Entretien de Pierre Clairé pour Atlantico : « Meloni revient de son rapprochement avec von der Leyen et voilà ce que ça promet à l’UE »

Entretien publié dansAtlanticole 6 août 2024 · l’original ↗

« Meloni revient de son rapprochement avec von der Leyen et voilà ce que ça promet à l’UE »

Après s’être opposée à la réélection d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission Européenne, Giorgia Meloni a accusé Bruxelles de colporter des « fausses nouvelles » grâce à des « professionnels de la désinformation et de la mystification ».

Entretien avec Pierre Clairé

Attribution 4.0 International
Crédit photo : Giorgia Meloni, Ursula Von der Leyen, European Commission, sous licence Attribution 4.0 International, via Wikimedia Commons.
Les chiffres de l’entretien
138%de son PIB niveau d’endettement de l’Italie, qualifiée de très endettée
4,3%du PIB déficit budgétaire excessif de l’Italie, qui comptait sur un grand Commissariat économique
4%des suffrages score du parti de Giorgia Meloni aux élections parlementaires italiennes de 2018
84députés taille des Patriotes pour l’Europe, plus important groupe d’extrême droite de l’histoire du Parlement européen

Atlantico : Au cours de ses près de deux ans au pouvoir, Meloni a forgé des liens meilleurs que prévu avec les dirigeants de l’UE. Mais la Première ministre italienne s’est abstenue de voter pour un second mandat de Ursula von der Leyen, tout en déclarant que la Commission européenne colportait des « fausses nouvelles ». Comment expliquer ce revirement de la Première ministre italienne ?

Pierre Clairé : À son arrivée au pouvoir en octobre 2022, l’Europe entière était inquiète de l’élection de Giorgia Meloni à la Présidence du Conseil italien, alors qu’elle était à la tête d’un parti dit « néofasciste ». À la grande surprise de certains, Meloni s’est illustrée par son pragmatisme et des relations apaisées avec Bruxelles. Cette stratégie s’est matérialisée par un rapprochement entre Giorgia Meloni et Ursula Von der Leyen, qui les a vu ensemble lors de la crise de Lampedusa ou discuter ensemble de la stratégie italienne vis-à-vis des pays Africains à Rome par exemple.

Pourtant, depuis les élections européennes du 9 juin, il y a de l’eau dans le gaz entre les deux femmes, ce qui fait craindre pour la place de l’Italie en Europe et l’avenir de l’Union Européenne. Tout d’abord, Meloni a très mal pris le fait qu’elle ait été mise de côté par le centre-droit, mené par le premier ministre grec, les libéraux d’Emmanuel Macron ou les socialistes d’Olaf Scholz lors d’une réunion informelle le 17 juin pour s’accorder sur le nom du président de la Commission. En colère d’avoir été exclue, Meloni s’est donc abstenue de voter pour la reconduction de Von der Leyen. Cette dernière ne pensait pas avoir fait beaucoup de mal, et que les députés Fratelli d’Italia voteraient pour sa reconduction le 18 juillet au Parlement, comme si rien ne s’était passé, mais ça ne fut pas le cas. Meloni a expliqué avoir changé sa vision en voyant VDL se tourner vers les Verts, en leur faisant des appels du pied, pour garantir sa reconduction. Ce « grand écart » n’a pas aidé, alors que les électeurs de Meloni n’auraient pas apprécié de voir leur championne voter avec les écologistes. Mais cette brouille est principalement due à la mise à l’écart de Meloni, qui se croyait acceptée et écoutée à Bruxelles, après de longs mois d’un travail acharné.

Le dernier événement en date est la publication du rapport annuel sur l’Etat de droit par la Commission européenne, qui épingle l’Italie. La Commission exprime des inquiétudes sur la liberté de la presse en Italie et l’indépendance de la chaîne publique Rai. Les problématiques citées sont : les poursuites contre des journalistes accusés de diffamation ou la nomination de proches de Meloni à des postes clés dans l’audiovisuel public. Meloni a répondu à cette publication en envoyant directement une lettre à Von der Leyen, en critiquant les attaques que le rapport contient qui sont vues comme mensongères.

Quelles pourraient être les conséquences de ces frictions pour l’Europe ?

La lune de miel entre les deux femmes semble terminée, et cette brouille aura vraisemblablement des conséquences pour l’Europe. Certains observateurs prétendent que Meloni a grillé son capital politique et diplomatique à Bruxelles, qu’elle avait construit après des mois de dur labeur. Pour moi ce n’est pas aussi simple que cela, et même si les conséquences à court-terme seront néfastes pour l’Italie, sur le long terme cela pourrait faire partie du plan de Meloni.

Pour moi, les relations entre Rome et Bruxelles seront durablement entachées et il n’y aura pas de retour à la normale.

