Est-ce un modèle transposable à la France ?
Elon Musk a engagé avec le DOGE une réforme des agences fédérales américaines jugées tyranniques, trop nombreuses et trop coûteuses. La note analyse le projet, un bilan mitigé, et la transposabilité du modèle à la France, à condition de surmonter des obstacles institutionnels et culturels.
Le constat
Le DOGE d’Elon Musk vise à réduire massivement les agences et les dépenses fédérales américaines, avec un bilan mitigé après 100 jours.
La cause
Une critique ancienne de l’État fédéral, une méthode de choc par ordres exécutifs et un objectif de 2 000 milliards de dollars jugé trop ambitieux.
La conséquence
Une réforme à la française est possible mais exige des expérimentations, de la transparence et la prise en compte des résistances.
Avant-propos
« Avons-nous vraiment besoin de 428 agences fédérales ?1 ». Cette question, posée par Elon Musk lors d’un entretien avec Tucker Carlson en octobre 2024, illustre son ambition de réformer les agences fédérales américaines. Selon le milliardaire sud-africain, ces dernières seraient inefficaces et trop coûteuses.
À la suite de la victoire de Donald Trump à la présidentielle, mais également de la victoire du Parti républicain aux élections du Sénat et de la Chambre des représentants, Elon Musk a mis son plan en action. En effet, ce dernier a grandement contribué à la victoire de Donald Trump à travers une donation personnelle de plus de 270 millions de dollars et en faisant campagne personnellement, notamment dans l’État clé de Pennsylvanie. Ce soutien lui a permis de se hisser au rang de conseiller, d’intime et de stratège pour mettre en œuvre la seconde révolution conservatrice de Donald Trump.
Le sujet de prédilection de Musk est la réorganisation des agences fédérales qu’il juge tyranniques, car elles sont trop nombreuses, trop coûteuses et trop régulées. Nous rappelons que la dette des États-Unis d’Amérique est de 34 598 milliards de dollars2 et que le budget total des agences fédérales est de plus de 6 000 milliards de dollars. Elon Musk affirme avoir identifié 2 000 milliards de dollars de réduction de dépenses qu’il souhaite à terme effectuer3. Néanmoins, après les 100 jours d’existence, le DOGE n’a pas été en mesure d’atteindre ses objectifs et c’est Elon Musk lui-même qui l’affirme. En effet, l’organe d’efficacité gouvernementale a été en mesure de faire économiser 180 milliards de dollars au contribuable américain. Ce résultat mitigé ne décourage pas le DOGE et ses équipes, qui affirment que réduire de 1000 milliards les dépenses est possible, mais qu’il faudrait un appui politique et administratif plus important4.
Ainsi, les questions auxquelles cette note va tenter de répondre sont : quel est le projet de réforme d’Elon Musk ? Quel est le bilan ? Est-ce qu’il est transposable en France ?
Dans une première partie, nous allons rappeler la construction et les spécificités du système politique américain. Dans une seconde partie, nous analyserons en quoi ce plan de réforme des agences fédérales est historique. Nous aborderons également l’avenir du DOGE, surtout en lien avec l’actualité du divorce brutal et médiatisé entre Donald Trump et Elon Musk. Puis, dans une dernière partie, nous mènerons une réflexion sur la transposabilité de cette réforme en France.
1 Krikland, Joel. (2024) Elon Musk’s guide to shrinking the government. Politico. https://www.politico.com/newsletters/power-switch/2024/11/13/elon-musks-guide-to-shrinking-the-government-00189275
2 Fourreau, V. (2024, 27 mars). La dette abyssale des États-Unis. Statista Daily Data. https://fr.statista.com/infographie/25881/comparaison-dette-publique-etats-unis-avec-union-europeenne/
3 Klaidman, D. (2024, 14 novembre). The megadonors who fueled Trump and the Republican Party and what they may want in the next 4 years. CBS News. https://www.cbsnews.com/news/trump-megadonors-2024-election/
4 Steakin, W. (2025, 1 mai). Musk says DOGE has made progress but « not as effective as I’d like » after first 100 days. ABC News. https://abcnews.go.com/Politics/musk-doge-made-progress-effective-after-100-days/story?id=121347452
Le système politique américain, un cadre fédéral et décentralisé
Un système à double étage. Les États-Unis sont une fédération de 50 États, chacun doté de sa constitution et de son droit pénal et civil. La loi fédérale l’emporte en cas de conflit, mais le dixième amendement réserve aux États tous les pouvoirs non délégués. Le débat de 1787 entre fédéralistes, favorables à un gouvernement central fort, et anti-fédéralistes, attachés à la primauté des États, structure toujours la vie politique.
