Allemagne s’appuie sur son Mittelstand, une réforme de 2008 qui abaisse le taux effectif d’imposition des sociétés de 38,7 % à environ 29,8 %, un plan d’infrastructures de 270 milliards d’euros adopté en 2016 et une hausse de la TVA de 16 à 19 % en 2007. Son excédent commercial passe de 159 milliards d’euros en 2005 à 247 milliards en 2015, soit 7,9 % du PIB.

Discipline et innovation. Le frein à l’endettement, inscrit dans la Constitution en 2009, limite le déficit structurel fédéral à 0,35 % du PIB. Les dépenses de R&D atteignent environ 3,2 % du PIB en 2019, contre 2,1 % en moyenne européenne.

Une influence politique. L’Allemagne pèse sur la réponse à la crise de la zone euro, sur l’élargissement à l’Est, où ses exportations représentent 23 % du total en 2020, sur le plan de relance européen de 750 milliards d’euros et sur la politique migratoire, avec 890 000 demandeurs d’asile accueillis en 2015.

L’Allemagne s’est construite et a construit son hégémonie sur 3 dépendances.

Trois dépendances et des problèmes persistants

Trois dépendances. Pour l’auteur, la puissance allemande reposait sur le gaz russe bon marché, rendu indisponible par la guerre en Ukraine et aggravé par la sortie du nucléaire, sur la protection militaire américaine et sur le marché chinois, devenu son premier partenaire commercial.

Une fracture Est-Ouest durable. En 2005, le chômage atteint environ 18 % à l’Est contre moins de 10 % à l’Ouest ; en 2020, l’écart se réduit à 7 % contre 5 %. Cette frustration nourrit la progression de l’AfD et du BSW dans les Länder de l’Est.

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La France face à l’Allemagne

Part des principaux clients dans les exportations françaises en 2023 (en %)

Allemagne13,7 %Italie8,9 %
Lecture

L’Allemagne représente 13,7 % des exportations françaises en 2023.

Note, p. 2, 18-19, 24 : Business France, Destatis, Insee, BCE, Eurostat

L’Allemagne en crise : une opportunité pour la France ?

Des difficultés économiques. Retard numérique, industrie automobile distancée sur les véhicules électriques par Tesla et les constructeurs chinois, prix de l’électricité parmi les plus élevés d’Europe : le modèle industriel allemand est fragilisé.

Des difficultés sociales et politiques. L’intégration des réfugiés arrivés en 2015 reste inégale, et la coalition formée après les élections de 2021, où le SPD n’obtenait que 25,7 % des voix, a peiné à gouverner face à la montée de l’AfD et du BSW.

Un frein à l’intégration européenne. L’insistance allemande sur la discipline budgétaire, la réticence à mutualiser la dette et les controverses autour de Nord Stream 2 affaiblissent son leadership. Pour l’auteur, la France a l’occasion, si elle se réforme, de rééquilibrer le rapport de force et d’obtenir des arbitrages européens plus favorables.

Conclusion

Pour l’auteur, l’Allemagne, pilier de la stabilité européenne sous Angela Merkel, se trouve en 2024 à un carrefour : croissance ralentie, dépendances révélées et paysage politique fragmenté. Jadis moteur de l’intégration, elle est désormais perçue comme un frein, ce qui ouvre à la France une fenêtre pour rééquilibrer l’Europe.

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L’Allemagne en crise ? Une opportunité pour la France pour rééquilibrer l’Europe

61 pages.

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Claire P., « L’Allemagne en crise ? Une opportunité pour la France pour rééquilibrer l’Europe », Note du Millénaire, 28 novembre 2024, lemillenaire.org.

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