Alors que la question du Groenland est au coeur de tensions stratégiques entre Washington et ses alliés européens, la dépendance militaire de l’Europe aux États-Unis apparaît comme un verrou absolu. Derrière les discours de souveraineté, les normes ITAR rendent toute action armée européenne contre Washington quasiment impensable.
Un vrombissement assourdissant retentit dans le ciel de la base aérienne de Florennes, en Belgique. Trois masses métalliques, imposantes et martiales, se dessinent au loin. Un silence admiratif embaume la piste de décollage. Les autorités belges, fières et enthousiastes, observent l’arrivée tonitruante des F-35, avions de chasse de cinquième génération de l’armée de l’air américaine.
Le 13 octobre 2025, Bruxelles a donc officialisé en grande pompe l’arrivée de ses premiers appareils F-35. Cette cérémonie hautement politique couronne un contrat à 5,6 milliards d’euros avec le géant américain, Lockheed Martin. Ainsi, 34 exemplaires de ce chasseur américain équiperont les forces aériennes belges d’ici l’année 2030.
Un contrat qui interroge. Pourquoi le ‘Plat Pays’ n’a-t-il pas fait le choix de la souveraineté européenne ? La Belgique justifie son choix, assez maladroitement d’ailleurs… « Le F-35 est le meilleur avion de chasse, au plus haut niveau, sans discussion », affirme sans sourciller Théo Franken, ministre belge de la Défense.
« Il n’y a pas un avion de combat capable de vaincre le F-35, explique-t-il. C’est l’un des meilleurs systèmes dans la coopération aérienne. Nous sommes maintenant 13 pays en Europe à disposer de cet appareil. Et c’est important de le dire aussi, le F-35 est un avion européen ! »
Les mots ont un sens, leur poids également, surtout dans les relations diplomatiques. « Avion européen », « meilleur système de coopération aérienne », « 13 pays en Europe à en disposer »… Cette sortie très polémique de Théo Franken interroge sur l’omniprésence des équipements militaires américains en Europe.
Une réalité géostratégique : façonner l’économie mondiale selon les intérêts de Washington
Côté cours, les dirigeants européens martèlent le mantra de la souveraineté. Mais côté jardin, les contrats avec les États-Unis s’empilent. En 2024 puis en 2025, les exemples sont malheureusement légion.
Rome a ainsi signé une promesse d’achat de cent missiles air-surface à portée étendue AGM-158B/B-2 (Jassm-er). Copenhague a ratifié des accords militaires avec Washington, comprenant l’acquisition prochaine de 200 missiles sol-air AMRAAM/ER. Berlin a battu des records, en actant il y a deux ans, l’achat de 600 missiles PATRIOT pour un montant de 5 milliards de dollars.
De son côté, Varsovie attend prochainement la livraison de 250 chars de combat M1 Abrams. Le montrant de se transfère s’élève à 5,10 milliards d’euros. Amsterdam, Helsinki ou Prague ont également fait le choix de doter leurs flottes d’appareils F-35.
Une question se pose : comment expliquer cette surreprésentation des matériels américains au sein des armées européennes ? Cela tient en quatre lettres : ITAR, pour « International Traffic in Arms Regulations ».
Ce label industriel de standardisation et de contrôle consiste à façonner la compétition économique et internationale selon les intérêts de Washington. Cette extraterritorialité ne se limite pas à un cadre légal interne. L’ITAR s’impose inévitablement comme une réalité géostratégique.
Ces normes ITAR sont un véritable risque pour l’Europe, sa souveraineté militaire et industrielle. Elles servent directement de levier pour dicter les choix technologiques et les alliances stratégiques. Subtilement utilisé comme outil de pouvoir, l’ITAR est un frein, un verrou à l’innovation et surtout à toute démarche de sécurité collective.
Malheureusement, « les Européens n’ont pas encore cherché, ni même tenté, de contrer cette hégémonie doctrinale », dénonce le général Jérôme Pellistrandi, rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale (RDN).
