Les ressorts de la crise énergétique et comment y faire face
Cinquante ans après la guerre du Kippour, les prix du carburant s’envolent à nouveau. Matthieu Hocque revient sur les chocs pétroliers des années 1970, analyse les ressorts du troisième choc, compare les réponses étrangères et formule sept propositions pour protéger la France du travail.
Le constat
Un troisième choc pétrolier prolongé par la baisse de production saoudienne et la guerre au Proche-Orient.
La cause
Une France dépendante des importations, où les taxes représentent 68 % du prix de l’essence, et une ristourne abandonnée.
La conséquence
Sept propositions : baisser durablement les taxes, instaurer une clause de déclenchement, protéger les PME et diversifier les approvisionnements.
Avant-propos
Depuis plusieurs mois, les prix du carburant s’envolent à nouveau. Cela invite à reconsidérer le carburant, non plus comme une variable d’ajustement de la politique écologique, mais comme une ressource stratégique. Depuis les années 1980 et plus particulièrement depuis le quinquennat de François Hollande, la gestion du carburant souffre en France de carences liées à de mauvais choix des décideurs publics, sur la stratégie d’importation, le modèle économique ou encore la taxation.
Si la guerre en Ukraine a constitué un 3ème choc pétrolier, ce dernier semble se prolonger au gré des aléas géopolitiques des derniers mois. D’une part, l’Arabie Saoudite a annoncé cet été en lien avec ses partenaires de l’OPEP une réduction de la production de barils de pétrole, qui a cours depuis septembre 2023. Cette réduction de la production a un effet sensible sur l’augmentation des prix dans le monde. D’autre part, la résurgence du conflit israélo-palestinien avec les attaques terroristes du Hamas à Gaza et la réponse israélienne, rappelle le premier choc pétrolier lié à la guerre du Kippour en 1973 où les pays arabo-musulmans de l’OPEP avaient unilatéralement décidé de multiplier par 10 le prix du baril de pétrole.
Dans ce contexte international tendu, la France est vulnérable. En effet, alors que nous importons massivement du pétrole, le Gouvernement doit faire voter son PLF 2024. Pour dégager des marges de manœuvre, il a annoncé la fin du « quoi qu’il en coûte énergétique ». Les 12 milliards d’euros de ristourne à la pompe garantissant de ne pas dépasser les 2€ le litre d’essence, ont été abandonnés par l’exécutif.Alors que l’inflation s’établit à hauteur de +6 % selon l’Insee pour l’année 2023, les Français craignent pour leur pouvoir d’achat notamment concernant le carburant.
Pour continuer de soutenir le pouvoir d’achat de la France du travail qui « aime la bagnole » pour reprendre l’expression du Président de la République, l’exécutif a imaginé de nombreux dispositifs plutôt inopérants tels que la vente à perte, abandonnée rapidement, et la vente à prix coûtants, pour laquelle le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné n’a pas offert de garanties quant à la pérennité de la mesure. Ainsi, il convient d’adopter des solutions pérennes pour aider les Français et nos acteurs économiques à passer ce troisième choc pétrolier.
Il y a cinquante ans, le premier choc pétrolier
La fin de l’ère keynésienne. Les chocs de 1973 et 1979 ont provoqué une stagflation que les recettes keynésiennes n’ont pas su enrayer. En France, la croissance annuelle moyenne passe de 5,35 % sur 1950-1973 à 2,9 % sur 1973-1983, et l’inflation moyenne de 5,31 % à 11,1 %.
L’échec des plans de relance. Les plans Chirac de 1975 et Mauroy de 1981 ont surtout creusé les déficits ; il faudra attendre le tournant de la rigueur de 1983 pour sortir de la stagflation.
Le contre-exemple japonais. Le Japon a d’abord résisté par une politique monétaire restrictive, avant de subir une bulle spéculative puis une longue période de déflation dans les années 1990.
Une crise des carburants marquée par un troisième choc pétrolier
L’envolée du Brent. Le baril est passé de 45 dollars en janvier 2021 à plus de 106 dollars en mai 2022, sous l’effet de la reprise post-covid, des quotas de l’OPEP et de la guerre en Ukraine.
Un choc qui se prolonge. La réduction de production décidée par l’Arabie saoudite depuis septembre 2023 et le conflit entre Israël et le Hamas relancent les tensions, cinquante ans après le choc de la guerre du Kippour.
