La montée des partis extrêmes en Allemagne
Trente ans après la réunification, l’Allemagne, qui avait érigé la modération en système politique, voit progresser l’AfD et le BSW. Pierre Claire analyse le bilan contrasté de la réunification, l’histoire de l’extrémisme depuis 1945, les causes économiques, identitaires et politiques de cette poussée et les enseignements des élections de 2024.
Le constat
L’AfD a obtenu 16 % des voix aux européennes de 2024 et le BSW plus de 6 %, avec leurs meilleurs scores à l’Est.
La cause
Une réunification mal digérée, un sentiment de déclassement, la crise migratoire et la défiance envers les partis traditionnels.
La conséquence
Un paysage politique fragmenté qui oblige les partis de gouvernement, à commencer par la CDU, à répondre aux inquiétudes des électeurs.
Avant-propos
La réunification de l’Allemagne en 1990 a marqué un tournant historique, symbolisant la fin de la guerre froide et la réunification d’un pays autrefois divisé. De l’Homme malade de l’Europe à la fin des années 1990, l’Allemagne s’est certes redressée, mais les tensions au sein de la société allemande sur les plans économiques, migratoires, sécuritaires et culturelles ont créé les conditions de la montée des partis extrêmes de droite et de gauche pour un pays qui avait érigé la modération en système politique après l’histoire tragique du XXème siècle.
Trois décennies après cet événement, l’Allemagne se trouve confrontée à une montée inquiétante des extrémismes politiques, notamment à travers la popularité croissante de partis tels que l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) et l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW). Comment comprendre cette poussée des partis extrêmes ?
Ce rapport analyse les causes profondes de cette montée de l’extrémisme, en se concentrant sur les effets économiques de la réunification, les tensions liées à l’immigration, et la désillusion des électeurs face aux partis traditionnels. En explorant ces dynamiques, nous visons à comprendre comment l’Allemagne, moteur économique de l’Europe, peut aujourd’hui se trouver à un carrefour politique incertain.
La réunification, pierre d’achoppement
Un événement historique. De la chute du Mur le 9 novembre 1989 aux négociations « Deux plus Quatre », la réunification a été conduite par Helmut Kohl avec l’appui des États-Unis, malgré les réserves initiales de la France et du Royaume-Uni.
Le moteur de l’Europe. Plus de 1 500 milliards d’euros ont été investis à l’Est. L’Allemagne réunifiée est devenue la première économie européenne, l’animatrice de l’élargissement à l’Est et le pivot de la gestion de la crise de la zone euro.
Un bilan remis en cause. Plus de trente ans après, le revenu moyen à l’Est représentait encore environ 86 % de celui de l’Ouest en 2021. Départs des jeunes, fermetures d’usines et sentiment d’annexion ont nourri un sentiment de marginalisation, terreau du populisme.
L’extrémisme en Allemagne depuis 1945
Des garde-fous. La Loi fondamentale de 1949 organise une « démocratie militante » : l’article 21 a permis d’interdire le Parti socialiste du Reich en 1952 et le Parti communiste en 1956. L’interdiction des symboles nazis, la pénalisation du négationnisme, la surveillance de l’Office de protection de la Constitution et la culture du souvenir complètent le dispositif.
Une persistance dans l’ombre. Le NPD, fondé en 1964, puis les Républicains, fondés en 1983, et des groupes néonazis comme le NSU ont maintenu une présence de l’extrême droite, particulièrement dans l’ex-RDA après la réunification.
L’AfD et le BSW. Fondée en 2013 contre les plans de sauvetage de la zone euro, l’AfD s’est radicalisée après la crise migratoire de 2015 : 4,7 % aux législatives de 2013, 12,6 % en 2017. Le BSW, fondé en 2023 par Sahra Wagenknecht, ancienne dirigeante de Die Linke, combine économie de gauche, fermeté migratoire et rapprochement avec la Russie.
des voix pour l’AfD aux élections européennes de 2024, devant les sociaux-démocrates.
Les raisons de la montée des extrêmes
L’économie. Désindustrialisation de l’Est, hausse de près de 70 % des prix de l’immobilier entre 2009 et 2019 selon Destatis, précarisation liée aux mini-jobs, austérité et crise budgétaire après l’annulation par la Cour constitutionnelle de 60 milliards d’euros de crédits fin 2023 : la perception d’un déclin nourrit le vote extrême.
L’immigration et l’identité. La crise migratoire de 2015 a polarisé le débat. Selon l’auteur, le vote pour les partis extrêmes est paradoxalement plus fort à l’Est, où vivent moins d’immigrés, ce qu’il attribue au poids des perceptions et à un sentiment de perte d’identité.
La déception envers les partis traditionnels. Les grandes coalitions ont brouillé les différences entre CDU et SPD, et plusieurs crises, du Dieselgate à la gestion de la pandémie, ont entamé leur crédibilité.
L’euroscepticisme. La crise de la zone euro et le sentiment d’une perte de souveraineté nourrissent une critique de l’Union européenne, nationaliste et culturelle chez l’AfD, économique chez le BSW.
L’ancien clivage gauche-droite est remplacé par une nouvelle bataille entre populistes et establishment.
La montée des extrêmes en chiffres
Scores de l’AfD aux élections nationales et européennes (en %)
Le score de l’AfD a plus que triplé entre 2013 et 2024.
Intentions de vote en Thuringe avant le scrutin de septembre 2024 (en %)
AfD et BSW cumulaient près de la moitié des intentions de vote en Thuringe.
Revenu moyen à l’Est en 2021 (en % du revenu à l’Ouest)
Le revenu moyen à l’Est représente environ 86 % de celui de l’Ouest.
Élections récentes et perspectives
Les européennes, premier avertissement. En juin 2024, l’AfD obtient 16 % des voix et le BSW plus de 6 %, avec leurs meilleurs scores dans les Länder de l’Est, tandis que la CDU/CSU arrive en tête.
Les régionales de septembre 2024. Avant les scrutins de Saxe, de Thuringe et du Brandebourg, les sondages cités créditent l’AfD d’environ 30 % en Thuringe et en Saxe et le BSW d’environ 20 % en Thuringe. Pour l’auteur, la CDU doit répondre aux préoccupations qui poussent ces électeurs vers les extrêmes.
Conclusion
Pour l’auteur, la montée des extrêmes est avant tout le fruit d’une réunification mal gérée, du rejet des partis traditionnels et d’un sentiment de déclassement, bien plus que de l’euroscepticisme. Les prochaines élections fédérales pourraient avoir de lourdes conséquences pour l’Allemagne comme pour l’Union européenne.
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