« Ce modèle prédictif annonçait le premier tour de la présidentielle brésilienne et voilà ce qu’il dit pour le second »
Quatre petits candidats perdaient près de cinq points en quelques semaines, et le premier tour a fonctionné comme un second tour avant l’heure. Reste moins de 8 % de voix encore disponibles, contre lesquelles Lula doit grappiller 4,8 points quand Flávio Bolsonaro n’en a besoin que de 3. L’arithmétique penche d’un côté, mais le rejet, lui, reste parfaitement symétrique entre les deux finalistes. Le second tour est-il déjà joué ?
Entretien avec Pierre Clairé

Atlantico : Votre modèle prédictif donnait Flávio Bolsonaro à 41,2 % au premier tour : il termine finalement à 47,03 %. Quels sont les principaux enseignements de ce premier tour et qu’est-ce qui explique la dynamique de Flávio Bolsonaro ?
Pierre Clairé : Notre modèle a vu juste sur l’essentiel : Lula à 44,4 % (il fait 45,16 %) et il a correctement prédit le résultat dans 25 États sur 27. Il a en revanche sous-estimé Flávio Bolsonaro de près de six points, comme les principaux instituts, qui donnaient Lula en tête. Ce résultat reste toutefois dans notre intervalle de confiance à 90 %, et six de nos sept projections par candidat tombent dans leur intervalle. C’est précisément pour cela que nous publions des fourchettes et des probabilités, et non un chiffre unique.
Pourtant, vous avez raison de souligner que notre modèle comme les sondages ont sous-estimé Bolsonaro, comme son père avant lui, lors de la précédente élection. Plusieurs phénomènes peuvent expliquer cela : nous voyons une dynamique en faveur du sénateur, mais comme sur différents scrutins comme avec Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière élection présidentielle, il est parfois difficile de mesurer l’intensité de la dynamique de la fin de campagne.
De plus, il faut ajouter des électeurs qui se décident tardivement et qui constituent un angle mort systématique. L’accumulation d’une forte indécision et du « vote utile » ou « vote stratégique » de dernière minute explique ainsi cette hausse de Flávio, au détriment des petits candidats. Ainsi, la droite s’est consolidée : Cury, Caiado, Renan Santos et Zema totalisaient 12,3 % dans notre dernière projection, ils n’ont fait que 7,6 % le jour du scrutin. Ces 4,7 points expliquent l’essentiel de l’écart sur Flávio Bolsonaro. Le report de voix a eu lieu non pas au second tour, mais dès le 4 octobre. Ce premier tour a fonctionné comme un second tour avant l’heure.
Enfin, le taux de participation n’a pas été déterminant et n’a pas dévié de la normale, alors que l’abstention s’est élevée à 21,1 %, soit environ 33 millions de personnes, un chiffre proche de celui de 2022.
La forte poussée de la droite s’est aussi manifestée au niveau territorial. Tarcísio a remporté São Paulo dès le premier tour, Cleitinho a remporté le Minas Gerais sans appel, Flávio est arrivé en tête dans 15 États, et le PL a remporté le plus grand nombre de sièges du Sénat. Lula a perdu environ trois points par rapport à son premier tour de 2022, tandis que Flávio en a gagné près de quatre par rapport à son père. La sécurité, les prix et la crise du Banco Master, qui a davantage nui à Lula, ont fait le reste.
Atlantico : Vous estimez désormais à 60,2 % les chances de victoire de Flávio Bolsonaro au second tour, contre 39,8 % pour Lula, avec une projection de 51,5 % contre 48,5 % en voix. Quels sont aujourd’hui les principaux paramètres qui font basculer votre modèle en faveur de Flávio Bolsonaro ?
Pierre Clairé : Notre modèle repose sur trois éléments : le résultat réel du premier tour, et notre matrice des reports de voix qui associe le comportement historique des élections ainsi que les reports mesurés par les sondages. À cela, vous ajoutez le bloc structurel qui permet de mesurer la popularité des deux candidats afin de savoir qui va susciter le plus de rejet, ainsi que des données économiques et d’autres indicateurs portant sur les sujets de préoccupations des Brésiliens.
Premièrement, l’arithmétique, si nous n’avons pas de sursaut de la participation. Excepté en 2022, le Brésil n’a jamais connu d’augmentation de la participation entre les deux tours, même si cela ne veut pas dire forcément que ce sont les mêmes électeurs qui participent au premier et au second tour (le vote obligatoire pour les Brésiliens âgés de 18 à 70 ans limite cela). Flávio Bolsonaro part avec près de deux points d’avance. Pour atteindre 50 %, Lula doit gagner 4,8 points sur les 7,8 % encore en jeu, Flávio seulement 3 points. Mathématiquement, la marche est moins haute pour lui. Et Lula, à 45,2 %, fait moins bien qu’au premier tour de 2022, où il avait obtenu 48,4 % (avant de l’emporter de justesse au second tour, avec 50,9 % contre 49,1 %).