« Les États-Unis ont déjà engagé une évolution doctrinale, accélérée sous l’ère Trump, vers une externalisation et une extraterritorialité pour imposer leurs armements. Dès que le cadre américain s’impose, les composantes de sécurité et de compétitivité européenne vacillent. »
Il y a donc urgence pour les Européens. Les enjeux sont doubles : préserver leur autonomie stratégique et empêcher que ces normes ITAR ne deviennent des obstacles insurmontables à la coopération.
ITAR : des contraintes impérialistes et asphyxiantes
Le dispositif ITAR est d’une intrusivité inédite. Créées en 1976, ces normes ont bâti un outil de contrôle et plus largement, une véritable stratégie commerciale, redoutable.
Objectif : garantir à Washington de garder toujours une longueur d’avance sur ses concurrents… et plus particulièrement de ses alliés ‘Otaniens’. Trois mots résument le problème : rétroactif, extraterritorial et intrusif.
« Si demain, le département américain de la Défense décide de modifier ses règles et d’en étendre rétroactivement l’application, tout le tissu industriel européen en subit les conséquences. C’est un piège juridique et commercial », expose Pierre Clairé, analyste géopolitique et directeur adjoint des études du think-tank ‘Le Millénaire’.
Pour exporter, il faut obtenir des licences si restrictives qu’elles font perdre du temps, des marchés et parfois des contrats. Car, là est le piège : avec ces normes ITAR, les Américains ne se contentent plus de réglementer.
« Ils viennent dans vos usines, inspectent vos installations, vérifient vos données sensibles, et justifient cette hyper-surveillance au nom de leur législation, poursuit Pierre Clairé. C’est un espionnage industriel légalisé. » Car, les États-Unis utilisent ces normes pour réguler le trafic d’armes à leur avantage et servir leurs propres intérêts.
Cette politique étrangère américaine interdit purement et simplement l’emploi de certains matériels dans un théâtre de guerre que les États-Unis ont eux-mêmes choisi d’ouvrir ou de limiter. L’ITAR n’est pas une promotion d’une politique économique étrangère ; au contraire, elle s’interprète comme une censure et un contrôle total de la technologie.
Un contrôle qui n’est pas du goût du général (2S) Christophe Gomart, eurodéputé LR et premier vice-président de la commission défense et sécurité au Parlement européen : « Le message est clair : les pays qui n’adhèrent pas à la direction souhaitée par les États-Unis ne pourront pas se servir de leur matériel. »
« Les États-Unis imposent volontairement et délimitent un cadre d’emploi de leurs armes, poursuit-il. Cette dominante se traduit par un marché unique, dans lequel les pressions publiques et privées orientent les décisions et les actions. »
Démarche capitaliste ou souverainiste, l’heure des choix
« Avec ces normes ITAR, c’est l’avenir de l’Europe, de son industrie et de son continuum stratégique qui se joue actuellement ! » le général Pellistrandi l’assure, les États européens « ne se rendent pas compte des conséquences profondes de cette dépendance ».
Pour bâtir une véritable défense européenne, il faut être en capacité de la mettre en œuvre sans s’appuyer systématiquement sur les Américains. Or, l’ITAR, dans sa conception primaire, empêche véritablement cette construction mutuelle au niveau continental.
Et nombre de nos voisins européens s’inscrivent dans une logique plus libérale, ne voyant pas la dimension plus stratégique de ces normes. Libres de choisir leurs fournisseurs, ils ne partagent pas toujours la même exigence d’indépendance vis-à-vis de Washington.
Or, vis-à-vis de cette extraterritorialité industrielle, aucun consensus ne se dégage vraiment sur ce sujet au niveau européen. Le manque de coordination est patent. Cette rupture se retrouve à tous les niveaux : « Entre les pays très atlantistes — souvent du Nord, comme les Pays-Bas ou l’Allemagne — et ceux qui, comme la France ou l’Espagne, défendent une autonomie plus marquée, parfois même en dehors du cadre de l’OTAN », commente Pierre Clairé.
