Le 28 avril 2025 devait marquer la victoire annoncée des conservateurs au Canada, après la lassitude envers Justin Trudeau. En quelques semaines, la dynamique s’est retournée sous l’effet de Donald Trump et de l’arrivée de Mark Carney. La note, écrite avant le scrutin, analyse ce basculement et trois scénarios.
Le constat
Un vote sanction contre Justin Trudeau devenu un vote contre Donald Trump.
La cause
Les droits de douane de 25 % et la menace de faire du Canada le 51e État américain, puis l’arrivée de Mark Carney à la tête du Parti libéral.
La conséquence
Les libéraux passent devant dans les sondages ; la note voit une vague conservatrice reportée plus qu’écartée.
Avant-propos
Le 28 avril 2025 devait être synonyme de l’avènement d’un nouveau cycle politique au Canada, porté par une vague conservatrice annoncée comme irrésistible il y a encore quelques mois. Tout l’y préparait : la lassitude envers le progressisme de Justin Trudeau, la colère économique, la crise du logement ou l’immigration folle. Pourtant, en quelques semaines, la dynamique s’est retournée, faisant mentir les sondeurs et anéantissent les rêves conservateurs. L’irruption de Donald Trump dans la vie politique canadienne a favorisé ce retournement inédit.
Cet apparent paradoxe n’est pas sans enseignement et Trump semble avoir joué un rôle fort ici. À travers ce basculement inattendu, le Canada a réaffirmé une constante profonde : lorsque le monde tangue, les peuples hésitent à confier leur destin aux aventuriers mais préfères le sérieux et le calme. La crainte de l’instabilité et de la guerre commerciale avec les Américains l’a emporté sur la volonté de rupture qui semblait pourtant prévaloir il y a encore plusieurs mois ; la quête d’une continuité raisonnable a prévalu sur les sirènes de la contestation, après près de 10 d’un règne Trudeau qui a abîmé le Canada.
Face à un Trump menaçant et un chaos latent, les électeurs canadiens pourraient vouloir temporiser plutôt que de révolutionner, de protéger plutôt que de bousculer. Loin d’être une simple année charnière, 2025 doit être lu comme un avertissement : les Libéraux pourraient se voir accorder un répit de courte durée et la vague conservatrice n’aurait été que reportée. L’anti-truisme, s’il a pu fonctionner en 2025, ne constitue pas un programme politique. En revanche, cela livre un enseignement pour le reste du monde : Donald Trump et JD Vance qui souhaitaient initier une « Seconde révolution conservatrice » dans le monde occidental, ont paradoxalement tué la première option de victoire de conservateurs dans leur plus proche voisin. Mais, le réel semble donner raison à la vague conservatrice, y compris au Canada.
Un réquisitoire contre Justin Trudeau
Des indicateurs dans le rouge. La croissance s’établit à 1,2 % en 2023 et 1,3 % en 2024, l’inflation atteint 2,6 % début 2025 et le déficit représente 2 % du PIB en 2024. En février 2025, le prix moyen d’un logement est d’environ 668 097 dollars canadiens ; au Canada, une maison coûte en moyenne 30 000 dollars américains de plus qu’aux États-Unis, pour un salaire moyen inférieur de 20 %.
Une immigration au cœur du débat. En octobre 2024, le gouvernement réduit ses objectifs migratoires. Le nombre de résidents temporaires est passé de 1,3 à 3 millions en 2024 et les demandes d’asile ont explosé, surtout à Montréal, Toronto et Vancouver. Une majorité de Canadiens jugent qu’il y a trop d’immigration.
Une crise politique. En novembre 2024, seulement 27 % des Canadiens font encore confiance à Justin Trudeau, selon l’Institut Angus Reid. Chrystia Freeland démissionne en décembre 2024, le NPD annonce vouloir voter la censure, et Justin Trudeau annonce sa démission le 6 janvier 2025.
