Hugo Regain et Romain Boulanger pour Atlantico : « 1er mai : la fête du Travail n’est (vraiment) plus la fête des travailleurs »

Célébrée comme la fête des travailleurs, le 1er mai met pourtant en lumière un paradoxe français : un modèle social ambitieux qui pèse lourdement sur le travail lui-même.

Historiquement, le 1er mai est la « fête travailleurs » et non du travail. Chaque année nombre d’historiens ou responsables politiques plutôt issus des rangs de la gauche nous le rappellent à juste titre. Mais, dans les faits, s’il y a bien une catégorie en France qui ne fait plus la fête, ce sont bien les travailleurs. 

En effet, en France, embaucher coûte presque deux fois le salaire net perçu. Ce n’est pas une métaphore : pour 100 € nets versés à un salarié au SMIC, l’employeur débourse près de 170 €. Avant chaque production de richesse, nous pensons à la répartir, ce qui est intenable. Ainsi, nous avons construit le modèle social le plus ambitieux d’Europe sur la base la plus fragile qui soit : taxer l’acte même de travailler. Et nous continuons, année après année, à corriger les effets de ce choix sans jamais questionner ni la cause, ni ce que nous achetons avec cet argent.

Un coin fiscal hors norme et ses effets pervers

La France prélève près de 47 % du coût total du travail en taxes et cotisations pour un salarié moyen, contre 36 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. L’écart avec nos principaux partenaires est saisissant : l’Allemagne se situe autour de 38 %, les Pays-Bas à 32 %, le Royaume-Uni à 30 %. Seules la Belgique et l’Autriche s’approchent de notre niveau. Ce différentiel renchérit structurellement le facteur travail, comprime les salaires nets à productivité donnée et pèse sur les décisions d’embauche, en particulier aux marges du marché du travail.

Pour en neutraliser les effets les plus visibles, l’État a construit un dispositif correctif massif : plus de 70 milliards d’euros annuels d’allègements généraux de cotisations patronales, qui réduisent quasi intégralement les charges au niveau du SMIC avant de s’estomper jusqu’à 1,6 SMIC, auxquels s’ajoutent près de 10 milliards d’euros de prime d’activité. L’État impose d’une main un niveau de charges parmi les plus élevés du monde développé, et subventionne de l’autre le bas de la distribution salariale pour en corriger les distorsions. Ce bricolage à 80 milliards d’euros est l’aveu silencieux d’un système qui préfère corriger ses effets plutôt que traiter sa cause.

Ce mécanisme engendre un effet pervers : la trappe à bas salaires. Puisque les allègements décroissent à mesure que le salaire monte, toute revalorisation entre 1 et 1,6 SMIC entraîne une hausse du coût du travail pour l’employeur nettement supérieure à la hausse du salaire brut. Cela crée une incitation structurelle à maintenir les salariés en bas de l’échelle, freinant les progressions salariales et la montée en compétences. Les évaluations empiriques menées après la transformation du CICE en allègements pérennes en 2019 confirment que si ces dispositifs ont soutenu l’emploi non qualifié à court terme, leurs effets sur la productivité globale et la dynamique salariale restent limités, voire négatifs sur certains segments. Nous dépensons massivement pour maintenir un équilibre bas, au lieu d’investir dans une montée en qualité des emplois et des salaires.

Une démographie qui rend le double statu quo intenable

Ce modèle a une logique historique. La Sécurité sociale, conçue en 1945, reposait sur un rapport démographique favorable : de nombreux actifs finançant peu de retraités dans un système par répartition. Ce rapport s’est dégradé continûment. En 2000, on comptait encore environ 2,1 cotisants pour un retraité. Ce ratio est tombé à 1,7 aujourd’hui, et les projections du Conseil d’orientation des retraites le situent entre 1,3 et 1,4 à l’horizon 2040-2050 selon les hypothèses retenues.

Cette dégradation est mécanique, indépendante des cycles économiques. Elle signifie qu’à structure de financement inchangée, la charge par cotisant augmentera inexorablement. Mais le problème n’est pas seulement du côté des recettes : les dépenses progressent elles aussi à un rythme tendanciellement supérieur à celui du PIB, sous le double effet du vieillissement et du progrès médical. C’est un effet ciseau à deux lames. La première est démographique : une assiette de cotisants qui rétrécit. La seconde est structurelle : une dépense publique sociale qui s’élargit, en partie sous l’effet de dynamiques incontrôlées (dépendance, pathologies chroniques, inflation médicale) mais aussi en partie faute d’évaluation rigoureuse de l’efficacité des dispositifs existants. La Cour des comptes recense régulièrement des niches, des doublons et des prestations dont l’impact social réel reste non mesuré. On ne sait pas toujours ce qu’on achète avec ces 800 milliards annuels de dépenses sociales.

Continuer à faire reposer la quasi-totalité de l’effort sur les revenus d’activité tout en laissant filer la dépense revient à comprimer une base qui se réduit pour financer une masse qui grossit sans contrôle. À terme, l’équation n’a pas de solution satisfaisante : soit la pression sur le travail s’alourdit encore, dégradant compétitivité et emploi ; soit les prestations se contractent, érodant la promesse sociale. Le statu quo ne peut être vu comme une option neutre, il est un choix par défaut aux conséquences certaines.

Le double levier : rééquilibrer l’assiette, maîtriser la dépense

Sortir de cette impasse suppose d’actionner simultanément deux leviers que le débat public traite trop souvent séparément.

Le premier est le rééquilibrage de l’assiette de financement. Pourquoi le travail finance-t-il seul ce qui bénéficie à l’ensemble de la société ? Les revenus du capital (dividendes, plus-values, revenus locatifs) sont soumis à la CSG, mais dans des proportions qui restent très en deçà de ce que supporte la fiche de paie. La TVA sociale présente l’avantage d’élargir l’assiette et d’intégrer les produits importés dans l’effort collectif, mais comporte un risque inflationniste à court terme et des effets régressifs à corriger. L’élargissement de l’assiette de la CSG dans une logique de neutralité entre facteurs de production constitue une voie plus progressive et plus lisible politiquement. Ces options ne s’excluent pas : elles appellent un arbitrage sérieux, pas des postures idéologiques.

Le second levier est la maîtrise de la dépense non par idéologie austéritaire, mais par exigence d’efficience démocratique. Toute dépense sociale devrait pouvoir répondre à une question simple : quel est son effet mesurable sur la situation des bénéficiaires ? Or une fraction significative des dispositifs existants n’a jamais fait l’objet d’une évaluation rigoureuse de leur impact. Mieux cibler, évaluer systématiquement, recentrer les moyens sur ce qui produit un réel effet social : c’est une condition pour que le consentement collectif à la dépense reste robuste. Une protection sociale qui dépense mal finit par perdre sa légitimité autant que sa soutenabilité.

Le 1er mai doit être le moment de l’année où les Français peuvent débattre de la place du travail dans la société. Malheureusement, alors que notre pays a besoin d’un choc en faveur du travail, il demeure prisonnier de vieux démons qui ressurgissent chaque année, rendant le débat impossible car captif de raisonnements d’un autre siècle. 

Hugo Ragain, Expert des questions économiques au Millénaire

Romain Boulanger, Analyste au Millénaire, auteur du rapport « Le système redistributif français : modèle à bout de souffle ? » 

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Crédit photo : Drapeau CGT dans une manif, de Ben Siesta, via Wikimedia Commons, sous licence CC BY 3.0.

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