Cette dispersion « nous ramène fatalement vers la dépendance aux normes ITAR », concède M. Clairé. Cette méfiance réciproque entre les États européens, concernant la défense du continent, constitue une impossibilité à avancer et à construire ensemble. Un constat fataliste s’impose : chacun, au fond, cherche à tirer la couverture à soi, à ses propres intérêts.
Là encore, les exemples ne manquent pas. Les Belges ou les Tchèques sont ravis de leur choix d’acheter des F-35. Or, les États-Unis ont la capacité de contrôler à distance le F-35 — voire à en désactiver l’armement si nécessaire. À l’inverse, l’Espagne, le Portugal, la Suède et la France, évidemment, font le choix d’un appareil de chasse souverain.
Autre cas de figure : le projet de bouclier antimissiles européen, lancé en 2022. La majorité a opté pour le système américain Patriot, plutôt qu’un dispositif ITAR-free comme le Mamba ou le SAMP/T. Donc, en acceptant que Washington encadre l’usage et la réexportation de matériels contenant ses composants, les Européens renoncent à une part de leur autonomie.
« Cette dépendance remet fondamentalement en cause toute politique européenne de défense indépendante et crédible, prévient l’eurodéputé Gomart. Tant que nous resterons dans ce schéma, l’Europe ne pourra pas construire une défense qui soit pleinement la sienne. »
Un OTAN européen ? Les pressions militaro-industrielles de Washington
Les normes ITAR ont été conçues pour appuyer le leadership américain et de son lobby militaro-industriel. L’OTAN, à ce titre, « offre un avantage considérable » : « C’est une “machine à normer”, à diffuser des standards techniques qui assurent une interopérabilité parfaite entre alliés », contextualise le général Pellistrandi.
Au nom de ce prétexte d’interopérabilité, Washington impose ses normes et verrouille ainsi tout un marché. Toute la machine otanienne, parfaitement normalisée selon des standards américains, entretien et renforce cette mécanique de dépendance. Cela lui permet de conserver un quasi-monopole sur une grande partie de l’industrie de défense et, par là même, son leadership politique.
« Pour les petits pays européens, c’est un dilemme insoluble, souligne Pierre Clairé. Ils n’ont ni la masse critique industrielle ni les reins diplomatiques pour s’affranchir de cette logique. » L’année passée, Donald Trump a menacé le Danemark de sanctions. Copenhague a cédé face à ces pressions et signé une promesse d’achat de plusieurs F-35.
Le paradoxe est donc criant. En Europe, si la dépendance à Washington gêne, elle ne fait jamais débat. Beaucoup de pays n’envisagent tout simplement pas d’engager un combat sans le soutien des Américains. Et c’est bien là que réside la fragilité de notre souveraineté collective.
Une situation analysée et développée par Christophe Gomart : « Les Allemands, les Polonais et les Baltes renforcent sans hésiter leur lien transatlantique, par réflexe de sécurité autant que par complaisance vis-à-vis des États-Unis. Ils continuent d’acheter américain, en faisant semblant de ne pas voir les conséquences de l’ITAR. »
Derrière tout ce stratagème, les spécialistes interrogés décèlent une constante : la volonté de préserver leur influence globale en rendant leurs alliés structurellement dépendants. Comprendre : en mutualisant les moyens militaires de l’OTAN et en verrouillant les transferts technologiques, Washington maintient un contrôle étroit sur ses propres alliés.
Là encore, le général Gomart souligne la complexité de ces normes : « Vendre un équipement, pour les Américains est un geste de politique étrangère. Cela est destiné à ancrer une alliance et à s’assurer que, sur le plan militaire, les pays acquéreurs dépenderont toujours des États-Unis. » Et de rappeler ce propos criant d’actualité du général de Gaulle : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. »
Pierre Clairé, Directeur adjoint des Etudes du Millénaire
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Crédit photo : Ein enger Vertrauter von Donald Trump ist in Grönland gelandet, de IMAGO/Ritzau Scanpix, via Heute, sous licence CC BY 4.0.

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