Ormuz constitue un goulet d’étranglement mondial. Un péage obligatoire imposé unilatéralement redéfinirait les flux commerciaux internationaux. Une taxe affecterait l’économie mondiale via un choc inflationniste. L’Union européenne et les Etats-Unis subiraient des effets asymétriques, relèvent William Thay, président du think tank Le Millénaire, et Antranig Kevorkian, analyste.
Le détroit d’Ormuz constitue un goulet d’étranglement mondial. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) et l’U.S. Energy Information Administration (EIA) confirment que ce passage maritime étroit voit transiter environ « environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié [en provenance principalement du Qatar] » (AIE).
Un droit de péage obligatoire imposé unilatéralement sur ce détroit serait de nature à redéfinir brutalement les flux commerciaux internationaux. Si une telle taxe impacterait instantanément l’économie mondiale via un choc inflationniste, l’Union Européenne (UE) et les États-Unis (USA) subiraient des effets asymétriques. En effet, et contrairement à l’UE, les USA bénéficient d’un bouclier d’indépendance acquis difficilement au cours des deux dernières décennies.
L’objectif de cette tribune est de souligner les difficultés auxquelles l’UE est confrontée ainsi que de la stratégie à adopter pour faire face à une concurrence internationale plus aguerrie.
Chaînes d’approvisionnement liées au pétrole et au GNL (gaz naturel liquéfié) : l’UE face à un gouffre ?
La vulnérabilité d’une économie face à une perturbation ou à une taxation du détroit d’Ormuz se mesure à l’aune de sa dépendance directe et indirecte aux importations de la région du Golfe Persique.
En ce sens, nous remarquons d’abord une asymétrie entre l’UE et les USA.
Les USA ont tout d’abord un atout que l’UE n’a pas : une grande production domestique de pétrole brut ainsi que le gaz de schiste (« Fracking » ou fracturation hydraulique). Or, la fracturation hydraulique a radicalement transformé la donne macroéconomique. Comme le souligne l’EIA dans ses rapports sectoriels de 2024 et 2025, les USA importent désormais à peine 0,5 million de barils par jour en provenance des pays du Golfe transitant par Ormuz. Cela représente moins de 7 % de leurs importations totales de brut et seulement 2 % de leur consommation nationale de liquides pétroliers. Les raffineries américaines du golfe du Mexique, bien qu’adaptées historiquement aux bruts lourds du Moyen-Orient, ont largement pivoté vers les bruts légers domestiques et canadiens. Une taxe ou une obstruction sur Ormuz n’aurait qu’un impact marginal sur la sécurité physique de leur approvisionnement.
À l’inverse, l’UE subit pleinement sa dépendance extérieure, exacerbée par le découplage récent avec la Russie depuis 2022. L’Europe s’est massivement tournée vers le Moyen-Orient pour compenser la perte du brut et du diesel russes. A titre indicatif, l’Union Européenne dans son ensemble importe entre 10 et 15% de son pétrole brut via le détroit d’Ormuz.
Le site Vortexa recensant les données importantes sur le suivi de cargaisons, ainsi qu’un récent rapport du Oxford Institute for Energy Studies (OIES), confirment que l’interruption ou le renchérissement des flux à Ormuz asphyxient immédiatement les marchés européens du raffinage. Les gisements eux-mêmes sont impactés. Ainsi, comme le souligne le « Oil Market Report » de l’AIE daté du 13 mai 2026, les primes du gisement Johan Sverdrup (pétrole brut moyen et modérément sulfureux – medium sour) se sont récemment effondrées à 2,50 dollars par baril, à cause des réserves stratégiques américaines sur ce segment, qui sont venus le concurrencer directement sur le marché européen.
Sur le GNL, rappelons que les indices européens TTF (prix du gaz naturel sur le marché européen coté aux Pays-Bas) et le PEG (France) sont désormais indexés sur le GNL mondial. Deux choses sont importantes à cet égard :
- Les concurrents, notamment les acheteurs asiatiques, exercent une forte pression sur les prix spot (i.e. marché au comptant) ;
- Les indices européens peuvent désormais varier au gré des événements internationaux (notamment le blocage du détroit d’Ormuz).
