Deux ans après les mobilisations de janvier à mars 2024, la note évalue les avancées obtenues par les agriculteurs, la façon dont la France gère historiquement les crises agricoles et les conséquences politiques de l’impuissance du gouvernement face à une crise qui dure.
Le constat
Les agriculteurs ne vivent plus de leur travail et la crise agricole persiste deux ans après les blocages de 2024.
La cause
Revenus effondrés, normes, concurrence déloyale, accords de libre-échange comme l’UE-Mercosur et contraintes budgétaires de l’État.
La conséquence
Un gouvernement à court de réponses, une renégociation de la PAC difficile et un enjeu politique pour 2027.
Avant-propos
Deux ans après les mobilisations massives de janvier à mars 2024 des agriculteurs français, qui ont vu des blocages routiers, des manifestations à travers le pays et l’opération emblématique nommée « Blocage de Paris » du 25 janvier 2024, il est essentiel d’évaluer les progrès réalisés.
En 2024, la colère agricole n’est pas un caprice corporatiste mais un cri de survie. Les agriculteurs étouffent sous des revenus indignes, des retards de subventions, des normes asphyxiantes et une concurrence déloyale. Tout un logiciel est à l’origine de leur colère : une écologie punitive hors-sol qui demande des efforts toujours aux mêmes ainsi qu’un libre-échangisme symbolisé par l’UE-Mercosur qui enrichit les classes aisées émergentes au détriment des classes populaires européennes.
Surtout, les agriculteurs ne vivent plus de leur travail. Avec une moyenne 53 heures de travail hebdomadaire et des pics de travail pouvant atteindre les 70 heures par semaine, le revenu moyen net imposable des exploitants agricoles est de 1 390€. Pire, le revenu agricole s’est effondré de 18,6 % depuis 2024 alors qu’il s’agissait de leur principale revendication.
Seulement, le pire est à venir. Pour la première fois depuis 50 ans, la France pourrait entrer en déficit commercial sur le plan agricole ! La balance commerciale affiche 6,5 milliards en 2023, puis 4,9 milliards en 2024, et désormais un déficit de 353 millions sur les 9 premiers mois de 2025. Une agriculture française moins compétitive à l’export signe la disparition des agriculteurs car elle accélérera la crise de production que notre pays subit.
Ce rapport étudie la réalité des avancées obtenues par les agriculteurs depuis 2 ans (1), comment historiquement la France gère les crises agricoles en comparaison à ce qu’elle a fait depuis 2024 (2) et enfin, quelles sont les conséquences politiques de l’impuissance du Gouvernement à répondre à cette crise qui dure (3).
Matthieu Hocque, Directeur général du Millénaire
La réalité des avancées obtenues depuis 2024
Une crise sans précédent. En janvier 2024, blocages routiers et centaines de tracteurs marquent la mobilisation, soutenue par 87 % des Français selon ELABE. Les agriculteurs dénoncent des revenus insuffisants, des retards de subventions, des normes et une concurrence jugée déloyale. Avec une moyenne de 53 heures de travail par semaine, le revenu moyen net imposable des exploitants est de 1 390 €, et le revenu agricole a baissé de 18,6 % en 2024.
Des revendications multiples. Fiscalité du gazole non routier, Green Deal, pesticides, techniques d’innovation, respect d’EGalim, prix planchers, simplification administrative, clauses miroirs et opposition aux accords de libre-échange, en particulier UE-Mercosur.
Réponse Attal puis loi Duplomb. Le gouvernement Attal annonce 400 M€ de subventions supplémentaires, le paiement de la PAC au 15 mars 2024 et un choc de simplification. La loi Duplomb est promulguée le 11 août 2025, avec la présomption d’intérêt général majeur pour les méga-bassines, mais la note y voit davantage un signal politique qu’une refonte du modèle agricole.
Des avancées mitigées. 90 M€ pour l’agriculture biologique en 2024, plus de 700 000 doses de vaccin contre la dermatose nodulaire en 2025, un plan de 80 M€ pour le vin, mais un déficit commercial agricole qui se creuse : 6,5 Md€ d’excédent en 2023, 4,9 Md€ en 2024, puis un déficit de 353 M€ sur les neuf premiers mois de 2025.
C’est la baisse du revenu agricole en 2024, alors que la revalorisation des revenus était la principale revendication des agriculteurs.
Comment la France gère les crises agricoles
Une tradition étatique. Depuis la PAC de 1962, l’État recourt à une « politique du chèque » : 1 Md€ lors de la crise laitière de 2009, 350 M€ en 2015-2016, 1,2 Md€ au moment du Covid en 2020, puis 400 M€ en 2024. À cela s’ajoutent des ajustements fiscaux, comme des exonérations de charges et des allègements sur les transmissions.
Des limites croissantes. La dette publique élevée, le vote à la majorité qualifiée dans l’UE et la baisse du poids politique de la France restreignent ses marges de manœuvre et conduisent à des solutions palliatives plutôt que structurelles.
La crise agricole en chiffres
Soutien des Français à la mobilisation des agriculteurs (en %, ELABE, janvier 2024)
87 % des Français approuvent la mobilisation, dont 50 % la soutiennent pleinement.
Aides de l’État aux agriculteurs (en millions d’euros)
La politique du chèque s’élève à 1,2 Md€ en 2020 et à 400 M€ en 2024.
Excédent commercial agricole (en milliards d’euros)
L’excédent tombe de 6,5 Md€ en 2023 à 4,9 Md€ en 2024, avec un déficit de 353 M€ sur neuf mois en 2025.
Contingents prévus par l’accord UE-Mercosur (en milliers de tonnes)
L’accord prévoit 99 000 tonnes de viande bovine à tarif réduit et 180 000 tonnes de volaille en franchise.
Il faudra choisir : ou bien la souveraineté, ou bien le chaos.
Un gouvernement impuissant : quelles conséquences politiques ?
Peu à offrir. En janvier 2026, le gouvernement Lecornu est piégé par des contraintes européennes, budgétaires et géopolitiques. La renégociation de la PAC 2028-2032 s’annonce difficile, et le budget 2026 réduit de 18 % les crédits de la mission AAFAR. La dette atteint 117,4 % du PIB et le déficit public 130,5 Md€ en 2025.
Mercosur. L’entrée en vigueur de l’accord semble inéluctable malgré l’opposition française, et 81 % des Français soutiennent la mobilisation contre l’accord. Les contingents supplémentaires exposent une valeur agricole d’au moins 2,87 Md€.
Convergence des luttes et échéance de 2027. La note évoque un possible rapprochement avec d’autres professions en crise, un vote agricole qui bascule vers la droite nationale, et un consensus possible en 2027 autour du protectionnisme et du productivisme, faute de quoi le risque de violence persiste.
Conclusion
La crise dure depuis deux ans et les réponses se révèlent partielles. Pour la note, le mal dépasse huit ans de macronisme : il s’agit d’un logiciel grippé depuis 1992 au niveau européen comme national, dont la sortie de crise passe par une rupture avec le libre-échangisme et un certain écologisme punitif.
Feuilleter la note
Lilian Guignard et Matthieu Hocque
Analyste au Millénaire ; Directeur général du Millénaire.
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