Reciviliser les jeunes barbares

Note du Millénaire Justice et Sécurité

Pourquoi une partie de la jeunesse est devenue ultra-violente ?

L’insécurité progresse depuis la crise du covid-19 et des mineurs sont de plus en plus représentés dans les violences les plus graves. La note propose une analyse à 360 degrés des causes de la délinquance des mineurs depuis 1945 : famille, école, autorité et service national.

JL
Jérôme LadesAnalyste du Millénaire
22 juillet 2025
39 pages · lecture 9 min
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En bref

Le constat

Une partie de la jeunesse est de plus en plus impliquée dans les violences les plus graves, alors que le droit des mineurs n’a pas suivi cette évolution.

La cause

Fragilisation de la famille, nivellement du niveau scolaire, affaiblissement de l’autorité et fin du service national ont brouillé les repères.

La conséquence

Une jeunesse en voie de barbarisation et une société fragmentée, que les pouvoirs publics doivent reprendre en main.

Principaux constats
01Près de 55 %de mineurs lors des émeutes de 2023, contre près de 20 % lors de celles de 2005.
0231 %des vols commis avec une arme en 2024 l’ont été par des jeunes de 13 à 17 ans.
0328 %des vols de véhicules commis en France en 2024 l’ont été par des mineurs.
0425 %des familles françaises sont monoparentales.
0539 %des élèves français déclarent que l’enseignant attend longtemps que la classe se calme, contre 25 % dans l’OCDE.
0662 %des 18 à 25 ans jugent bon de rétablir un service militaire obligatoire.

Avant-propos

A l’issue de la Seconde guerre mondiale, la jeunesse incarnait la volonté, l’imagination, le courage, l’audace et  l’aventure,  porteuse d’espoir elle était synonyme d’évolution positive pour un monde meilleur.  En quelques décennies notre société a sombré dans une forme de laxisme d’atmosphère, facilitant l’avènement de « l’enfant roi » perpétuellement insatisfait remplacé par  un « enfant tyran », qui évoluera dans une société sans cap, sans règles, sans autorité hiérarchique, permettant ainsi l’avènement de « l’enfant dieu ». 

En effet, l’insécurité est un fléau en croissance, notamment depuis la crise du covid-19. Ce 30 janvier 2025, le service statistique ministériel de la sécurité intérieur (SSMSI) dévoilait les chiffres de la délinquance en 2024. Parmi les profils de délinquants figurent les mineurs. Largement représentés, les jeunes entre 13 et 17 ans représentent 31 % des vols commis avec une arme. Mais aussi, ils sont les auteurs de 28 % des vols de véhicules commis en France en 2024. Si ces données concernent l’état de la sécurité intérieure, on constate aussi l’insécurité dans les établissements scolaires. Pour l’année scolaire 2023-2024, 74 agressions par arme blanche ont eu lieu dans le secondaire. On se souvient de l’attaque du jeune Gabriel, victime d’un coup de couteau dans le dos, le 3 mars 2025. Poursuivi par son agresseur âgé de 16 ans, il a reçu 3 coups de couteau dans une rue adjacente près de son collège, à Nîmes.  

Cette évolution alarme l’opinion publique, mais le droit applicable aux mineurs ne semble pas avoir suivi cette dynamique. La récente loi portée par Gabriel Attal, visant à renforcer la réponse pénale à l’égard des mineurs récidivistes, a ainsi été partiellement censurée par le Conseil constitutionnel. Si elle est essentielle, la question de la délinquance juvénile ne peut être réduite à la seule dimension pénale. Elle est le produit d’un ensemble complexe de facteurs sociaux, éducatifs, culturels et économiques. Surtout, elle est la résultante d’une succession d’erreurs de choix collectifs. Alors que nous avons encouragé que l’école prenne le relais de la désagrégation de la famille nucléaire, désormais les pouvoirs publics doivent reprendre le contrôle après la désagrégation de l’école avec des mesures telles que les couvre-feux pour les mineurs (expérimenté à Nîmes pour 15 jours à partir du 21 juillet 2025). 

