Entretien disponible dans le n°4646 du 10 décembre 2025
1) Les finances de notre « modèle social » sont « hors de contrôle » pour reprendre les termes de la Cour des comptes. Quelles dépenses baisser ?
Le modèle social français souffre de l’envolée des dépenses sociales et des dépenses de fonctionnement.
D’abord, une comparaison historique suffit pour avoir le tournis. En 1960, les dépenses sociales de la France représentent, selon l’Insee, l’équivalent de 11,2% du PIB contre 31,7% en 2024. Elles ont presque triplé en l’espace de 2 générations ! Or, là se situe le véritable problème français : notre modèle de redistribution repose sur les actifs. En l’espace de ces 2 générations, le nombre d’actifs par rapport aux « inactifs » n’a cessé de diminuer en raison de la retraite à 60 ans de François Mitterrand, du vieillissement, de l’allongement des études supérieures et du chômage de masse. Depuis 1960, le nombre d’actifs en France a augmenté de 8 millions contre 23 millions pour les inactifs ! La priorité n°1 est donc de réduire les dépenses sociales.
De plus, l’État vit au-dessus de ses moyens depuis la fin des Trente glorieuses. Le budget de fonctionnement des administrations s’élevait à moins de 2% du PIB au début des années 1960, contre 19,7% en 2021, soit 453 milliards d’euros. Voici le résultat de 40 années de dogme socialiste, sur lequel la droite n’est jamais réellement revenu, considérant que chaque problème trouvait sa solution dans plus d’État. Résultat : la France est asphyxiée par près de 1 200 opérateurs publics, dont 438 agences, constituant une charge de 80 à 85 milliards d’euros et plus de 450 000 ETP selon un récent rapport du Sénat. Voici donc la priorité n°2.
Enfin, l’action de l’État est étouffée par la bureaucratie interne aux ministères. Par exemple, les ARS sont dotées d’un budget de fonctionnement de plus de 1 milliard d’euros (soit l’équivalent de 2 CHU) et de 10 000 fonctionnaires qui ne voient jamais un patient et qui réglementent la vie des établissements. Ce qui vaut pour le monde hospitalier, vaut aussi pour l’Éducation nationale avec les rectorats, pour France Travail, ou pour les caisses de la Sécurité sociale, etc.
2) L’effondrement de notre démographie fait peser une question centrale sur l’avenir de l’ensemble du « modèle social » de notre pays.
Notre société est en pleine mutation. Le vieillissement de la population, combiné à une entrée plus tardive dans la vie active, réduit mécaniquement la durée pendant laquelle chacun contribue au financement du système social. Le meilleur exemple reste celui des cheminots. Certains bénéficient de ce statut après avoir réalisé plusieurs années d’études, les conduisant à cotiser une trentaine d’années pour passer autant de temps à la retraite, c’est intenable ! Il faut donc travailler plus longtemps pour maintenir le système à flots.
Ensuite, l’effondrement de la natalité (1,6 enfant par femme) a conduit la France à faire venir des travailleurs étrangers pour soutenir le modèle social. Or, en 2025, il n’y a quasiment plus d’immigration de travail. Sur les 347 000 entrées légales en 2023, 140 000 sont des demandeurs d’asile, 100 000 sont des étudiants et près de 45 000 concernent le regroupement familial selon les chiffres des divers organismes. Près de 80% des nouvelles entrées concernent des personnes qui bénéficieront davantage du système qu’ils n’y contribueront. Pour remédier à cela, soit la France doit mener soit une politique d’immigration choisie, soit une politique de natalité, mais dans les deux cas, cela prend du temps.
Ainsi, face à ces mutations, notre modèle social doit être davantage repensé autour d’une logique assurantielle plutôt que solidaire : c’est-à-dire l’idée qu’il suppose une contribution plutôt qu’une générosité sans limite.
3) Les Français se déclarent très majoritairement favorables à une réforme en profondeur de ce modèle social. Mais d’après l’Insee, 57% de nos concitoyens perçoivent plus qu’ils ne contribuent… Comment sortir de cette impasse ?
Ce constat est vrai. Pour autant, plusieurs choses peuvent faire bouger les lignes.
Avant toute chose, moins d’un Français sur deux paie un impôt sur le revenu. En revanche, selon les enquêtes d’opinion, entre 66% et 75% des estiment payer trop d’impôts. Le consentement à l’impôt s’érode et cela s’explique par deux raisons. La première est que chaque Français lit sa feuille de paie chaque mois et constate un écart entre son salaire brut et son salaire « super net » après impôt sur le revenu d’entre 30% à 65% parfois !
