Quels sont les scénarios de fin du conflit ?
Trois ans après l’invasion de l’Ukraine, la Russie avance village par village et des négociations entre Washington et Moscou, sans Kiev ni les Européens, commencent à se matérialiser. La note retrace la guerre, dresse le bilan de 2024 et analyse trois scénarios de fin du conflit, dont une coréanisation qu’elle juge la plus probable.
Le constat
La Russie contrôle 18,14 % du territoire ukrainien à la fin de 2024 et des négociations s’ouvrent entre les États-Unis et la Russie.
La cause
Une guerre d’usure favorable à Moscou, une Ukraine dépendante de l’aide américaine et le retour de Donald Trump.
La conséquence
Une paix à la coréenne, décidée sans les Européens, qui risquent de rester spectateurs de leur propre histoire.
Avant-propos
Il y a trois ans, le 24 février 2022, l’Europe assistait au retour du tragique à ses portes avec l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie, ce qui brisait des années de stabilité et de paix sur le continent. Peu de monde prévoyait la survie de l’Ukraine, alors que Kiev devait tomber en quelques jours. Devant l’arrivée imminente de l’armée russe, on s’attendait au départ de Volodymyr Zelensky. Pourtant, ce dernier d’incarner la résistance héroïque de son pays en voulant rester coûte que coûte. Il déclarera « Je veux des munitions, pas une voiture. »
Alors que ce conflit devait être éclair, ce conflit d’usure entre dans la quatrième année et il est marquée par une brutalité rare. Il a fait des centaines de milliers de morts et de blessés, sans qu’il ne soit possible de quantifier précisément cela. À cela il faut ajouter les millions de déplacés ukrainiens à travers l’Europe, ce qui manquera durablement le Vieux Continent. Pendant ce temps, la Russie, malgré les sanctions économiques et les pertes militaires massives, continue d’avancer, village par village, avec une stratégie froide et implacable.
Mais derrière les statistiques et les combats, cette guerre dépasse le simple affrontement entre deux nations. Elle questionne l’ordre mondial, secoue les alliances historiques et redéfinit les priorités stratégiques des grandes puissances. L’Union européenne tente de devenir un acteur clé, mais ses divisions internes et ses dépendance, énergétique ou militaire, compliquent sa posture. Aux États-Unis, le soutien indéfectible de l’administration Biden à l’Ukraine est désormais confronté à des débats de plus en plus vifs, renforcés par l’élection de Donald Trump, qui promet une rupture dans la politique américaine et une paix rapide.
Sur le terrain, la guerre est un bras de fer quotidien. Des batailles longues et dramatiques – comme celles de Marioupol ou Bakhmout ont marqué les esprits par leur violence, mais les avancées, des deux belligérants, restent limitées. En 2024, la Russie a semblé reprendre l’initiative, tandis que l’Ukraine, malgré l’aide militaire massive de l’Occident, lutte pour maintenir ses lignes de défense. L’arrivée des F-16 ou des missiles ATACMS a redonné de l’espoir à Kiev, mais ces armes arrivent peut-être trop tard pour inverser durablement le cours de la guerre, avec le retour de Donald Trump qui inaugure une solution pacifique pour résoudre le conflit.
Cette guerre longue, pose de nombreuses questions cruciales : comment l’Ukraine peut-elle encore tenir face à l’usure et à la lassitude des soutiens occidentaux ? Jusqu’où la Russie est-elle prête à aller pour réaliser ses ambitions ? Et, surtout, quels scénarios se dessinent pour l’avenir, à l’heure où des négociations de paix entre la Russie et les États-Unis, autrefois impensables, les deux grands ennemis historiques, commencent à se matérialiser et déboucher sur le début d’un accord ?
Les enjeux restent plus élevés que jamais. Cette guerre n’est pas seulement celle de l’Ukraine. Elle incarne une lutte plus large entre deux visions du monde : celle des principes et celle de la force brute. Il ne faut pas s’en tenir uniquement aux faits : il faut chercher à comprendre, à poser les bonnes questions et à offrir des perspectives. Car comprendre ce conflit, c’est se préparer à ce qui vient ensuite – pour l’Ukraine, pour l’Europe et pour l’équilibre du monde.
Trois ans après le début de la guerre en Ukraine, ce conflit est un des événements géopolitiques les plus marquants des années récentes, puisqu’il risque de bouleverser l’ordre mondial tel que l’on connait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Chaque offensive, chaque décision diplomatique redessine les lignes de force internationales et met en lumière les limites de notre système global. C’est une guerre qui dépasse les questions de territoire ou de pouvoir : elle est devenue un affrontement sur les principes mêmes de souveraineté, de justice et de liberté avec en point d’orgue, une remise en cause de l’ordre établi par les Occidentaux.