C’est pourquoi ce rapport propose une analyse globale, à 360 degrés, des causes profondes de la délinquance des mineurs, depuis 1945 jusqu’à nos jours, dans le but d’identifier les leviers d’action pertinents pour éclairer le débat public sur une meilleure réponse à apporter à la barbarisation d’une partie de la jeunesse.

Une justice des mineurs héritée de 1945

Avant 1945. Sous la IIIe République, la délinquance juvénile préoccupe l’opinion à mesure que Paris, Lyon ou Marseille grandissent avec l’exode rural. Les bagnes pour enfants, comme celui de Belle-Île-en-Mer, et les sociétés de patronage forment un premier arsenal, jusqu’à l’évasion de 54 fugitifs de Belle-Île en 1934 qui scandalise l’opinion. Le dernier mineur guillotiné, André Vitel, l’est en 1939.

L’ordonnance du 2 février 1945. Elle passe d’une logique punitive à une approche protectrice et repose sur quatre principes : la primauté de l’éducatif sur le répressif, la spécialisation des juridictions, l’atténuation de la responsabilité pénale et la priorité aux mesures éducatives. En 1942, le nombre de mineurs présentés devant les tribunaux était déjà trois fois supérieur à l’avant-guerre.

Un texte devenu illisible. Les 39 réformes successives en 75 ans l’ont rendu incohérent. Le code de la justice pénale des mineurs l’a remplacé le 30 septembre 2021, avec une présomption de non-discernement pour les moins de 13 ans, des jugements plus rapides et une détention provisoire limitée.

Près de 55 %

des personnes impliquées dans les émeutes de 2023 étaient des mineurs, contre près de 20 % lors des émeutes de 2005.

Note, p. 17

Ce que disent les statistiques de la délinquance des mineurs

Un recul global, une violence plus dure. En 2023, 179 100 mineurs ont été concernés par une affaire traitée par les parquets, soit environ 3 % des 10 à 17 ans, à 88 % des garçons. Les mises en cause sont passées de 210 000 en 2011 à environ 121 000 en 2023, et la part des mineurs dans les crimes et délits de 21 % en 1999 à 12 % en 2023. Les mineurs sont pourtant de plus en plus représentés dans les actes les plus violents.

Des signaux d’alerte. En 2024, les 13 à 17 ans représentent 31 % des vols commis avec une arme et 28 % des vols de véhicules. Sur l’année scolaire 2023-2024, 74 agressions à l’arme blanche ont eu lieu dans le secondaire. Les vols pèsent 25 % des infractions commises par des mineurs, les violences volontaires 22 % et les violences sexuelles 8 %.

Une réponse pénale qui privilégie l’éducatif. Environ 46 500 mineurs ont été condamnés en 2016, contre 29 700 en 2023 : 50 % ont reçu une mesure éducative et 32 % une peine de prison, dont 10 % ferme.

La « barbarisation ». Le concept, employé par le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, renvoie à la montée de la violence gratuite, au rejet des règles communes et à l’affaiblissement de l’autorité parentale, scolaire et policière.

Le déclin de la famille et le manque de repères

De la famille communautaire à la famille nucléaire. Au début du XXe siècle, la famille souche réunit plusieurs générations sous l’autorité du père. L’urbanisation, le salariat et l’individualisme font émerger la famille nucléaire, valorisée par les politiques publiques, puis fragilisée par les divorces, les familles monoparentales et recomposées.

Des chiffres. 71 % des 14,11 millions d’enfants mineurs vivant en famille résident avec leurs deux parents, 22 % avec un seul et 7 % dans une famille recomposée. Les familles monoparentales représentent 25 % des familles françaises. À Paris, 80 % d’entre elles vivent en logement social contre 33 % des autres familles, et 53 % sont sous le seuil de pauvreté dans les quartiers de l’Est parisien.

Un modèle éducatif divisé. 92 % des parents jugent qu’il n’y a pas de plus grand succès que d’être un bon parent, mais 52 % pensent qu’il s’agit d’abord d’imposer un cadre et 48 % de laisser plus d’autonomie à l’enfant. Aujourd’hui, 8 % des enfants de moins de 3 ans et 25 % des adolescents de plus de 15 ans vivent sans leur père.

