Bilan Guerre en Ukraine: sans réveil occidental, l’Ukraine va perdre le conflit

Note du Millénaire Affaires étrangères et Défense

Quatre scénarios pour l’année 2024

À l’approche du deuxième anniversaire de l’invasion, la Russie n’a jamais semblé autant en position de force. Pierre Clairé et William Thay dressent le bilan de l’année 2023 et classent quatre options par ordre de probabilité : sans réveil occidental, l’Ukraine va perdre le conflit.

PC
Pierre Clairé, William ThayDirecteur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire
23 février 2024
53 pages · lecture 10 min
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En bref

Le constat

Une contre-offensive ukrainienne qui a échoué, un front figé et un soutien occidental qui s’essouffle.

La cause

Une Russie passée en économie de guerre, qui a mieux résisté que prévu aux sanctions et joue la montre.

La conséquence

Quatre options, de la guerre de position longue au soutien occidental massif : seule une aide démultipliée permettrait d’inverser le rapport de force.

Principaux constats
0118 %du territoire ukrainien occupé par la Russie après deux ans de guerre.
02200 km²repris par l’Ukraine depuis le début de la contre-offensive de juin 2023.
031 000 kmde front, la distance entre Lille et Perpignan.
04100 Md$d’aide militaire américaine, trois fois plus que l’ensemble des pays européens.
05-2,1 %seulement de contraction de l’économie russe en 2022.
06+70 %de dépenses militaires prévues par la Russie en 2024.

Avant-propos

Alors que nous nous approchons du deuxième anniversaire du début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, jamais la Russie n’a semblé être autant en position de force dans ce conflit. Pour autant, cet avantage ne semble pas être au point d’être aussi décisif afin de pouvoir ni mettre un terme à ce conflit ni accomplir les objectifs de guerre du président russe. Ce dernier a déclenché une opération spéciale le 24 février 2022 afin de répondre à deux grands objectifs. Le premier devait permettre de venir en secours aux peuples russophones « persécutés ». Le second objectif devait conduire à la « dénazification et la démilitarisation » de l’Ukraine.

À l’heure actuelle, Vladimir Poutine a accompli partiellement l’un des deux objectifs en annexant une partie des territoires de Donetsk et de Louhansk ainsi que les territoires permettant de créer un chemin terrestre vers la Crimée. Toutefois, cet objectif n’est pas complètement accompli puisque l’armée russe ne contrôle que partiellement ces territoires. Il pourrait ainsi s’agir d’un objectif majeur pour l’année 2024 pour le chef du Kremlin. De plus, le second objectif visant à « dénazifier et démilitariser l’Ukraine » n’est pas réalisé puisqu’il nécessitait que le régime de Zelensky soit renversé et que l’Ukraine soit neutralisée ou « finlandiser ». Cette option n’est que peu probable à court terme.

La guerre en Ukraine a connu de nombreux rebondissements depuis le 24 février 2022 mais les derniers événements sont plutôt défavorables à Volodymyr Zelensky. D’abord, le soutien occidental envers Kiev n’a jamais été autant remis en cause. D’un côté, les opinions publiques marquées par une crise économique et une inflation record se préoccupent davantage de la fin du mois que de la fin de l’Ukraine. De l’autre côté, les dissensions politiques entre Kiev et ses alliés alimentent la méfiance au sein de la coalition. Ainsi, on observe une division à la fois au sein de la coalition occidentale mais également dans chacun des pays concernés. 

Il faut également ajouter que de nouveaux paramètres se sont introduit depuis le début du conflit. Tout d’abord, l’émergence de nouveaux fronts avec le conflit entre Israël et le Hamas tout comme celui de Taiwan qui attirent également l’attention de l’Occident. Ensuite, les hypothèses initiales ne se sont pas totalement confirmées. D’un côté, la résistance de l’économie occidentale comme de son aide n’a pas été totalement au rendez-vous. De l’autre côté, la Russie a mieux résisté que prévu aux différentes sanctions, menaces internes et effondrement de son appareil militaire et administratif.

Les échecs de la contre-offensive et les positions tranchées de Volodymyr Zelensky ainsi que Vladimir Poutine laissent imaginer la perspective d’un conflit long et usant. À ce titre, les gouvernants et leurs citoyens font davantage preuve de lassitude alors que la perspective d’une victoire de l’Ukraine à travers la reconquête des territoires perdus depuis 2014 s’éloigne. 