Ces frictions auront des conséquences sur l’orientation politique de l’Union européenne. En effet, Ursula Von der Leyen ne devrait plus essayer de contenter Meloni et ses amis, en droitisant sa ligne, mais plutôt, devrait continuer sur sa lancée et se rapprocher de la gauche. Cela se traduira par de nouvelles mesures allant dans le sens du Green Deal (plan honni par certains à droite, mais pas par les libéraux ou la gauche) ou bien des mesures sociétales (on se souvient d’une opposition de Fratelli d’Italia à l’inclusion du Droit à l’avortement dans la Charte des Droits fondamentaux de l’UE et on pourrait voir à l’avenir d’autres textes déplaisant à Meloni passer).

Ces frictions auront aussi un impact sur la composition de la Commission et sur la politique économique menée. Il faut rappeler qu’avant cette « trahison » de Von der Leyen et des dirigeants européens, Giorgia Meloni espérait obtenir pour l’Italie un grand Commissariat économique dans la Commission Von der Leyen II. La présidente du Conseil Italien savait qu’elle ne pourrait pas obtenir un « Top Job » européen pour son pays, mais restait convaincue qu’en se montrant docile et en votant pour Von der Leyen, elle pourrait obtenir un lot de consolation. Elle comptait garder le Commissariat occupé par Paolo Gentiloni, avec des prérogatives supplémentaires. Raffaele Fitto, le très apprécié ministre des affaires européennes italien, devait lui succéder, mais cela est extrêmement compromis à l’heure actuelle. L’Italie, très endettée (près de 138% de son PIB) et avec un déficit budgétaire excessif (4,3% du PIB), comptait sur ce poste pour influencer la politique de l’Union et éviter l’adoption de textes contraignants et de nouvelles règles budgétaires.

Avec cette brouille, Ursula Von der Leyen n’a plus aucune raison de se montrer conciliante vis-à-vis de Meloni. Ainsi, l’Italie pourrait se voir accorder le nouveau Commissariat symbolique à la Méditerranée et ainsi reléguée au second rang en Europe. Le Commissariat à l’économie pourrait aussi revenir à un autre état dont le dirigeant est plus compatible avec Von der Leyen, pourquoi pas issu d’un pays dit frugal. En conclusion, cette brouille qui découlerait sur une mise à l’écart, pourrait signifier le retour de l’orthodoxie budgétaire en Europe, au grand damne de l’Italie ou de pays comme la France.

La semaine dernière, Meloni a pris la mesure sans précédent d’accuser Bruxelles de colporter « fausses nouvelles » grâce à des « professionnels de la désinformation et de la mystification » après que la commission a publié un rapport soulignant les problèmes de liberté des médias en Italie. Quel pourrait être le futur des relations entre l’Italie et l’UE ? Se dirige-t-on vers un point de non retour entre Rome et Bruxelles ?

Comme je l’ai dit précédemment, je ne pense pas que cette mise à l’écart de Meloni soit une mauvaise chose pour elle. Cela semble être son choix et pourrait faire partie d’une stratégie complexe. Deux scénarios existent sur la suite des évènements: soit Giorgia Meloni revient à la raison et rentre dans le rang en se rapprochant une nouvelle fois de Von der Leyen, soit elle continue sur sa lancée et se place durablement dans l’opposition. La seconde hypothèse terrifie à Bruxelles, sachant que c’est une facette de Meloni qui est redoutée depuis plus d’un an. La première ne me semble pas probable et je ne la vois pas « se repentir » et « demander le pardon » de Von der Leyen, ce n’est en effet comme cela qu’elle s’est construite politiquement.

Pour moi, les relations entre Rome et Bruxelles seront durablement entachées et il n’y aura pas de retour à la normale. Les raisons sont les suivantes:

Son électorat traditionnel n’aurait pas compris une compromission à Ursula Von der Leyen sans gain substantiel pour l’Italie et lui aurait fait payer dans les urnes. Ainsi,Giorgia Meloni penserait avant tout à son avenir politique et à celui de son parti en vue des élections de 2027. Si Meloni choisissait de se plier face aux libéraux à Bruxelles, en étant donc en contradiction avec son discours en Italie, elle aurait pu perdre des voix. Surtout qu’elle doit composer avec un concurrent de taille à droite avec Matteo Salvini, profondément hostile à l’UE et donc plus en phase avec l’électorat populaire de droite italien. Ce dernier, chef de file de la Lega, membre des Patriotes pour l’Europe, groupe présidé par Jordan Bardella, voudrait bien redevenir la première personnalité politique de droite en Italie. En se plaçant dans l’opposition à Bruxelles et en incarnant le discours contestataire et nationaliste, elle revient à ses premiers amours et s’évite une mutinerie dans sa majorité.