La fin des affrontements, probable en 2025, sera grandement facilitée par le retour de Donald Trump et elle nourrit autant d’espoir que d’incertitudes. Il est difficile d’imaginer une issue qui respecte l’intégrité de l’Ukraine tout en évitant un affrontement encore plus global à l’avenir. Les enjeux ne se limitent pas aux frontières de Kiev ou de l’avenir du Donbass : ils touchent aux fondations mêmes de l’ordre international, à la capacité des nations à défendre leurs valeurs face à l’agression et surtout à la capacité des Européens à maintenir la paix sur leur continent.
L’Ukraine est à bout de souffle, épuisée par une guerre de position où l’élan du début a laissé place à une résistance acharnée mais incertaine. De plus elle reste très dépendante de l’aide américaine, ce qui fait craindre une issue amère si les discussions s’éternisent. De l’autre côté, la Russie avance, toujours au prix de sacrifices humains colossaux, fidèle à une logique de guerre d’usure qui lui a déjà permis de grignoter des territoires clés. L’hiver, avec ses défis logistiques et humains, n’a été qu’un nouvel épisode de cette guerre sans fin et a confirmé la domination russe.
Face à cela, la communauté internationale a une responsabilité historique. Continuer à soutenir l’Ukraine, oui, mais aussi savoir tracer les contours d’une paix qui ne soit ni un abandon, ni une capitulation. Car au-delà de l’Ukraine, c’est la crédibilité du Occidentaux et la sécurité de l’Europe qui sont en jeu. À ce titre, l’Europe est comme spectatrice de sa propre histoire, incapable de jouer un rôle stratégique déterminant. Pourtant elle sera impliquée dans la sécurisation post-conflit, ce qui implique le nécessité de se saisir de l’opportunité et de s’imposer aux yeux du monde. Plus que sa sécurité, c’est son avenir comme puissance géopolitique qui est en jeu ici.
Pourtant, l’Histoire a prouvé que les moments de crise sont aussi des opportunités pour bâtir un avenir différent. Mais cela exige une détermination sans faille, des choix courageux, et surtout une vision claire. L’Ukraine ne peut porter ce fardeau seule et l’Europe se doit d’être au rendez-vous de l’histoire. Si le monde souhaite un futur où les principes l’emportent sur la force brute, il est temps d’agir, et vite.
William Thay, Président du Millénaire.
L’évolution de la guerre avant 2024
Deux objectifs russes. Le 24 février 2022, Vladimir Poutine déclenche une « opération militaire spéciale » pour « sauver les russophones persécutés », c’est-à-dire prendre Donetsk, Louhansk et un corridor terrestre vers la Crimée, et pour « dénazifier et démilitariser » l’Ukraine, c’est-à-dire renverser le pouvoir de Kiev et neutraliser le pays. La note estime que le premier objectif est partiellement atteint et que le second ne l’est pas.
Cinq phases. L’invasion et la résistance initiale de février à avril 2022, avec la découverte des atrocités de Boutcha. L’impasse et la guerre d’usure de mai à août 2022, avec la chute de Marioupol et de la province de Louhansk. Les contre-offensives de l’automne 2022, qui reprennent plus de 6 000 km2 autour de Kharkiv en deux semaines, puis Kherson le 11 novembre. La guerre d’attrition de l’hiver 2023. La contre-offensive de l’été 2023, qui n’a pas permis de couper en deux les territoires contrôlés par la Russie.
du territoire ukrainien contrôlé par l’armée russe à la fin de 2024, contre 17,61 % au début de l’année.
Le bilan de l’année 2024
Une Russie qui grignote. Avdiivka tombe en février 2024, Vouhledar le 2 octobre, Kourakhove en décembre, et Pokrovsk est quasi encerclée. L’Ukraine entre en août dans la région russe de Koursk, avec un effet surtout moral. Le 26 août, la Russie lance la plus grande attaque aérienne de la guerre, avec 127 missiles et 109 drones.
Une internationalisation. Le Congrès américain vote une aide de 60 milliards de dollars en avril 2024. Le 1er novembre, plus de 10 000 soldats nord-coréens arrivent en Russie. Le 17 novembre, Washington autorise l’usage des missiles ATACMS sur le territoire russe, et la Russie répond par une frappe du missile Orechnik sur Dnipro, sans charge explosive.
Un coût humain et matériel immense. Les Nations unies estiment qu’au moins 10 000 civils ont été tués et plus de 8 millions d’Ukrainiens ont été déplacés. Les estimations des pertes militaires varient fortement selon les sources. Le PNUD estime les dégâts matériels à plus de 300 milliards de dollars.
