Interview de William Thay pour Atlantico : « Jean Castex peut-il encore échapper à un destin d’EdithCressonisation ? »

Interview de William Thay pour Atlantico : « Jean Castex peut-il encore échapper à un destin d’EdithCressonisation ? »

Alors qu’il est devenu premier ministre dans la foulée d’un supposé succès du déconfinement qu’il avait supervisé, les ratages et retards des pouvoirs publics face à la deuxième vague du Covid affaiblissent l’autorité du premier ministre.

Retrouvez l’interview de William Thay pour Atlantico

Atlantico.fr : Jean Castex apparaît non seulement affaibli par une mauvaise gestion du déconfinement (notamment sur les enjeux de traçage et d’isolement des personnes testées positives au Covid-19) mais aussi par les sondages montrant que le premier ministre ne semble pas trouver ses marques auprès des Français. Quels ont été ses atouts au début ? Comment le premier ministre après des débuts encourageants semble-t-il suivre un parcours similaire à celui d’Edith Cresson ?

William Thay : Votre comparaison entre Edith Cresson et Jean Castex est intéressante, puisque les deux Premiers ministres ont remplacé un chef de Gouvernement populaire. La première a remplacé Michel Rocard qui avait atteint un niveau de popularité record tandis que le second a fait de même avec Edouard Philippe qui conserve encore une cote de confiance acquise lors de ses derniers mois passés à l’Hôtel Matignon. Cependant, si Jean Castex avait plutôt bien réussi ses débuts notamment en permettant au président de la République d’apparaitre comme plus proche des préoccupations des territoires et d’adopter une gestion plus horizontale et collégiale du pouvoir, il est très rapidement rattrapé par le réel. Le Gouvernement doit combattre plusieurs fronts : la gestion de la crise sanitaire et économique, ainsi qu’un retour au premier plan des enjeux régaliens avec la multiplication des faits divers cet été. Les mois précédents le confinement étaient plutôt marqués par une crise sociale entre la poursuite du mouvement des Gilets jaunes, et les mouvements sociaux engendrés par la réforme des retraites.

Ainsi, comme Edith Cresson, Jean Castex a été mis en place pour de mauvaises raisons et une mauvaise lecture de la situation par le chef de l’État. L’ancien Première ministre avait été nommée puisque François Mitterrand ne supportait plus Michel Rocard et qu’il souhaitait marquer l’histoire en nommant la première femme Chef du Gouvernement. Ce choix avait été contesté à l’époque par son conseiller Gérard Colé qui, avec Jacques Pilhan, avait qualifié cette option comme la pire possible selon leur grille de lecture. De même, Emmanuel Macron s’est trompé de cible avec Jean Castex puisqu’il aurait dû être le Premier ministre d’un acte 2 (après les élections européennes et le Grand Débat national) qui n’a jamais eu lieu en raison de l’émergence de la crise sanitaire. Les caractéristiques de Jean Castex (homme des territoires, gaulliste social en phase avec les concertations sociales) ne répondent plus aux enjeux actuels qui nécessitent non pas de l’horizontalité, mais plutôt de la verticalité quand les Français sont en perte de repères du fait de la crise du Covid-19.

De plus, je vais poursuivre la comparaison que vous avez judicieusement mené, puisque les français en 1991 comme en 2020 n’ont pas compris les raisons du changement de Premier ministre. Dans les deux cas, ce changement fut compris davantage comme un confort personnel du chef de l’État que comme une inflexion de la ligne politique. La crise du Covid19 appelait à une réflexion globale sur les maux du pays. Les sondages soulignaient que les Français souhaitaient d’une part conserver Edouard Philippe, faisant office de contre-pouvoir aux exubérances d’Emmanuel Macron (comme François Fillon avec Nicolas Sarkozy) et d’autre part un changement de cap prenant en compte les conséquences du Covid19. Le président de la République a fait tout l’inverse, ce qui nuit d’office à Jean Castex, comme cela avait été nuisible à Edith Cresson en 1991.

Avec le conflit Darmanin/Moretti, celui qui oppose Bercy à Matignon ou sa prestation médiocre sur France 2, Jean Castex semble marcher sur un parcours semé d’embûches. Au sein du gouvernement et de la majorité, peine-t-il à asseoir sa crédibilité ?