Dont acte. Le marché spot tend à corroborer que les cargaisons spot ont d’avantage d’intérêt économique à aller vers l’Asie qu’en Europe. Au 29 mai 2026, l’indice JKM (Asie) affiche un spot LNG de 18,24$ / MMBtu* tandis que l’indice TTF affiche 14,32$ / MMBtu équivalent. Le spread JKM/TTF étant ici de 3,92 $ / MMBtu.
* MMBTu = « Million British Thermal Units », c’est-à-dire la quantité de chaleur nécessaire pour élever la température d’une livre anglaise d’eau d’un degré Fahrenheit à pression atmosphérique constant.
Concrètement, les méthaniers qui transportent le GNL et qui n’ont pas de destination finale obligatoire (cargaisons flexibles) peuvent choisir de se diriger plutôt vers l’Asie que vers l’Europe, afin de maximiser leurs profits, suscitant des tensions sur nos prix continentaux.
De plus, si les niveaux de stockage de gaz des pays de l’UE doivent en principe être remplis à hauteur de 90% (selon la version consolidée du Règlement 2022/1032 du Parlement européen), le commissaire européen à l’Energie, Dans Jorgensen, avait estimé en mars dernier qu’il convenait de réduire ce taux à 80%, corroborant ainsi l’existence d’une tension persistante sur le marché européen du gaz.
Surmonter la crise : quelle stratégies et alternatives pour l’UE ?
Certains pays européens, à l’instar de l’Italie et de la Belgique, dépendent de manière critique du GNL qatari passant par Ormuz pour faire tourner leurs industries. De façon générale, si une taxe douanière ou un péage venaient à y être appliqués, cela se répercuterait instantanément sur le prix de l’électricité et du gaz en Europe, plombant la compétitivité d’une industrie manufacturière déjà fragilisée.
A titre de comparaison, les USA sont beaucoup plus résilients que l’UE. En effet, le commerce intra-américain ne dépendent d’aucun « chokepoint » moyen-oriental. Les terminaux d’exportation du Texas et de la Louisiane sont dimensionnés pour fonctionner en circuit fermé et protéger le marché intérieur américain.
Pour l’Union Européenne, le contournement est un défi gigantesque. Il existe certes des infrastructures terrestres de contournement au Moyen-Orient, mais leur capacité est limitée et saturée. Ainsi, le pipeline Est-Ouest de l’Arabie Saoudite Petroline, reliant Abqaiq à Yanbu sur la mer Rouge, et l’oléoduc d’Abou Dhabi (ADCOP) des Émirats Arabes Unis, affichent une capacité totale combinée de d’environ 8,5 millions de barils par jour. Cependant, ces infrastructures terrestres débouchent sur la mer Rouge. Or, la mer Rouge elle-même est sujette à d’immenses risques géopolitiques au niveau du détroit de Bab al-Mandeb. Pour contourner durablement Ormuz, les superpétroliers à destination de l’Europe doivent ainsi effectuer le détour par le Cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud). Ce trajet ajoute entre 10 et 14 jours de navigation par voyage, augmentant drastiquement les coûts de fret et les primes d’assurance (lesdites primes pouvant augmenter de 1000% à 3000% lorsque la société d’assurance considère qu’il y a un « risque de guerre »).
Pour l’UE, la réponse doit être structurelle et agressive pour éviter un déclassement industriel :
- Premièrement, l’UE doit accélérer la diversification vers des fournisseurs de la mer du Nord et de l’Afrique de l’Ouest (Nigeria, Angola). Citons par exemple le consortium New Gas Consortium (NGC) qui a démarré la production de gaz à Quilima (Angola) en mars 2026. Ainsi, l’UE et notamment la France pourraient avoir intérêt à alimenter et/ou poursuivre les discussions diplomatiques avec les autorités de l’Angola ;
- Ensuite, il s’agirait de réajuster la capacité de stockage du GNL dans les terminaux méthaniers, en fonction de la demande en UE ;
- Enfin, il est nécessaire de poursuivre la mise en œuvre du Green Deal et de l’électrification du marché européen. Plus précisément, si les objectifs de l’initiative REPowerEU sont respectés d’ici 2030, 30 milliards d’euros pourront être économisés sur les exportations de GNL.
William Thay, Chroniqueur économique et Président du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire spécialisé en politiques publiques.
Antranig Kevorkian, Analyste international au Millénaire.
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Crédit photo : Le cargo CMA CGM Casablanca, de Jpbazard Jean-Pierre Bazard, via Wikimedia Commons, sous licence CC BY-SA 3.0.

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