Il n’y a qu’en France où l’on parle de « couple franco-allemand » : outre-Rhin, on préfère parler de partenariat ou de « moteur ». Énergie, défense, élargissements : la note de Pierre Clairé montre que Berlin privilégie ses intérêts et appelle la France à défendre les siens.
Le constat
Les relations franco-allemandes sont au plus bas et Berlin ne cherche plus à sauver les apparences.
La cause
Depuis la réunification, l’Allemagne s’est tournée vers l’Est et appuie sa réussite sur le gaz russe, la protection américaine et le marché chinois.
La conséquence
La France doit cesser de se bercer d’illusions, défendre ses intérêts et sa souveraineté et se tourner vers l’Europe du Sud.
Avant-propos
Les formulations de couple franco-allemand et de divorce sont intéressantes en soi car elles supposent une relation particulière entre les deux qui serait donc brisée. Or, il n’y a qu’en France où le terme «couple franco-allemand» est utilisé, outre-Rhin on préfère parler d’un simple partenariat ou du «moteur franco-allemand». Le 21 novembre dernier, les ministres des affaires étrangères des deux pays se sont rencontrés et alors qu’elles devaient afficher publiquement leur entente et montrer à la face du monde que les différends entre les deux nations étaient derrière elles, mais au contraire les deux femmes ont démontré qu’il existe bien un décalage entre la France et l’Allemagne. Catherine Colonna, ministre des affaires étrangères française ainsi déclaré qu’ « il y a un couple franco-allemand, un moteur franco-allemand, des relations franco-allemandes, quel que soit le nom qu’on lui donne », son homologue allemand Annalena Baerbock a ajouté que « l’Allemagne et la France d’adopter un rythme commun quand cela est nécessaire ». Malgré les gesticulations françaises pour maintenir «le couple » en vie, force est de constater que le décalage existe toujours entre les deux. Ainsi plus que réfléchir sur l’avenir du « couple franco-allemand » qui n’en est pas vraiment un aux yeux des Allemands, il faut se questionner sur la nécessité française de repenser ses relations avec l’Allemagne et de réaliser que nos voisins privilégient leurs intérêts.
Il est évident que les relations entre les deux pays se sont considérablement refroidies ces derniers temps. Pour autant il faut se demander s’il faut être fataliste ou voir ce décrochage comme une opportunité pour les Français de mettre en avant leurs intérêts. Les désaccords récents entre la France et l’Allemagne s’articulent autour de trois sujets :
- la crise énergétique en raison des mix-énergétiques diamétralement opposés et de la position allemande sur le sujet eu égard à sa dépendance énergétique vis-à-vis du monde, et notamment de la Russie ;
- la politique de défense en raison des divergences sur le projet de l’Europe de la défense formulé par Emmanuel Macron et sur les choix militaro-industriels, notamment avec le choix allemand de lancer un bouclier anti-missile européen sans la France ;
- la question de l’intégration européenne en raison des intérêts divergents sur les élargissements progressifs de l’Union européenne depuis 2004, et notamment aujourd’hui sur la politique à l’égard des Balkans, l’Allemagne y étant extrêmement favorable, la France beaucoup moins.
Le Chancelier allemand Olaf Scholz a ainsi été le premier chef de gouvernement à se rendre en Chine depuis la reconduction de Xi Jinping comme Secrétaire Général du PCC sans qu’Emmanuel Macron ne soit convié. Cette envie allemande de promouvoir des relations fortes entre l’Allemagne et la Chine s’accompagne d’un rejet à peine masqué de la France. En février 2019, le président français avait reçu Xi Jinping à l’Élysée, mais avait invité Angela Merkel pour montrer que les deux pays étaient le moteur de l’Europe. Cette divergence de fond existe depuis de nombreuses années, mais force est de constater que ces derniers mois les Allemands ne cherchent même plus à sauver les apparences.
Les destinées de la France et de l’Allemagne sont intimement liées depuis de nombreux siècles. Même si l’État allemand n’existait pas encore formellement à cette époque, on peut tracer la naissance de cette relation spéciale à l’Empire carolingien de Charlemagne qui s’étendait sur toute l’Europe occidentale. Ainsi les deux ont des racines communes qu’il est nécessaire de connaître et ils se sont construits par opposition l’un avec l’autre. La normalisation des relations entre les deux États date évidemment de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, avec une volonté allemande de gagner la paix et de se rapprocher de ses voisins. Même si les relations entre le deux ne furent jamais parfaites et que l’adjectif « inégal » est celui qui qualifie le mieux les relations franco-allemandes entre 1945 et le début des années 1990, il faut reconnaître que les deux ont véritablement été moteurs dans la construction de la CEE puis de l’UE.