Une victoire conservatrice annoncée. À l’automne 2024, les sondages donnent au Parti conservateur de Pierre Poilievre une majorité absolue, inédite depuis dix ans.
des Canadiens seulement faisaient encore confiance à Justin Trudeau en novembre 2024, un chiffre inférieur à celui de Stephen Harper à la veille de sa défaite.
Le Canada avant le scrutin en chiffres
Intentions de vote, projections avant le 28 avril 2025 (en %)
Les projections donnent aux libéraux près de 45 %, aux conservateurs près de 40 % et au Bloc Québécois environ 6 % au niveau national.
Indicateurs économiques (en %)
La croissance est de 1,2 % en 2023 et 1,3 % en 2024, l’inflation de 2,6 % début 2025 et le déficit de 2 % du PIB.
Résidents temporaires au Canada (en millions)
Le nombre de résidents temporaires passe de 1,3 à 3 millions en 2024.
Comment Donald Trump a changé la donne
Des menaces inédites. Élu le 5 novembre 2024, Donald Trump annonce des droits de douane de 25 % sur les exportations automobiles canadiennes, appliqués en mars 2025 après un répit en février, et évoque début janvier 2025 l’idée que le Canada devienne le « 51e État américain ». Le débat se recompose autour d’une question : qui peut faire face à Donald Trump ?
Carney, un nouveau visage. Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre, est investi chef du Parti libéral le 9 mars. Il abandonne la taxe carbone sur les produits de consommation, lance « Build Canada Homes » (250 000 logements d’ici 2028), promet de baisser le premier palier d’impôt de 15 à 14 % et défend une « souveraineté intelligente » face aux États-Unis.
Un renversement dans les sondages. Le 25 mars, Abacus Data donne les libéraux à 30 % contre 32 % pour les conservateurs. Début avril, le croisement s’opère ; à la mi-avril, selon Nanos, les libéraux sont à 43 ou 44 % contre 40 ou 38 %.
Un Poilievre en difficulté. Ses prises de position passées le placent en porte-à-faux : il condamne les tarifs mais sans jamais s’attaquer frontalement à Donald Trump.
Mais le scrutin s’est transformé en référendum contre Trump, un comble, alors que les programmes des candidats sont passés au second plan.
Le paysage des partis
Les conservateurs. Le programme de Pierre Poilievre propose de baisser la première tranche d’imposition de 15 à 12,75 %, de supprimer la TPS sur les maisons neuves de moins de 1,3 million de dollars américains, d’abroger la taxe carbone, de renforcer le contrôle des flux temporaires au Québec et d’utiliser la clause dérogatoire pour contourner l’arrêt Bissonnette.
Le NPD. Avec 25 sièges en 2021, le NPD de Jagmeet Singh s’est institutionnalisé comme force d’appoint et perd sa voix propre. Il passe de 20 % à moins de 10 % des intentions de vote. Son programme prévoit 100 000 logements à loyers régulés et 35 000 infirmières d’ici 2030.
Le Bloc Québécois. Fondé en 1991, il obtient 32 députés en 2019 sous Yves-François Blanchet. Il ne présente de candidats qu’au Québec et ne soutient aucun gouvernement de façon automatique ; pour lui, l’enjeu est 2026 et l’élection provinciale.
Quel avenir politique pour le Canada ?
Un système qui amplifie. Le scrutin uninominal à un tour compte 338 circonscriptions ; une majorité absolue exige 172 sièges. Les libéraux excellent à convertir leurs voix en sièges en Ontario et au Québec.
Trois scénarios. Le plus probable est une majorité absolue libérale, portée par la peur de Donald Trump, la chute du NPD et la crédibilité économique de Mark Carney. Le deuxième est une majorité relative, avec au minimum 160 sièges pour les libéraux et un accord de non-censure. Le troisième est une surprise conservatrice, peu probable au vu des sondages.
Une vague conservatrice reportée. La note conclut que Mark Carney pourrait gouverner en minorité, avec des libéraux fragilisés, et que la vague conservatrice n’est que repoussée.
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