Entretien de William Thay pour Atlantico : “Suspensions de compte : Twitter ou l’arbitraire de la censure incontrôlée “

Cette mésaventure, qui arrive à de nombreux utilisateurs sans véritables explications ou possibilités de recours, est également arrivée à William Thay, président du think tank le Millénaire.

Atlantico : Votre compte Twitter, ainsi que celui de certains de vos collègues du Millénaire, ont été suspendus. Que s’est-il passé ? Quelles raisons avez-vous ? Ou pistes d’explications ? 

William Thay : Nous avons été victime comme de nombreux Français d’une suspension de nos comptes Twitter vraisemblablement en raison d’une censure de la part du réseau social. En effet, depuis 2016 et l’élection de Donald Trump, la plateforme poursuit une politique de modération visant à réduire la portée des messages de certains utilisateurs. De plus, il faut ajouter qu’il existe un autre phénomène qui se développe en parallèle. Certains collectifs visent à invisibiliser certains acteurs en les excluant du débat public en pratiquant ce qu’on appelle un signalement massif pour conduire à leur bannissement.

Notre cas personnel commence il y a une dizaine de jours à la suite des propos de Jean-Luc Mélenchon qui annonçait vouloir un débat économique sur son programme. Je l’ai pris au mot, en attaquant les incohérences de son programme économique le 2 juin dernier. Dans un développement (thread en langage Twitter), je tentais de démontrer pourquoi selon moi son plan de relance n’allait pas fonctionner en prenant en comparaison les échecs des plans Chirac en 1975 et Mauroy en 1981. J’ajoutais également que son plan de relance ne prenait pas en compte le poids de l’inflation, l’ouverture au commerce international de la France et le manque de capacité de la machine productive française frappée par les normes administratives et les taxes. Ensuite, j’ai affirmé que Mélenchon « tue des policiers, parce qu’il alimente un discours anti-flic ». Chacun jugera si ses propos vont au-delà de ce que le cadre de la liberté d’expression permet dans notre pays. 

En termes de date, ces deux propos sont corrélés à la suspension de mon compte Twitter ainsi que certains de mes collègues de mon cercle de réflexion. Si ces propos sont engagés, ils ne le sont ni plus ni moins que d’autres que l’on retrouve dans le débat public. De plus, la liberté d’expression est garantie par le bloc de constitutionnalité. En revanche, Twitter est maitre dans son domaine, et l’expression sur la plateforme doit se plier au respect des fameuses « Conditions générales d’utilisation » ou CGU, que chaque internaute accepte lorsqu’il s’inscrit. C’est-à-dire que Twitter dispose d’un pouvoir arbitraire de choisir ce qu’il est permis de dire ou non sur sa plateforme. Il faut également ajouter que vraisemblablement, nous avons été victime d’une politique de signalement massif de la part des amis de Jean-Luc Mélenchon. 

Il s’agit d’une pratique permettant de signaler un contenu, en l’occurrence nos critiques sur le leader de NUPES afin de conduire Twitter à suspendre les utilisateurs visés par ces signalements. Si c’était avéré, cela montre l’attitude de cette force politique avec la démocratie et la pluralité des opinions. Cela voudrait également dire que Jean-Luc Mélenchon est davantage l’héritier de Robespierre et de la Terreur plutôt que des révolutionnaires qui ont créé la Déclaration des Droits de l’Homme qui consacre la liberté d’expression et le pluralisme politique. 

À titre personnel, j’ai retrouvé l’usage de mon compte Twitter après avoir enfin reçu les motifs de ma suspension : entorse aux règles à la politique de spam. Chacun jugera si mes contenus ne respectaient pas les règles, mais Twitter dispose d’un pouvoir arbitraire. Vous avez deux choix : soit vous y soumettre soit accepter une mort sociale puisque dans le second cas, vous ne pouvez pas créer un nouveau compte.

A quel point y a-t-il sur Twitter un deux poids, deux mesures, selon les contenus ? Et une part d’arbitraire ? 

William Thay : La politique de modération de Twitter possède une grande part d’arbitraire puisque les utilisateurs peuvent être suspendus en raison de non-respect des « Conditions générales d’utilisation » ou CGU. Ces règles sont suffisamment floues pour que le réseau social dispose d’une grande marge d’interprétation pour réguler ce qui lui convient ou non. Lorsqu’on porte une attention sur les comptes suspendus, on remarque que des utilisateurs possédant une certaine tendance politique sont davantage ciblés que d’autres.

En effet, pour les cas les plus connus, on peut observer que Twitter a été très prompt à réagir pour suspendre l’ancien président américain Donald Trump ou même à modérer son contenu pendant l’élection présidentielle américaine en 2020. Pendant ce temps, d’autres personnalités bénéficient d’une plus grande bienveillance du réseau social. Il s’agissait notamment de cas comme l’Ayatollah Khamenei qui a appelé aux meurtres ou l’ancien Premier ministre malaisien Mahatir Mohammad qui avait appelé aux meurtres des Français.

Pour les cas français, on observait notamment que Mila avait subi une suspension de son compte Twitter à la suite des signalements massifs sur son expression. De plus, récemment durant la campagne présidentielle 2022, des comptes de soutien d’Éric Zemmour ou Marine Le Pen avaient subi le même sort. Pour les deux cas, Twitter avait finalement rectifié son erreur, mais cela révèle la tendance du réseau social.

