Attirer et retenir les talents
Attirer les talents a toujours été une arme de puissance, et la mondialisation n’a fait qu’accentuer cette compétition. Udo Le Quéau mesure la fuite des cerveaux français, la compare à la rivalité sino-américaine et formule dix propositions pour garder nos meilleurs éléments et faire revenir ceux qui sont partis.
Le constat
Une compétition mondiale pour les diplômés, au cœur de la rivalité entre les États-Unis et la Chine.
La cause
Une expatriation française en hausse et une attractivité qui s’érode, notamment auprès des étudiants étrangers.
La conséquence
Dix propositions : plus de R&D, des technopôles, des grands projets, des chercheurs revalorisés et une fiscalité stable.
Avant-propos
Attirer les talents et les cerveaux a toujours été l’un des objectifs des nations pour s’assurer la domination. La mondialisation n’a fait qu’accentuer cette compétition. Bénéficier des qualités des cerveaux les plus éminents renforce la capacité innovation et de facto la puissance économique. L’attrait d’un pays sur les talents reflète aussi la force de son soft power.
La guerre des cerveaux mise en lumière dans cette note peut donc se définir comme la compétition que se livrent les nations pour attirer les cerveaux, c’est-à-dire les diplômés de l’enseignement supérieur, et renforcer leur puissance. Cette guerre insidieuse est une part importante de la lutte, de plus en plus matérielle, entre les États-Unis d’Amérique et la Chine pour l’hégémonie mondiale, tout particulièrement dans le domaine technologique.
Puisque cette synthèse porte sur les cerveaux, intéressons-nous aux étudiants. Selon Statista, ce sont les États-Unis qui accueillent le plus d’étudiants étrangers (plus de 900 000 en 2018), devant le Royaume-Uni (438 000) et l’Australie (près de 295 000). L’évolution des effectifs est en progression depuis 2000, notamment pour les États-Unis (+32,5 %). La France, quant à elle, se situe à une honorable quatrième place (239 000), juste devant l’Allemagne (près de 229 000. Le problème est que la France semble de moins en moins attractive. En effet, ses effectifs d’étudiants étrangers ont baissé de 8,1 % depuis 2000, alors que, dans le même temps, nos voisins outre-Rhin ont enregistré une augmentation de 13,9 %.
La France a-t-elle les moyens de gagner cette guerre ?
Une expatriation en hausse. Selon l’OCDE, 109 000 Français ont émigré vers d’autres pays membres en 2018 ; selon l’INSEE, les départs annuels sont passés de 160 000 à 270 000 entre 2006 et 2018, et le solde migratoire des personnes nées en France avoisine -160 000 par an depuis 2014.
Une diaspora qui grandit. Près de 1,8 million de Français étaient inscrits au registre consulaire fin 2019, contre un peu moins de 1,5 million dix ans plus tôt ; l’ONU recensait environ deux millions de personnes nées en France vivant à l’étranger, soit +52 % en vingt ans.
Des départs durables. Près de 20 000 Français ont acquis la nationalité d’un autre pays de l’OCDE en 2018, contre environ 8 000 par an au début des années 2010 ; au Royaume-Uni, les naturalisations sont passées de 500 en 2010 à plus de 4 000 en 2018.
Un taux d’émigration qui reste faible. Les raisons sont d’abord professionnelles : opportunités, progression et rémunération, selon une enquête de la Banque Transatlantique de février 2020.
départs annuels de personnes nées en France en 2018, contre 160 000 en 2006, selon les estimations de l’INSEE citées par l’auteur.
Une attractivité en demi-teinte
Des étudiants étrangers moins nombreux. La France accueille environ 239 000 étudiants étrangers, au quatrième rang mondial, mais leurs effectifs ont baissé de 8,1 % depuis 2000 quand ceux de l’Allemagne progressaient de 13,9 %.
Des jeunes diplômés plus enclins à rester. Selon le baromètre Deloitte-OpinionWay de 2017, 84 % souhaitent rester en France ; en 2014, 28 % envisageaient de s’expatrier à vie.
Un déficit de scientifiques. La France compte 10 % des scientifiques et ingénieurs de l’Union européenne, contre 19 % chacun pour le Royaume-Uni et l’Allemagne.
La compétition pour les talents
Étudiants étrangers accueillis (2018)
La France reste quatrième, mais ses effectifs reculent depuis 2000.
Départs annuels de France (INSEE)
L’émigration a nettement progressé en une douzaine d’années.
Part des scientifiques et ingénieurs de l’UE
Selon l’auteur, la France accuse un déficit par rapport à son poids démographique.
Étudiants chinois aux États-Unis
Les jeunes Chinois représentent près de 40 % des étudiants étrangers des universités américaines.
Un combat qui dépasse la France
L’avance américaine. Les États-Unis ont consacré 792 milliards de dollars à la recherche et développement en 2021, soit 3,4 % de leur PIB contre 2,7 % en moyenne dans l’OCDE, et comptent 17 des 20 meilleures universités du classement de Shanghai.
La Chine en rattrapage. Moins bien dotée et freinée par le poids de l’État sur le secteur privé, elle a lancé en 2008 le « Plan 1000 talents », qui offre notamment une bourse de 5 millions de yuans, soit environ 640 000 euros.
Conserver nos cerveaux doit être une priorité
Dix propositions pour faire gagner la France
Comment garder nos meilleurs éléments ?
Proposition 1 : Augmenter les dépenses de R&D. La France y consacre environ 2,3 % de son PIB : porter l’effort à 4 % à l’horizon 2040 et voter une loi de programmation.
Proposition 2 : Renforcer les projets de technopôles. Consolider Paris-Saclay et améliorer le passage de la recherche à l’application.
Proposition 3 : Relancer les politiques de grands projets. Hyperloop européen, aviation supersonique, fusion nucléaire, et une DARPA française.
Proposition 4 : Limiter les fortes disparités inter régions. Des stratégies d’attraction pour les douze régions prises dans un « piège de développement de talents ».
Comment faire revenir nos cerveaux et attirer les talents internationaux ?
Proposition 5 : Mettre en place un suivi régulier des expatriations. Produire enfin des statistiques précises et entretenir le lien avec les expatriés.
Proposition 6 : Revoir la politique de visas pour l’immigration qualifiée. Être sélectif tout en simplifiant les démarches des talents étrangers.
Proposition 7 : Revaloriser le métier de chercheur. Alléger les charges administratives et augmenter les salaires, notamment par une indexation sur les résultats.
Proposition 8 : Instaurer un climat fiscal attractif. Poursuivre la baisse des cotisations sociales pour rapprocher le salaire brut du salaire net.
Proposition 9 : Inciter fiscalement et culturellement les talents français à revenir en France. Avantages fiscaux, démarches allégées, mentorat et avantages sociaux.
Proposition 10 : Pérenniser la législation française. Mettre fin à l’instabilité fiscale qui décourage les entrepreneurs.
Conclusion
L’innovation détermine le destin des nations. La France ne jouera pas d’égal à égal avec les États-Unis et la Chine, mais elle dispose d’atouts pour rester une nation innovante : un État stratège, des Grandes Écoles, des universités et des centres de recherche d’excellence.
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