Les dernières élections européennes ont montré une droitisation de l’électorat, et même si une coalition de droite n’a pas vu le jour, cette tendance devrait s’accentuer et les élections de 2029 pourraient aboutir sur une nouvelle hausse de la droite, qui pourrait être en mesure de gouverner. Meloni, en politicienne aguerrie, comprend cela et veut être la tête de file de cette révolution conservatrice européenne. Elle est déjà parvenue à nouer une alliance des différentes droites en Italie depuis 2022, et semble la mieux placée pour réussir une telle prouesse à Bruxelles. Certes, tout cela paraît éloigné à l’heure actuelle, et nous ne savons pas ce qui va se passer dans les mois et les années à venir, mais si c’est bien son ambition sur le long terme, elle est consciente qu’il sera impossible d’incarner cette révolution en étant proche de Von der Leyen et de l’ordre établi.

Enfin, Giorgia Meloni ne s’est pas élevée par la compromission, et en regardant sa montée en force politique depuis 2018 en Italie, on peut imaginer quelle sera la suite pour Giorgia Meloni en vue d’imposer ses vues à Bruxelles. En 2018 lors des élections parlementaires, son parti n’a obtenu que 4% des suffrages, pourtant, 4 ans plus tard elle est parvenue à prendre le pouvoir. Ce coup de maître a été rendu possible par sa position ferme, alors qu’elle a toujours voulu rester dans l’opposition. En 2018, elle a pu entamer la croissance de son parti avec le choix de Salvini de nouer un accord contre-nature avec le Mouvement 5 étoiles, ce qui a été mal vu par les électeurs de droite. En 2021, celui-ci soutient le gouvernement Draghi, alors que Meloni, dans l’opposition, incarnait la contestation face à l’ordre établi. Il faut signaler que Meloni a toujours été dans une opposition constructive, ce qui lui a attiré le respect de Mario Draghi, et elle devrait continuer à en faire de même à Bruxelles. À la différence de Le Pen ou Bardella, qui restent dans la critique facile de Bruxelles, elle devrait incarner une extrême-droite cohérente et constructive, qui exerce le pouvoir (à la différence d’autres) et sait de quoi elle parle.

Toutes ces hypothèses supposent bien évidemment qu’Ursula Von der Leyen ne fasse pas machine arrière. Si elle changeait d’avis sur Meloni et lui accordait une place de choix, alors l’Italienne pourrait se raviser, pensant que finalement ses mois de dur labeur ont payé et qu’elle a obtenu gain de cause.

Dans quelle mesure ces tensions entre l’Italie et l’EU pourraient-elles affecter l’équilibre politique au sein de l’UE ?

Difficile à dire, comme expliqué précédemment, tout cela dépendra des stratégies adoptées par les uns et les autres. Si Ursula Von der Leyen ou d’autres dirigeants majeurs de l’Union font un pas vers Meloni, alors ces tensions ne devraient pas avoir d’impact sur l’équilibre de l’Union européenne. Meloni rentrera ainsi dans le rang et ne sera pas dans la remise en cause permanente de la Commission.

Pour autant, je ne suis pas certain que ces frictions se règlent facilement et cet affrontement laissera des traces à n’en pas douter.

L’option la moins douloureuse pour Bruxelles serait de voir Meloni se rebeller pour obtenir ce qu’elle veut, tout en restant compréhensive et en ne remettant pas en question le fonctionnement normal à Bruxelles. Von der Leyen pourrait ainsi se droitiser et faire des concessions à Meloni, non pas car elle en a l’obligation (elle a été élue et dispose d’une majorité pour passer ses textes) mais plutôt pour garantir le calme, car Meloni dispose d’un certain pouvoir de nuisance, étant à la tête d’une économie majeure de l’Union, qui plus est, extrêmement endettée. Pour que son second mandat soit un succès, Ursula Von der Leyen ne peut risquer une opposition frontale avec Meloni.

L’autre option serait de voir Meloni se radicaliser et se diriger vers l’opposition, bousculant ainsi les équilibres à droite. En effet, le nouveau groupe des Patriotes pour l’Europe, présidé par Jordan Bardella, est le plus important groupe d’extrême droite de l’histoire du Parlement européen avec 84 députés. Avec une Meloni proche de Von der Leyen, on pensait que l’agitation viendrait de ce groupe, qui revendique clairement son euroscepticisme. Mais avec une Meloni dans l’opposition, c’est clairement elle et son groupe des Conservateurs et Réformistes qui seraient les plus audibles à Bruxelles, car moins extrêmes que les Patriotes et plus cohérents sur de nombreux points. L’extrême droite disposerait donc d’une minorité de blocage au Parlement et d’un pouvoir de nuisance non négligeable. Certains pensaient qu’avec le rapprochement Meloni/VDL et après les élections de juin une telle menace avait été évitée, mais c’est finalement ce qui risque de se passer. En définitive, ce serait Von der Leyen et Jordan Bardella qui pourraient être perdants si une trêve n’est pas conclue.

Entretien publié dans Atlantico le 6 août 2024. Lire sur atlantico.fr

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