Une séparation stricte des pouvoirs. Au niveau fédéral, le Congrès compte 435 représentants et 100 sénateurs. Le Président, chef de l’exécutif, ne peut ni déclarer la guerre ni contraindre le Congrès à voter son budget. Les agences fédérales, créées par la loi ou par décret présidentiel, appliquent les lois.
Une méfiance envers le pouvoir central. La note l’illustre par la décision de la Cour suprême de renverser Roe vs Wade : l’avortement est légal en Californie mais très restreint au Texas. Cette méfiance nourrit la critique républicaine d’un État fédéral jugé tyrannique.
d’économies revendiquées par le DOGE au bout de 100 jours, pour un objectif initial de 2 000 milliards de dollars.
Un plan de réforme historique des agences fédérales
Un diagnostic partagé à droite. Elon Musk juge l’État fédéral trop dépensier, avec des agences et des réglementations excessives. Il affirme pouvoir réduire d’au moins 2 000 milliards de dollars un budget d’environ 6 500 milliards. Le projet Agenda 47 de Donald Trump et le Project 2025 de la Heritage Foundation posent le même constat. Un sondage Gallup de 2023 indique que 54 % des Américains jugent que le gouvernement essaie d’en faire trop.
Une méthode de choc. Le DOGE n’est pas un département fédéral mais un comité consultatif. Il s’appuie sur la législation existante et sur les ordres exécutifs, ce qui lui évite le Congrès. Il applique la méthode employée pour X : licenciements, fin du télétravail pour pousser à des départs volontaires, et évaluations hebdomadaires des agents par intelligence artificielle.
Des résultats annoncés. Le DOGE dit avoir repéré 400 millions de dollars de fraudes aux allocations chômage, dont 305 millions dans trois États, et marqué comme décédées 3,2 millions de personnes de 120 ans et plus inscrites à la sécurité sociale, soit 10 milliards de dollars d’économies. Il supervise 500 milliards de dollars de subventions fédérales, et plus de 1 200 programmes expirés, pour 516 milliards de dollars par an, continuent d’être financés selon CNN.
Des réductions d’effectifs. L’USAID, dotée de 42 milliards de dollars, a été suspendue dès le 20 janvier. Le ministère de la Santé a réduit ses effectifs de 20 000 personnes, pour 1,8 milliard de dollars d’économies par an.
Nous pensons que c’est possible, mais qu’il existe des obstacles institutionnels et culturels qu’il faut impérativement prendre en compte, notamment un environnement politique polarisé et peu favorable aux réformes de rupture.
Un bilan mitigé pour le DOGE
Des objectifs non atteints. Après 100 jours, le DOGE a fait économiser 180 milliards de dollars, loin des 2 000 milliards visés. Ses équipes affirment que 1 000 milliards restent possibles avec un appui politique et administratif plus important.
Des méthodes contestées. Plusieurs actions en justice visent l’accès du DOGE aux dossiers fiscaux et aux données personnelles, au nom de la loi de 1974 sur la protection de la vie privée. En mai 2025, la juge Susan Illston a estimé que l’administration dépassait son autorité légale, et la Cour suprême a autorisé le 7 juin 2025 l’accès aux données de la sécurité sociale. Le statut légal du DOGE et la clause de nomination de la Constitution alimentent le débat.
Un précédent. L’idée n’est pas nouvelle : la Commission Grace créée par Ronald Reagan en 1982 voulait déjà « éradiquer l’inefficacité », mais la bureaucratie a continué de croître.
Le divorce entre Trump et Musk. Il naît d’un désaccord sur le projet de loi budgétaire One Big Beautiful Bill, qui supprime des crédits d’impôt sur les véhicules électriques et augmenterait le déficit de 3 800 milliards de dollars d’ici 2034 selon le Congressional Budget Office. Les employés du DOGE rendent désormais compte au président par la direction de chaque agence.
Un modèle réplicable en France : les opportunités
Rationaliser les dépenses. Avec une dette publique de 3 000 milliards d’euros en 2023, la note propose des audits budgétaires indépendants. Les subventions publiques représentent environ 140 milliards d’euros par an, soit 5 % du PIB, et pourraient être évaluées selon l’emploi créé, les émissions de CO₂ ou l’intensité en R&D.