Deuxièmement, les reports de voix. Notre modèle reprend le comportement historique, les indications des candidats, ainsi que la moyenne de ce que mesurent les instituts : les électeurs de Renan Santos iraient à 56 % vers Flávio Bolsonaro et à 11 % vers Lula ; ceux de Cury et de Caiado se partagent plus également, avec un léger avantage à Flávio. Au total, sur 7,8 points, 3,2 iraient à Flávio, 2,0 à Lula, et 2,6 se perdraient dans l’abstention ou le vote blanc.
Troisièmement, les sondages. Les dernières enquêtes de second tour, réalisées avant le premier tour, annonçaient un coude-à-coude : Lula 47 % contre 46 % chez Datafolha, Flávio 44 % contre 42 % chez Quaest. Or ces mêmes instituts ont sous-estimé Flávio de cinq à six points le 4 octobre, comme ils avaient sous-estimé son père en 2022. C’est pourquoi notre modèle part du résultat réel du premier tour et pas uniquement des intentions de vote. Ainsi, nous avons renforcé la correction des biais qui vont pouvoir être vérifiés avec les premières enquêtes d’entre-deux-tours, attendues à partir du 9 octobre.
Enfin, hors modèle, le contexte politique a nettement basculé à droite. Les grands gouverneurs élus au premier tour, Tarcísio de Freitas à São Paulo et Cleitinho dans le Minas Gerais, sont à droite. Le PL devient le premier parti au Sénat, avec 28 sièges, et à la Chambre. Flávio Bolsonaro entretient de meilleures relations avec les dirigeants de la région, et avec Donald Trump. Tout cela joue en sa faveur, alors que les Brésiliens veulent un nouveau souffle.
Atlantico : La clé semble être le report des électeurs éliminés au premier tour : sur les 7,8 % de voix qui se portent sur les autres candidats, vous estimez que 3,2 points iraient à Flávio Bolsonaro contre 2 points à Lula. Est-ce selon vous un simple « vote utile » de la droite, ou assiste-t-on à un déplacement plus profond de l’électorat brésilien ?
Pierre Clairé : Je pense que ce sera un peu des deux, mais ce sera surtout structurel et plus profond (le report semble déjà avoir eu lieu).
C’est vrai que les quatre petits candidats ont perdu près de cinq points en quelques semaines, la droite s’étant ralliée dès le premier tour derrière celui qui pouvait gagner. Le réservoir restant est donc limité, moins de huit points. Pour Flávio, l’enjeu du second tour sera moins de rallier que de surfer sur le mécontentement face à la vie chère.
Mais les signaux plus profonds comptent, et on n’insiste pas assez dessus. Lula est en baisse de trois points par rapport à 2022, Flávio en hausse de quatre par rapport à son père, et le Sénat, la Chambre et les gouverneurs se déplacent vers la droite. Cela correspond aussi à une vague régionale de dirigeants de droite élus depuis 2023 (entre Milei, Kast, de la Espriella ou Fujimori). Pour autant, il ne s’agit pas d’une conversion au bolsonarisme pour moi, et c’est plus profond. Les 7,8 % restants comprennent les électeurs antisystème, les jeunes hommes de Renan Santos et les évangéliques de Cury, qui n’apprécient aucun des deux finalistes (ceux qui les apprécient, surtout Flávio, sont déjà partis vraisemblablement). C’est ce que mesurent les instituts, et notre modèle le reprend : sur près de 8 points, 3,2 iraient à Flávio, 2 à Lula, et 2,6 pourraient s’abstenir ou voter blanc, par fatigue ou par désamour de l’offre. À mon sens, les électeurs de droite les plus proches de Flávio l’ont déjà rejoint le 4 octobre, ce qui explique ces reports modérés. Le Brésil veut le changement, mais il n’y a pas d’engouement général pour Flávio : il est le vecteur de ce changement, pas une rock star.
Le Brésil veut le changement, mais il n’y a pas d’engouement général pour Flávio : il est le vecteur de ce changement, pas une rock star.
Atlantico : Dans votre note « Élections au Brésil : vers une nouvelle bascule ? » pour le Millénaire, vous écrivez que les Brésiliens ne choisiront pas entre deux bilans, mais « entre deux fatigues ». Comment expliquer que Lula, malgré un chômage à 5,4 %, une inflation revenue autour de 4,4 % et des indicateurs sociaux et environnementaux en amélioration, ne parvienne pas à transformer ce bilan en avantage électoral ?