Une Ukraine dépendante du soutien occidental
Les États-Unis ont engagé plus de 88 milliards de dollars d’assistance militaire, humanitaire et financière depuis février 2022, selon le Kiel Institute. L’Union européenne annonce plus de 134,9 milliards d’euros. La Banque mondiale estime à plus de 500 milliards de dollars les besoins de reconstruction sur dix ans.
Un recrutement en crise. L’âge moyen des soldats en première ligne atteint 43 ans, les désertions augmentent et la fin des rotations nourrit le sentiment d’une guerre sans issue. La note identifie trois facteurs de baisse de l’aide : les difficultés économiques, l’impossibilité de livrer en masse et la lassitude des opinions.
Pourquoi le retour de Trump change la donne
Un plan de paix rapide. Donald Trump promettait la paix en 24 heures, puis a fixé un délai de 100 jours pour un cessez-le-feu. Son plan prévoit un cessez-le-feu gelant les lignes de front, la renonciation de l’Ukraine à l’OTAN et un accord sur les minerais par lequel 50 % des revenus des ressources naturelles ukrainiennes iraient à un fonds contrôlé par les États-Unis.
Des négociations sans Kiev. Le 12 février 2025, Donald Trump annonce un échange de 90 minutes avec Vladimir Poutine. Le 18 février, Marco Rubio et Sergueï Lavrov se rencontrent à Riyad, sans représentants ukrainiens ni européens. Pete Hegseth juge la reconquête totale « irréaliste » et JD Vance appelle l’Europe à assumer sa propre sécurité.
Un Zelensky contraint. Le président ukrainien, longtemps opposé à toute discussion, se dit prêt le 4 février 2025 à négocier avec Vladimir Poutine si les États-Unis et les Européens participent. Sa feuille de route exige des garanties de sécurité, la justice pour les crimes de guerre et la présence de l’Ukraine à la table.
L’inconnue Poutine
La note rappelle les exigences initiales du Kremlin : reconnaissance de la Crimée, indépendance de Donetsk et Louhansk, neutralité inscrite dans la Constitution ukrainienne. Les pourparlers d’Istanbul de mars 2022 ont échoué. En position de force sur le terrain, Vladimir Poutine n’a pas intérêt à une paix qui lui serait défavorable et sa légitimité intérieure dépend de ses gains.
Ce qui pourrait l’amener à négocier : des garanties contre l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, un allègement progressif des sanctions alors que les taux d’intérêt atteignent 21 %, un retour dans les institutions internationales comme le G8, et des perspectives en Arctique.
L’Europe est comme spectatrice de sa propre histoire, incapable de jouer un rôle stratégique déterminant.
Trois scénarios de fin du conflit
Scénario 1 : la coréanisation du conflit, le plus probable. Le front serait gelé, avec une zone tampon démilitarisée de 1 300 kilomètres surveillée par des forces britanniques et européennes, et l’Ukraine reporterait son adhésion à l’OTAN d’au moins 20 ans. La note y voit un « Yalta 2 », où l’avenir de l’Europe se déciderait sans les Européens, comme l’armistice coréen de 1953 fut signé sans la Corée du Sud.
Scénario 2 : l’inconnue Poutine et une guerre qui continue. La Russie ne contrôle que 80 % des oblasts qu’elle a annexés et pourrait poursuivre l’offensive pour obtenir le reste, ainsi que Koursk. Donald Trump, qui ne voudrait pas rester comme un nouveau Chamberlain, pourrait alors continuer à soutenir l’Ukraine.
Scénario 3 : Zelensky refuse l’accord et l’Ukraine résiste. Cette hypothèse supposerait que l’Europe se substitue à l’aide américaine. Or l’Union européenne n’a produit ou acheté que 500 000 munitions en 2023, moins de la moitié de son objectif.
La guerre en Ukraine en chiffres
Part du territoire ukrainien contrôlée par la Russie en 2024 (en %)
La Russie contrôle 18,14 % du territoire ukrainien à la fin de 2024, contre 17,61 % au début de l’année.
Aide engagée pour l’Ukraine (en milliards, unités de la note)
L’Union européenne annonce 134,9 milliards d’euros, les États-Unis ont engagé plus de 88 milliards de dollars.
Ukrainiens déplacés (en millions)
Plus de 6 millions d’Ukrainiens sont déplacés dans le pays et 8 millions ont trouvé refuge à l’étranger.
Attaque aérienne russe du 26 août 2024 (en unités)
Sur 127 missiles et 109 drones, 102 missiles et 99 drones ont été abattus.
Conclusion
La fin des affrontements, probable en 2025, nourrit autant d’espoir que d’incertitudes. L’Ukraine est à bout de souffle et la Russie avance au prix de sacrifices humains colossaux. L’Europe sera impliquée dans la sécurisation post-conflit : c’est son avenir comme puissance géopolitique qui est en jeu.
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Pierre Clairé et William Thay
Directeur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire.
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