À ce titre, l’équipe du Millénaire s’est penché sur les différentes possibilités pour la suite du conflit en posant un diagnostic clair : l’Ukraine ne pourrait pas l’emporter sans l’aide occidentale. Cela nous a conduit à dresser quatre options classés par ordre de probabilité : une guerre longue confirmant la « coreanisation » du conflit (1), une offensive russe d’ampleur pour élargir ses conquêtes territoriales ainsi que de neutraliser l’Ukraine pour en faire une seconde Biélorussie (2), l’ouverture de négociation pour trouver une issue diplomatique au conflit (3), une inversion du rapport de force par un soutien occidental massif permettant à l’Ukraine de remporter ce conflit et revenir aux frontières de 1991 (4).

La guerre en Ukraine arrive à ses deux années de conflit. Depuis deux ans, la Russie occupe environ 18 % du territoire ukrainien, soit une surface supérieure à celle de la Bulgarie ou du Portugal, une situation inédite depuis la Seconde guerre mondiale. Cette guerre qui dure signe le retour du tragique de l’Histoire sur le Vieux-continent. Malgré un soutien occidental tout au long de l’année 2023, l’Ukraine semble condamnée à perdre sans soutien occidental supplémentaire alors que l’Occident tend plutôt vers un effritement de son soutien.

Après deux ans de conflit, cette guerre a clairement évolué sur une guerre de position sur le modèle de ce qui s’est passé en Corée. À l’heure actuelle, il s’agit de l’hypothèse la plus probable (option 1) au moins pour l’année 2024 dans la mesure où le rapport de force militaire ne devrait pas évoluer, sans soutien supplémentaire de la part de l’Occident. Ainsi, Vladimir Poutine pourrait en profiter pour consolider ses gains territoriaux et même les élargir légèrement. Il est probable que les Russes se contentent du statuquo en se limitant à grappiller du terrain sans pour autant porter un assaut majeur.  

Toutefois, il ne faut pas exclure que Vladimir Poutine profite de la situation et de l’affaiblissement du soutien occidental pour élargir ses conquêtes territoriales voir même d’accomplir les objectifs fixés au moment du déclenchement de l’opération spéciale à savoir la dénazification et la démilitarisation de l’Ukraine (option 2). Cela supposerait de renverser le régime de Zelensky ainsi que de neutraliser ou « finlandiser » l’Ukraine. Il s’agit de la deuxième option la plus probable à ce stade mais pas forcément à court terme dans la mesure où le soutien occidental reste encore important tout comme la volonté de résistance des Ukrainiens.

De plus, les autres possibilités ne sont pas probables sans l’arrivée d’événements extérieures à savoir une négociation (option 3) ou la reconquête des Ukrainiens pour revenir aux frontières de 1991 (option 4). La première possibilité nécessiterait un événement extérieur ou un effondrement interne de l’un des deux camps, dans la mesure où aucune des deux partis ne souhaite actuellement négocier une cessation des hostilités. Cela pourrait arriver si l’un ou les deux partis considéraient qu’il est plus rentable de stopper le conflit plutôt que de le poursuivre, ce qui n’est pas le cas même deux ans après le début du conflit. La seconde possibilité est conditionnée à une aide massive de l’Occident afin d’inverser un rapport de force favorable à la Russie. Cela apparait peu probable à court terme au regard de la situation économique et d’une situation politique tendue notamment aux États-Unis. 

Enfin, il est probable que la troisième année de conflit soit dans la même lignée que les deux précédentes dans la mesure où aucune des deux parties ne peut véritablement prendre un avantage décisif sur l’autre au point de l’obliger à capituler. La guerre en Ukraine ressemble de plus en plus à la guerre de Corée et semble parti pour durer.

Bilan de 2023 : une contre-offensive qui a échoué

Un front quasi figé. Deux ans après l’invasion, la Russie occupe environ 18 % du territoire ukrainien. Elle en contrôlait 17,5 % avant la contre-offensive de juin 2023, contre plus de 20 % en mars 2022 au plus fort de son avancée. Depuis juin, l’armée ukrainienne n’a repris que 200 kilomètres carrés.

Deux causes principales. La Russie domine les airs, et le plan ukrainien sous-estimait les défenses russes : sur la ligne Sourovikine, les bases sont espacées de 5 kilomètres entre Donetsk et Zaporijjia, contre 30 kilomètres en moyenne ailleurs. La maîtrise des équipements occidentaux demandait par ailleurs de longs mois.

Un succès en mer. Malgré une marine presque inexistante depuis 2014, l’Ukraine a infligé de lourdes pertes à la flotte russe grâce aux drones aériens et navals.