Une France vulnérable. Le Gouvernement a mis fin à la ristourne à la pompe, qui a coûté près de 12 milliards d’euros, pour la remplacer par un chèque carburant de 100 euros réservé aux cinq premiers déciles. Le transport pèse près de 14 % du budget des ménages, et la voiture est le moyen quotidien de se rendre au travail pour plus de 66 % des Français.
du prix de l’essence payé par les Français est constitué de taxes, l’un des niveaux les plus élevés d’Europe.
Ce que font nos voisins
Le modèle du Nord. L’Allemagne a baissé ses taxes de 30 à 35 centimes par litre d’essence et lancé un abonnement de transport à 9 euros par mois. Le Japon combine baisse des taxes et « clause de déclenchement » au-delà de 160 yens le litre.
Le modèle du Sud. L’Espagne a financé une subvention de 20 centimes par litre et une aide ciblée de 200 euros par une taxe sur les superprofits des énergéticiens.
Le modèle anglo-saxon. Le Royaume-Uni et les États-Unis s’appuient sur leur production intérieure et la diversification de leurs approvisionnements.
le carburant doit être considéré comme une ressource stratégique qui guide notre politique globale
La crise des carburants en chiffres
Prix du baril de Brent (dollars)
Après un reflux, la réduction de production saoudienne relance la hausse à l’automne 2023.
Prix du litre de sans-plomb 95 (€)
Depuis la fin de la ristourne, l’essence est plus chère en France que chez la plupart de ses voisins.
Origine des importations pétrolières françaises en 2021 (%)
Les sanctions contre la Russie, troisième fournisseur, imposent une diversification des approvisionnements.
Croissance et inflation annuelles moyennes en France (%)
Les chocs pétroliers ont divisé la croissance par près de deux et doublé l’inflation.
Volets 1 et 2 : soutenir les ménages et les entreprises
Transformer la ristourne en diminution de taxes pérennes. Proposition 1 : supprimer la TVA sur la TICPE, pour réduire d’environ 10 % le prix du litre. Proposition 2 : mettre en place une clause de déclenchement réduisant fortement les taxes lorsque le prix de l’essence dépasse 2 euros.
Concilier liberté et protection. Proposition 3 : sécuriser les investissements de nos champions nationaux pétroliers en contrepartie de la gestion de leur dialogue social. Proposition 4 : mettre en place un bouclier tarifaire sur le carburant pour les PME et les ETI.
Volet 3 : redéfinir nos orientations stratégiques
Proposition 5 : diversifier les approvisionnements. La diplomatie doit placer la sécurité énergétique au cœur de sa stratégie, notamment avec les pays producteurs africains.
Proposition 6 : envisager la sortie du marché européen du carbone. Les émissions importées ont augmenté de 78 % entre 1995 et 2018, quand les émissions intérieures baissaient de 30 %.
Proposition 7 : favoriser davantage fiscalement la conversion au diesel. Le parc roule encore à 60 % au diesel ; la note plaide pour renforcer les aides à la conversion vers des véhicules moins consommateurs, essence, électriques ou hybrides.
Conclusion. La sortie du troisième choc pétrolier est encore loin : il faut des solutions pérennes pour préserver le niveau de vie des Français et la rentabilité des entreprises.
Vers un troisième choc pétrolier : les ressorts de la crise énergétique et comment y faire face
32 pages.
Hocque M., « Vers un troisième choc pétrolier : les ressorts de la crise énergétique et comment y faire face », Note du Millénaire, 19 octobre 2023, lemillenaire.org.
Feuilleter la note
Demander une interview
Pour une interview de Matthieu Hocque sur cette note : presse@lemillenaire.org
Contacter le service presseFaire vivre nos études
Vos dons et vos adhésions financent les prochaines notes du Millénaire.
Nous soutenir AdhérerRecevoir les prochaines notes du Millénaire
À lire aussi
Toutes les études
23 septembre 2026Matthieu Hocque et Thibault Arondel pour Marianne : « Terrorisme : « Les pays européens, devenus vulnérables, payent les erreurs américaines » »
13 septembre 202625 ans après le 11 septembre, quel bilan pour la « War on Terrorism » ?
10 septembre 2026Matthieu Hocque et Thibault Arondel dans Valeurs Actuelles : « 25 ans après le 11 septembre 2001, l’Europe est devenue le ventre mou de la lutte anti-terroriste «
10 septembre 202625 ans après le 11 septembre, comment la menace terroriste a évolué ?Crédit photo : Factory sky architecture outdoors. AI generated Image, sous licence Rawpixel.

Add a Comment