C’est le Traité de Maastricht et la réunification allemande qui marquent des tournants dans cette relation. En effet, c’est à partir de ce moment-là que les Allemands réalisent qu’ils ont intérêt à se projeter vers l’Est et à embrasser « l’Ostpolitik » de Willy Brandt. À partir de cette décennie, les Allemands se sont progressivement détournés de la France au profit d’autres pays qui pouvaient mieux servir les intérêts allemands et les aider à assurer leur hégémonie économique sur l’Europe. C’est durant cette période que les masques sont tombés et que les Allemands se sont révélés comme plus intéressés par la réussite de leur pays que par celui de l’Europe ou du « couple franco-allemand ». Les Français quant à eux se sont maintenus dans une forme d’illusion, pensant que pour les Allemands la relation avec la France restait vitale, comme elle pouvait l’être sous Konrad Adenauer. À leur décharge, les Allemands n’ont jamais montré clairement que le « couple » était mort, préférant multiplier les actes de communication pour montrer qu’il restait d’actualité et ainsi contenter les Français. Angela Merkel a parfaitement maintenu l’illusion, en se montrant relativement proche des différents présidents français qu’elle a côtoyé tout en construisant par ailleurs des relations privilégiées avec la Russie ou la Chine afin d’avantager l’Allemagne.
Mais cette illusion a pris fin avec l’actuel gouvernement allemand, montrant au grand jour les divergences entre les deux pays. L’arrivée d’Olaf Scholz laissait pourtant entrevoir de bonnes relations franco-allemandes par sa relation privilégiée avec Emmanuel Macron. Ils sont apparus complices lors des visites de Scholz à Paris, lors de la visite du 9 mai à Berlin du président Macron où à Kiev le 16 juin avec Mario Draghi pour soutenir Volodymir Zelinsky. Mais tout cela a changé lorsque les problèmes se sont accumulés, ainsi le pragmatisme a repris le dessus et Olaf Scholz, à la différence de ses prédécesseurs n’a pas pris la peine de camoufler ce revirement.
Les relations franco-allemandes sont au plus bas actuellement et il est difficile d’imaginer la situation s’améliorer si bien qu’il semble illusoire de chercher à maintenir en vie le « couple » alors qu’un de ses membres rejette cette union qui ne lui convient pas et ne sert pas ses intérêts…
Une histoire commune faite de rivalités
Des origines communes. Les deux nations ont une racine commune : l’Empire carolingien, qui posa de part et d’autre du Rhin les bases d’un État moderne et d’une administration cohérente. Après le traité de Verdun de 843, Charles le Chauve hérite de la Francie occidentale, qui deviendra la France, et Louis le Germanique de la Francie orientale, base du Saint Empire romain germanique.
Deux modèles opposés. La France se développe sur un modèle centralisateur, jusqu’à la monarchie absolue de droit divin, alors que le Saint Empire repose sur une monarchie élective et des principautés puissantes. La rivalité culmine avec François Ier et Charles Quint, dont l’Empire encercle la France.
Des humiliations réciproques. L’annexion de la rive gauche du Rhin sous la Révolution et l’occupation de Berlin en 1806 nourrissent un sursaut de nationalisme allemand. L’Empire allemand est proclamé dans la galerie des Glaces le 18 janvier 1871, puis la France impose en 1919 le traité de Versailles, vécu comme une humiliation outre-Rhin.
Un tournant après 1945. Après la Seconde Guerre mondiale, la France choisit d’accompagner la reconstruction allemande plutôt que d’humilier le vaincu. L’Allemagne renonce à toute velléité de puissance et cherche à gagner la paix.
La naissance de l’amitié franco-allemande
La CECA, point de départ. La déclaration Schuman du 9 mai 1950 propose une haute autorité commune pour le charbon et l’acier. Elle aboutit au traité de Paris de 1951, puis aux traités de Rome de 1957 qui créent la CEE et Euratom.
De Gaulle et Adenauer. Le traité de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963, prévoit une coopération renforcée dans de nombreux domaines, alors même que les deux dirigeants divergent sur les États-Unis et l’orientation de la construction européenne.
Des couples successifs. Sous Pompidou et Brandt, l’Ostpolitik refroidit la relation, malgré la création d’Airbus en 1970. Giscard d’Estaing et Schmidt lancent le FEDER en 1975 et le système monétaire européen en 1978. C’est à cette époque que la presse française commence à parler de « couple franco-allemand », expression jamais utilisée en Allemagne, qui lui préfère le mot « moteur ».
Mitterrand et Kohl. Main dans la main à Verdun en 1984, ils lancent en 1985 un conseil franco-allemand de défense et de sécurité, puis l’Eurocorps en 1992. La note voit en Helmut Kohl le dernier chancelier pour lequel la relation franco-allemande est capitale.
le plan adopté de manière unilatérale par l’Allemagne pour contrer l’augmentation des prix du gaz, sans concertation avec la France.