Le divorce. Il n’est jamais anodin pour l’enfant : la note estime que 40 % des enfants de parents divorcés perdent un contact régulier avec le parent non gardien, mais que 90 % reconstruisent ce lien à l’âge adulte.

Il est urgent de prendre conscience de ce désastre et de relever le niveau, faute de quoi il faudra chercher les cadres de demain ailleurs.

Un nivellement éducatif par le bas

La massification du baccalauréat. Créé en 1808, il est obtenu par 1 % d’une classe d’âge en 1901, 5 % en 1951, 21 % en 1981 et 60 % en 1995. Le bac de mai 1968, passé en une journée à l’oral, affiche 81,3 % de réussite contre 62 % en 1967 et marque, selon la note, le premier acte du nivellement par le bas.

L’objectif de 80 % de bacheliers. Fixé en 1985 par Jean-Pierre Chevènement, il dévalorise la voie professionnelle, tandis que près de 25 % des élèves ont déjà redoublé une fois avant la fin du collège. Le ministre Xavier Darcos y renonce en 2002. La note regrette la fin de l’apprentissage à partir de 14 ans, alternative pour les élèves en difficulté.

Un climat scolaire dégradé. Selon PISA, 39 % des élèves français déclarent que l’enseignant doit attendre longtemps que la classe se calme, contre 25 % dans l’OCDE, et un élève sur deux évoque du bruit et du désordre dans la plupart des cours, contre 30 % dans l’OCDE.

Un niveau en baisse. Dans TIMSS 2023, la France obtient 479 points en mathématiques contre 507 en moyenne européenne, et 3 % de ses élèves ont un niveau avancé contre 11 % en moyenne internationale. La note relève aussi que la France détient l’école la plus inégalitaire de l’OCDE.

Le service national et les leviers évoqués

Une histoire de la conscription. Instituée en 1785, elle devient universelle en 1889, passe à 2 ans en 1905 puis à 12 mois en 1970, et à dix mois en 1992. Jacques Chirac annonce en 1996 la professionnalisation des armées et la suspension du service national, prévue par la loi du 28 octobre 1997.

Un regain d’intérêt. En 2024, 62 % des 18 à 25 ans jugent que ce serait une bonne chose de rétablir un service militaire obligatoire, selon le CNRS et le Cévipof. Il reste obligatoire dans 7 États de l’Union européenne sur 27, et la Suède l’a rétabli en 2017.

Les leviers évoqués. La note cite les couvre-feux pour mineurs, expérimentés à Nîmes pendant 15 jours à partir du 21 juillet 2025, des classes de niveau, l’orientation des perturbateurs dès les premiers signes vers des filières éducatives ou professionnelles alternatives, et la reprise en main par les pouvoirs publics après la désagrégation de l’école.

Explorer les données

La délinquance des mineurs et l’école en chiffres

Mineurs mis en cause par les forces de l’ordre (en milliers)

2011210 0002023environ 121 000
Lecture

Les mises en cause de mineurs passent de 210 000 en 2011 à environ 121 000 en 2023.

Note, p. 17, 22, 25, 27 : ministère de la Justice, OCDE (PISA), UNAF

Conclusion

La transformation des structures familiales a fragilisé la cellule éducative traditionnelle, et de nombreuses mères se sont retrouvées seules en première ligne. L’Éducation nationale, affaiblie, n’a pas toujours pu résister à ces mutations, et certains enseignants ont subi l’isolement, voire les menaces.

Une partie de la jeunesse se retrouve sans repères clairs. La note plaide pour une éducation où les droits sont inséparables des devoirs et estime que la disparition du service national en 1996 a marqué un désarmement moral.

Couverture du rapport
Le rapport complet

Reciviliser les jeunes barbares

39 pages.

Citer cette note

Lades J., « Reciviliser les jeunes barbares », Note du Millénaire, 22 juillet 2025, lemillenaire.org.

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Jérôme Lades

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