La coalition électorale d’Emmanuel Macron qui consiste à réunir dans une même majorité présidentielle, une partie de la gauche et de la droite ainsi que presque tout le centre, complique la tâche à tout chef de Gouvernement. Edouard Philippe avait quand même eu besoin de trois ans pour s’imposer au sein de cette majorité parlementaire hétéroclite qui penche à gauche alors que l’orientation gouvernementale s’oriente davantage à droite. De plus, l’autorité de l’ancien Premier ministre peut être relativisée puisqu’on se souvient qu’il était contesté lors de la réforme des retraites, notamment sur la question de l’âge pivot, et pendant la crise sanitaire alors qu’une partie de l’entourage d’Emmanuel Macron voulait l’exfiltrer, comme l’illustre la note de Gilles Le Gendre.

Par son parcours, Jean Castex ne possède pas de légitimité politique pour s’imposer au sein d’un Gouvernement disposant désormais de poids lourds politiques suite à l’émergence de Gérald Darmanin ou de Bruno Le Maire d’un côté, et au maintien des vieux briscards de l’autre avec Jean-Yves Le Drian, et François Bayrou en embuscade. Ainsi l’équipe gouvernementale a conservé ses têtes d’affiche auxquelles ont été ajoutées de fortes personnalités médiatiques comme Éric Dupond-Moretti et Roselyne Bachelot. Cet étalage rend la situation compliquée pour n’importe quel chef de Gouvernement sans assise politique.

Enfin, il restait à Jean Castex la possibilité de s’imposer par l’obtention de résultats, donc par la légitimité technique. Cependant, le calendrier rend cette opportunité incertaine puisque le contexte économique et social n’est pas favorable, et que l’on se dirige désormais vers une crise sanitaire prolongée, qui durera tant que nous n’aurons pas trouvé un remède ou un vaccin. Il ne reste ainsi que peu de possibilités au Premier ministre de « briller ».

Une « exfiltration » est-elle à prévoir dès les Regionales/ départementales de mars 2021 qui promettent d’ores et déjà d’être sanglantes pour la majorité ?

Les régionales vont être l’élection clé du quinquennat puisqu’elles vont permettre d’avoir une vision globale de la répartition des forces politiques. Les élections de 2015 avaient ainsi permis de constater que la gauche n’avait pas disparu contrairement à ce que prévoyait les sondages, et que la courte victoire de la droite s’expliquait par son alliance avec le centre. L’analyse de ces résultats permettait d’identifier un espace électoral pour la seconde gauche rocardienne si elle s’alliait avec le centre, ce qu’Emmanuel Macron a parfaitement mis en œuvre.

Les premiers sondages sur les élections régionales, comme pour les élections municipales, laissent pour l’instant penser que les sortants sont en position de force, mais l’évolution de la crise sanitaire peut bousculer cette donne. Les élections régionales s’annoncent ainsi sanglantes pour la majorité, en raison de leur faible ancrage territorial mais aussi de la faiblesse électorale de la majorité présidentielle. La République en Marche existe uniquement par son chef, et les prestations des députés LREM notamment en début de quinquennat et de certaines personnalités ont nui à la crédibilité gouvernementale du jeune parti politique.  

Le sort de Jean Castex dépendra alors des gagnants des élections régionales. Si nous conservons le paysage actuel, Emmanuel Macron pourra être tenté de mettre un autre Premier ministre de droite comme Gérald Darmanin pour contrer la montée en puissance d’un Xavier Bertrand qui se détache dans le dernier sondage IFOP. Par contre, si la gauche réunifiée arrive à l’emporter, le président de la République pourrait conserver une figure consensuelle à droite, telle que Castex, pour apparaitre comme un rempart face au risque des ayatollahs verts. Le Premier ministre possède en effet un dernier atout qui est celui de pouvoir dialoguer avec les cadres de droite afin de pouvoir les attirer dans la majorité présidentielle. Ainsi, Jean Castex pourrait se maintenir si, au lendemain des élections régionales, la droite n’apparait pas en mesure de présenter un candidat possédant de réelles chances de victoire. 

William Thay

William Thay est président du Millénaire

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