Pierre Clairé : Comparaison n’est pas raison, mais des similitudes existent avec l’élection américaine de 2024, avec ce qu’on appelle le « syndrome Biden ». Sur le papier, le bilan de Lula est solide : l’inflation est tombée à 4,4 %, contre 10,1 % en pleine campagne de 2022, et le chômage à 5,4 %, contre 9,3 %. Pourtant, 34 % seulement des Brésiliens jugent son gouvernement bon ou très bon. Comme aux États-Unis en 2024, les résultats macroéconomiques ne se voient pas dans le pouvoir d’achat : ce que retiennent les électeurs, c’est le ticket de caisse qui augmente. Et leurs priorités sont ailleurs. Ils citent d’abord la sécurité (31 %), puis l’économie et les prix (16 %), et jugent le gouvernement négativement sur les deux. Le rejet est d’ailleurs symétrique : 45 % des électeurs refusent de voter Lula, autant refusent de voter Flávio Bolsonaro.
Les prix des denrées alimentaires ont augmenté dans les 27 capitales et cela marque davantage les gens. L’endettement des ménages atteint un record de 49,9 % du revenu disponible, et 82 % des familles sont endettées. Les morts violentes ont baissé de 14 % depuis 2022, mais la sécurité reste la principale préoccupation des électeurs (avec l’importance prise par le PCC et le Comando Vermelho, que les États-Unis ont classés comme organisations terroristes en juin), et un président ne contrôle pas la police.
Des scandales ont touché le camp Lula (plus que celui de Bolsonaro, qui n’a pourtant pas été épargné). Il y a le scandale de la banque Master, avec l’enquête qui vise son allié le sénateur Jaques Wagner et la révélation de sa propre rencontre, hors agenda, avec le banquier Daniel Vorcaro ; il y a aussi les enquêtes de la police fédérale qui visent son fils dans l’affaire des fraudes à l’INSS. Lula a 80 ans, mène sa septième campagne présidentielle et n’a participé à aucun débat, pas plus que Flávio Bolsonaro. Dans un duel où la lassitude règne de part et d’autre, c’est le président sortant qui fait les frais de cette fatigue et on a pu le voir dans de nombreux pays avant. L’élan souverainiste suscité par les droits de douane de Trump, qui a permis à Lula de se refaire une santé dans les sondages d’opinion et de rallier les citoyens derrière lui, s’est également estompé.
Atlantico : Au-delà du duel Lula-Flávio Bolsonaro, le scénario que vous évoquez dans votre note pourrait provoquer une nouvelle bascule du Brésil vers la droite en Amérique latine. Quelles seraient les conséquences d’une victoire de Flávio Bolsonaro pour les relations avec Donald Trump et Washington, pour l’accord UE-Mercosur et, plus particulièrement, pour la France ?
Pierre Clairé : Bien entendu, tous les pays de la zone sont différents et il est difficile de comparer, surtout que l’on parle du pays le plus peuplé du sous-continent. Mais évidemment, on peut en tirer des conclusions.
Pour Washington, le Brésil est un partenaire facile, surtout si Flávio, proche de Trump, l’emporte. Il s’est engagé à rejoindre le « Bouclier des Amériques » de Trump, à renforcer la coopération en matière de sécurité et les désignations de groupes terroristes, à ouvrir les secteurs des minéraux (le Brésil possède les deuxièmes réserves mondiales de terres rares derrière la Chine, et cette manne intéresse Washington) et de l’énergie, et a demandé en juillet aux États-Unis un report de six mois des droits de douane, en s’engageant à ce que le Pix, le système de paiement instantané brésilien, ne soit pas relié à des circuits financiers hors de l’axe occidental. La seule limite est la Chine, premier partenaire commercial du Brésil depuis 2009. Son père a tout de même autorisé Huawei à participer au déploiement de la 5G, et le programme de Flávio maintient les échanges commerciaux avec la Chine. En vérité, il ne peut pas en être autrement.
Si Flávio passait, il est vrai que l’Amérique du Sud serait alors presque entièrement de droite (seuls l’Uruguay, le Guyana, voire le Venezuela, feraient exception), reléguant au second plan les BRICS et la diplomatie des puissances moyennes, au profit d’un bilatéralisme à accent américain.
Concernant l’accord UE-Mercosur, en vigueur à titre provisoire depuis le 1er mai, Flávio souhaite une application aussi libérale que possible de cet accord (comme Milei). Mais ses doutes sur le changement climatique et ses projets d’accélération des procédures d’autorisation pourraient alimenter l’opposition française et européenne, alors que l’examen par la Cour de justice de l’UE est toujours en suspens (Lula est bien plus proche des vues européennes et de sa soif de régulation).
Pour la France, concernée par la Guyane, où le PCC et le Comando Vermelho sont implantés, c’est évidemment la question sécuritaire qui changerait, avec la violence et le trafic de cocaïne de ces groupes. Sur le plan commercial, Flávio Bolsonaro pousserait vers une application plus libérale de l’accord UE-Mercosur, ce que redoutent les agriculteurs français, qui craignent l’arrivée de produits brésiliens soumis à des normes moins exigeantes.
Entretien publié dans Atlantico le 6 octobre 2026. Lire sur atlantico.fr
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