Depuis la réunification, un éloignement progressif
Un centre de gravité déplacé vers l’Est. Bonn est à moins de 300 kilomètres de Metz, alors que Berlin, redevenue capitale, se trouve à près de 800 kilomètres de Strasbourg ou de Metz et à quelques dizaines de kilomètres de la frontière polonaise. La réunification réveille l’Ostpolitik et fait passer la relation avec la France au second plan.
Une union monétaire aux conditions allemandes. L’Union monétaire était la condition de François Mitterrand pour accepter la réunification. En contrepartie, la BCE est établie à Francfort en 1998 sur le modèle de la Bundesbank, avec une inflation limitée sous la barre des 2 %. Les critères de Maastricht fixent le déficit public à 3 % et la dette à 60 % du PIB.
Chirac et Schröder. L’Union passe de 15 à 25 membres et les négociations d’Amsterdam en 1997 et de Nice en 2001 révèlent des conceptions divergentes : l’Allemagne soutient l’élargissement, la France veut en limiter l’influence. Le rejet commun de l’intervention en Irak en 2002 et le processus de Blaesheim de 2001 marquent une éclaircie, avant le « non » français de 2005.
L’ère Merkel. Angela Merkel a connu 4 présidents français. Avec Nicolas Sarkozy, elle répond à la crise de 2008 et fait adopter le pacte budgétaire. Sous François Hollande, le texte entré en vigueur en 2013 est identique à celui signé deux ans auparavant. Le 18 mai 2020, Paris et Berlin proposent un emprunt européen de 500 milliards, repris par le Conseil dans un plan de relance de 750 milliards.
L’illusion Scholz. Olaf Scholz se rend à Paris le 10 décembre 2021 et Emmanuel Macron à Berlin le 9 mai 2022. La note estime pourtant que le successeur d’Angela Merkel cherche à faire cavalier seul sur de nombreux points.
En définitive, le couple franco-allemand est une notion chimérique dont les Français devraient se détourner pour ainsi avancer et réussir.
Vers le divorce ? Quatre désaccords de fond
Désaccord financier et économique. La réussite allemande repose sur trois dépendances : au gaz russe, aux États-Unis pour sa défense et à la Chine, devenue son principal marché d’exportation et d’investissement. Berlin a approuvé la vente de 29 % du port de Hambourg au chinois Cosco, et Olaf Scholz a été le premier chef de gouvernement à se rendre en Chine depuis la reconduction de Xi Jinping. L’Allemagne s’oppose aussi à tout emprunt européen massif pour répondre à l’Inflation Reduction Act américain.
Désaccord sur la construction européenne. La France veut approfondir la coopération européenne, l’Allemagne veut élargir l’Union aux Balkans. Le discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron s’oppose à celui de Prague d’Olaf Scholz, et Angela Merkel a lancé le processus de Berlin en 2014.
Désaccord énergétique. La France soutient un plafonnement des prix du gaz, l’Allemagne s’y oppose et adopte seule son plan de 200 milliards d’euros. Paris refuse le gazoduc MidCat, et les deux pays s’opposent sur le nucléaire et sur la définition de l’hydrogène vert.
Désaccord de défense. L’Allemagne consacre 100 milliards d’euros à son armée, avec des achats massifs de matériel américain, commande des F-35 plutôt que des Rafale et annonce un bouclier antimissile qui exclut la France, avec une technologie israélienne. Le projet d’avion de combat entre Dassault et Airbus Defence and Space n’a pas avancé pendant près d’un an.
Le couple franco-allemand en chiffres
Plans cités par la note (en milliards d’euros)
Le plan de relance européen atteint 750 milliards d’euros, contre 200 milliards pour le plan allemand sur le gaz.
Distance à la frontière française (en kilomètres)
Berlin est à près de 800 kilomètres de Metz ou Strasbourg, Bonn à moins de 300 kilomètres de Metz.
Nombre d’États membres de l’Union européenne
Sous Jacques Chirac et Gerhard Schröder, l’Union passe de 15 à 25 membres.
Critères de Maastricht (en % du PIB)
Les critères de Maastricht limitent le déficit public à 3 % et la dette publique à 60 % du PIB.
Conclusion
Pour la note, le couple franco-allemand est une notion chimérique : outre-Rhin, la relation avec la France est mise au même plan que celle avec la Chine ou la Russie. La guerre en Ukraine, la crise énergétique et la crise économique ont conduit Berlin à défendre ses intérêts, cette fois sans chercher à maquiller ses intentions.
La note appelle les dirigeants français à penser avant tout aux intérêts et à la souveraineté de la France, en privilégiant par exemple la coopération avec les pays d’Europe du Sud qui partagent des intérêts communs.
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