La coréanisation de la guerre

D’une guerre de mouvement à une guerre de position. Sur un front de plus de 1 000 kilomètres, la distance entre Lille et Perpignan, les avancées se comptent en kilomètres carrés. La prise d’Avdiivka, où la Russie a rassemblé 50 000 hommes, est surtout une victoire stratégique et morale.

Aucune partie ne veut négocier. Volodymyr Zelensky vise le retour aux frontières de 1991, Vladimir Poutine refuse de renoncer aux quatre oblasts annexés. Le rapport juge que cette guerre ressemble davantage à la Première Guerre mondiale qu’à une guerre de nouvelle génération, même si les drones y jouent un rôle inédit.

18 %

du territoire ukrainien occupé par la Russie après deux ans de guerre, une surface supérieure à celle de la Bulgarie ou du Portugal.

Rapport du Millénaire, p5

La fatigue occidentale

Un soutien américain bloqué. Le Congrès bloque le nouveau paquet d’aide, alors que les États-Unis pèsent près de 100 milliards de dollars d’aide militaire, soit trois fois plus que l’ensemble des pays européens. L’année électorale américaine et un possible retour de Donald Trump rendent ce soutien incertain.

Une Europe qui ne peut pas prendre le relais. Les 27 ont adopté un plan de 57 milliards d’euros, surtout destiné à la reconstruction. Sur les 2,3 millions de munitions utilisées par l’Ukraine en 2023, une faible part seulement est d’origine européenne.

Des opinions lassées. L’inflation a fait reculer les salaires réels de 13 % en Espagne, 11 % en Italie et 9 % en Allemagne selon UBS. Le conflit au Proche-Orient détourne l’attention et une partie de l’aide.

Une Russie qui tient. Son économie ne s’est contractée que de 2,1 % en 2022. Elle est passée en économie de guerre, prévoit d’augmenter ses dépenses militaires de 70 % en 2024 et y consacre 5 % de son PIB.

l’Ukraine ne pourrait pas l’emporter sans l’aide occidentale

Quatre options classées par probabilité

Option 1 : une guerre de position encore longue. Scénario le plus probable pour 2024 : la Russie, avantagée par l’hiver et son économie de guerre, grappille du terrain sans assaut majeur, tandis qu’une Ukraine sur la défensive tient la ligne. Vladimir Poutine joue la montre en attendant l’élection américaine.

Option 2 : une offensive russe pour prendre le contrôle du pays. La Russie a l’avantage, mais une poussée majeure provoquerait une résistance ukrainienne accrue et une aide occidentale démultipliée. L’objectif de faire de l’Ukraine une seconde Biélorussie paraît plus réalisable à long terme qu’en 2024.

Option 3 : une négociation et la cession de territoires. Constitutions revendiquant les mêmes territoires, pressions internes, enjeu de la Crimée : aucune des deux parties ne veut négocier. Une négociation se ferait à l’avantage de la Russie, sur le modèle de la guerre d’Hiver finlandaise de 1939-1940.

Option 4 : un soutien occidental massif pour inverser le cours du conflit. Un retour aux frontières de 1991 suppose une aide occidentale démultipliée, portant sur l’artillerie, les armes à longue portée et les drones, et un effondrement du régime russe. Le rapport le juge peu probable.

Explorer les données

Une guerre d’usure

Part du territoire ukrainien occupée par la Russie (%)

Février 2024environ 18 %Avant juin 202317,5 %Mars 2022plus de 20 %
Lecture

Après le reflux du printemps 2022, la ligne de front n’a presque plus bougé malgré la contre-offensive ukrainienne.

Rapport du Millénaire, p5, p22 et p39

Conclusion

Une guerre partie pour durer. Sans soutien occidental supplémentaire, l’Ukraine semble condamnée à perdre, alors que l’Occident tend plutôt vers un effritement de son aide. La troisième année de conflit devrait ressembler aux deux précédentes, aucune partie ne pouvant prendre un avantage décisif.

Couverture du rapport
Le rapport complet

Bilan Guerre en Ukraine: sans réveil occidental, l’Ukraine va perdre le conflit

53 pages.

Citer cette note

Clairé P., Thay W., « Bilan Guerre en Ukraine: sans réveil occidental, l’Ukraine va perdre le conflit », Note du Millénaire, 23 février 2024, lemillenaire.org.

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L’auteur

Pierre Clairé et William Thay

Directeur adjoint des études du Millénaire ; Président du Millénaire.

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