Simplifier les structures. La France compte près de 35 000 communes contre environ 11 000 en Allemagne. Selon l’Institut Montaigne, une meilleure coordination des services publics permettrait jusqu’à 10 milliards d’euros d’économies annuelles. La santé, qui pèse environ 11 % du PIB, pourrait voir une part des budgets hospitaliers liée à des objectifs mesurables.
Déréglementer. La note relève la lourdeur des démarches de création, de la fiscalité des entreprises et de la cession d’une entreprise, et plaide pour une déréglementation intelligente qui ne remet pas en cause les droits fondamentaux des travailleurs.
Une administration agile et transparente. Elle passerait par des plateformes numériques unifiées, l’intelligence artificielle contre la fraude, des spécialistes de la donnée, des plateformes de suivi des fonds publics, des indicateurs de performance plus clairs que ceux des RAP et des PAP, et un recours aux contractuels mieux rémunérés.
Des obstacles institutionnels et culturels
Une rigidité institutionnelle. Le partage des compétences entre État, régions, départements et communes crée des doublons, par exemple sur les routes. Une rationalisation susciterait des résistances des élus locaux, et le cadre juridique dense imposerait une révision longue et coûteuse.
Des résistances culturelles. L’État reste perçu comme le garant de la protection sociale et de l’égalité depuis 1945. Réduire son rôle ou évaluer les agents par la performance peut être vu comme une marchandisation, en particulier en santé et en éducation, et toute privatisation exigerait un courage politique sans faille.
Un environnement polarisé. Les syndicats peuvent mobiliser de grandes grèves, le calendrier électoral privilégie les mesures visibles, et la polarisation rend difficile un consensus, comme l’a montré la réforme des retraites.
Le DOGE en chiffres
Réduction des dépenses fédérales (en milliards de dollars)
Le DOGE annonce 180 milliards de dollars d’économies pour un objectif initial de 2 000 milliards.
Fraudes aux allocations chômage identifiées (en millions de dollars)
305 millions de dollars sur 400 sont attribués à la Californie, à New York et au Massachusetts.
Budgets visés par le DOGE (en milliards de dollars)
Le DOGE vise notamment 516 milliards de dollars de programmes expirés et 500 milliards de subventions.
Nombre de communes (en milliers)
La France compte près de 35 000 communes contre environ 11 000 en Allemagne.
Dépenses publiques françaises citées (en milliards d’euros)
Les subventions pèsent 140 milliards d’euros par an, avec jusqu’à 10 milliards d’économies selon l’Institut Montaigne.
Pistes et recommandations pour une adaptation française
Tester par des expérimentations ciblées. Créer des zones pilotes dans des collectivités volontaires (numérisation totale des services locaux, délégation partielle de missions, budgets à indicateurs de performance), évaluées par des organismes indépendants comme la Cour des comptes, des instituts universitaires ou des think tanks.
Recentrer l’administration sur ses fonctions stratégiques. Distinguer les missions régaliennes (sécurité, justice, défense) des fonctions opérationnelles qui pourraient être partiellement déléguées, et transférer davantage de responsabilités aux régions et aux départements.
Bâtir une relation plus transparente avec les citoyens. Développer des plateformes numériques de suivi des fonds publics et de consultation, des budgets participatifs et des consultations en ligne.
Prendre en compte les dimensions sociales et territoriales. Maintenir des guichets physiques en zone rurale, des dispositifs itinérants, et associer les agents publics par la formation continue, l’accompagnement des mobilités et des garanties sur leurs conditions de travail.
Moderniser les outils. Recourir aux données massives et à des algorithmes prédictifs pour anticiper la demande ou cibler les investissements, et adopter des méthodes de gestion agiles.
Conclusion
Le projet DOGE est disruptif et ambitionne de révolutionner l’État fédéral américain. Il s’inscrit dans l’opposition historique entre fédéralistes et anti-fédéralistes, et impose une vision entrepreneuriale de l’administration par la dérégulation, la coupe des dépenses et la réorganisation du travail des fonctionnaires.
Une réforme à la française est possible selon les auteurs, à condition de prendre en compte les obstacles institutionnels et culturels, notamment un environnement politique polarisé et peu favorable aux réformes de rupture.
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Sean Scull et Hugo Ragain
Analyste du Millénaire ; Expert du Millénaire.
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