La seconde est que les dépenses augmentent chaque année, les impôts aussi et malgré tout, les résultats de l’action sociale et de l’action publique ne sont pas au rendez-vous. Depuis les années 1990, les dépenses sociales sont passées d’environ 250 milliards d’euros à 888 milliards d’euros. Pourtant, la France compte 9,8 millions de pauvres (Observatoire des inégalités) et plus de 4 millions de personnes mal-logées (Fondation Abée-Pierre). De même, les Français paient plus, mais le niveau des élèves se dégrade (classements PISA), les urgences sont saturées ou ferment, la sécurité n’est plus assurée, les peines de prison ne sont pas exécutées et on leur dit que l’armée n’a que 4 jours de munitions pour une guerre de haute intensité.
Les Français se demandent ainsi où est passé leur pognon. C’est pourquoi ils semblent prêts à des réformes plus fortes. Encore faut-il que celles-ci soient accompagnées d’une contrepartie : fixer un but tel qu’un projet de redressement national et surtout des priorités car il sera difficile de faire le « grand soir de l’administration » en un seul quinquennat.
4) Un référendum sur notre modèle social aurait-il un sens politique ? Une solution pour mettre les Français devant des choix et devant leurs responsabilités ?
Un tel référendum pourrait être une bonne idée, si l’on arrive à trouver des questions claires : faut-il payer plus d’impôts pour augmenter le poids de l’État ou l’inverse ? Faut-il un impôt minimal pour tous ? Faut-il réduire le périmètre des aides non-contributives ?
Mais, les autres pays qui ont fait des réformes importantes n’ont pas eu besoin de cette méthode. Gerhard Schröder au début des années 2000 en Allemagne, Mario Draghi il y a quelques années en Italie ou Margareth Thatcher au Royaume-Uni dans les années 1980 ont montré qu’il faut surtout avoir un cap. Alors que leur pays respectif était considéré comme l’Homme malade de l’Europe, ils ont su mener des réformes difficiles dès leur début de mandat et tenir avant que cela ne produise des résultats pour en accepter le coût politique et social. Aujourd’hui, la France est cet Homme malade de l’Europe. Nous avons besoin davantage d’un cap et de courage politique que de mettre les Français face à leurs supposées responsabilités.
5) Âge de départ à la retraite, franchises médicales, indemnisation du chômage… La posture idéologique de la gauche sur le modèle social peut-elle se prolonger face justement à une impasse économique et financière ?
La gauche confond popularité à France Inter et dans certains milieux bobo-culturels, avec popularité auprès des Français. Si elle domine l’espace médiatique, elle reste la plus marxiste d’Europe au moment où aucun peuple européen n’est tenté par ces idées.
Ainsi, leur espace électoral se réduit car ils sont dans le déni du réel. Pour preuve, ils faisaient plus de 40% au 1er tour de la présidentielle de 2012, et désormais, ils estiment gagner des élections avec 25% des suffrages comme le NFP en 2024.
Ils maintiendront leur posture car elle leur apporte un double confort : celui de croire qu’ils ont toujours raison et parce que ça leur apporte de la popularité dans certains milieux. Pour autant, ça ne leur permettra pas de retrouver la grâce des Français, et je pense qu’ils seront lourdement sanctionnés en 2027 parce qu’ils seront jugés coresponsable de l’impasse économique et financière en proposant le « n’importe quoi fiscal ».
6) L’hystérie fiscale que l’on a connue à l’Assemblée nationale est-elle le reflet du piètre niveau économique des députés ou de leur inconséquence politique ?
Les deux ! Surtout, ce qui me frappe le plus est qu’une partie de la classe politique ne subit jamais les conséquences de leurs actions. C’est vrai pour l’immigration incontrôlée. Ça l’est aussi pour les salles shoot : aucun élu ne vivra à proximité d’un tel dispositif. Mais ça l’est aussi pour l’enfer fiscal et normatif qu’ils votent, car ce sont les patrons grands comme petits qui le subissent.
Avec une situation dramatique pour nos finances publiques. Comment ont-ils pu voter 40 milliards de recettes fantômes qui ne seront jamais encaissées, alors que notre pays est dans cette situation notamment après trois exercices de dérapages budgétaires sous Bruno Le Maire (2022, 2023 et 2024) ?
Matthieu Hocque, Directeur général du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire, spécialiste des politiques publiques
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Crédit photo : ministère des Affaires sociales, via Wikimedia sous licence CC BY-SA 4.0

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