Ainsi, il n’existe pas de preuves formelles qui indiquent que Twitter préfère une tendance politique plutôt qu’une autre, mais il existe un faisceau d’indice démontrant que la plateforme accorde une bienveillance dans sa politique de modération à l’égard d’un courant de pensée. De plus, la politique de signalement est une stratégie permettant à des collectifs plutôt situés à l’extrême gauche de prendre le pouvoir sur le réseau social. Ils se situent souvent chez la France Insoumise, les indigénistes ou les wokistes. Ils sont mieux minoritaires mais mieux organisés pour exclure du débat les idées qui ne leur conviennent pas. Plutôt que de confronter les idées, ce qui est un des principes du débat démocratiques, ils cherchent davantage à vous faire taire, à vous intimider pour vous exclure et vous invisibiliser de l’espace public.

L’une de vos collaboratrices William Thay, Marion Pariset, la Secrétaire générale du Think tank Le Millénaire mais aussi adjointe au maire du 15e et conseillère métropolitaine, a également été suspendue de Twitter, après avoir retweeté vos propos. Le fait que du personnel élu démocratiquement puisse être suspendu de Twitter est-il le signe d’un problème démocratique que pose la plateforme ? 

William Thay : C’est un renversement de paradigme qu’a opéré Twitter qui est désormais plus puissant que des États. Cette suspension montre qu’une élue donc représentante du peuple, peut se voir exclure du débat public par la décision d’une plateforme privée. Désormais dans nos sociétés démocratiques, un géant du numérique peut décider arbitrairement d’exclure des personnalités ayant eu l’onction du suffrage démocratique. Ainsi, Twitter veut devenir la police de la pensée à la place du peuple et de ses représentants. 

Comment est-il possible qu’une représentante du peuple puisse voir sa liberté d’expression restreinte au seul motif d’avoir partagé les propos de quelqu’un d’autre ? Quel est le motif de cette suspension si ce n’est uniquement une volonté arbitraire de Twitter et de certains collectifs d’exclure du débat public certaines personnalités ? Il s’agit d’un renversement de pouvoir incroyable et cela pose ainsi plusieurs grands problèmes de fond : la perte du pouvoir du politique, l’affaiblissement des États-nations face aux géants du numérique, et l’évolution de la société. 

Nous sommes arrivés à cette situation parce que le politique a perdu la volonté d’agir et d’entamer des décisions difficiles comme le rapport de force avec les géants du numérique. Le politique subit davantage qu’il ne choisit en trouvant toujours le même prétexte : « c’est impossible parce que ». Or, il s’agit face aux nouveaux défis posés par les géants du numérique de penser dans un nouveau cadre qui est plus conflictuel. Le politique dispose encore de nombreux pouvoirs pour contraindre ces plateformes à commencer par le pouvoir réglementaire, législatif et fiscal. 

Cela monte également l’affaiblissement des États-nations dans le cadre de la mondialisation. Des entreprises et notamment les géants du numériques possèdent plus de pouvoir que les États. Ces derniers sont confrontés aux crises économiques et de l’emploi et sont bien content de trouvés quelques recettes fiscales et quelques emplois pour y remédier. Seulement, il faut aller plus loin en opérant une comparaison entre les couts et les bénéfices. Est-ce que nous sommes prêts à accepter que les géants du numériques soient plus puissants que des États souverains et possèdent un pouvoir arbitraire sur plusieurs espaces de la démocratie ?  

Il faut également ajouter que cela n’aurait pas pu arriver si nous n’avions pas une évolution de la société. Twitter s’en engouffré dans une brèche où une partie de la population préfère exclure du débat public plutôt que d’accepter le débat. Le réseau social suit également les évolutions de société pour suivre le comportement de ses consommateurs.

Au vu du bien commun qu’est devenu Twitter, est-il possible de faire quoi que ce soit pour éviter ces situations ? Qu’est-il possible de faire pour changer de paradigme ?

William Thay : Il faut reprendre le pouvoir par le bas et par le haut. Il est indispensable de changer de paradigme si nous ne voulons pas une nouvelle fois que notre destin nous échappe de nos mains. 

Nous pouvons reprendre le pouvoir par le haut par deux biais : la France et l’Union européenne en imposant un rapport de force avec le réseau social. La France comme état souverain possède la capacité de jouer un bras de fer avec Twitter en effectuant la chose suivante : si le réseau social ne respecte pas les règles imposées par la France, alors cette plateforme sera illégale dans notre pays. L’Union européenne pourrait également faire de même pour interdisant l’usage de Twitter dans l’espace européen. 

Twitter est une entreprise privée qui a besoin de s’adresser à des consommateurs et donc à des marchés pour obtenir un chiffre d’affaires et des bénéfices. La France et l’Union européenne peuvent imposer des règles au réseau social si elles s’en donnent les moyens. Est-ce que Twitter pourrait se permettre de renoncer à des parts de marché ? Ou est-ce qu’au contraire Twitter se pliera aux volontés des États à leurs pressions pour conserver l’accès à ce marché. Il faudrait une volonté politique forte pour lutter contre l’hégémonie de cette plateforme. Dans le cas où Twitter refuserait, il faudrait alors lui fermer l’accès aux internautes européens et proposer une solution alternative française ou européenne.

Nous pouvons également reprendre le pouvoir par le bas : dans la société de consommation, ce sont les consommateurs qui ont le pouvoir. Chaque Français dispose ainsi d’une arme contre le réseau social. Cela peut s’exprimer de plusieurs manières : le boycott de la plateforme, la pression collective contre la plateforme pour un changement de politique, l’alerte contre les annonceurs et les publicités du réseau social, etc. Toutes ces tentatives doivent s’attaquer à la logique économique de Twitter. Si les citoyens changent de paradigme alors Twitter s’y adaptera pour survivre.

William Thay, président du Millénaire, think-tank gaulliste spécialisé en politiques publiques.

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Crédit Photo : Image Twitter par Mizter_X94 via Pixabay sous Pixabay License

Crédit Photo : Image Twitter par Geralt via Pixabay sous Pixabay License

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