Une politique industrielle française du XXIème siècle

Note du Millénaire Économie et Finances

Comment les pays est-asiatiques peuvent-ils inspirer la France ?

Depuis 1980, la part de l’industrie dans la valeur ajoutée française est passée de 25 % à moins de 12 %. Les pays d’Asie de l’Est ont au contraire bâti des puissances industrielles par une stratégie de long terme pilotée par le politique. La note en tire 15 propositions pour une politique industrielle française du XXIème siècle.

MH
Matthieu Hocque, William ThayAnalyste du Millénaire ; Président du Millénaire
5 janvier 2022
20 pages · lecture 7 min
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En bref

Le constat

La France a perdu environ 2 millions d’emplois industriels depuis 1980.

La cause

Un manque de volontarisme, des choix discutables et une montée en gamme trop lente face à la concurrence.

La conséquence

S’inspirer de l’Asie de l’Est : écosystème favorable, champions nationaux, effort de R&D.

Principaux constats
0125 % à 12 %la part de l’industrie dans la valeur ajoutée française depuis 1980.
022 millionsd’emplois industriels perdus sur la même période (Insee).
0370 %des dépenses privées de R&D réalisées par l’industrie.
044,6 %du PIB consacré à la R&D par la Corée du Sud en 2019, contre 2,5 % en France.
0532 %des étudiants coréens en cursus d’ingénieur, contre moins de 10 % en France.

Avant-propos

La crise sanitaire a conduit à un changement de mentalité des citoyens et des décideurs publics pour remettre en avant plusieurs thématiques comme la réindustrialisation. La politique industrielle souffre en France de carences suite à une désindustrialisation excessive ces dernières décennies. Souhaitée ou subie, inexorable ou anticipée, la désindustrialisation est de facto la tendance majeure de notre économie. Ce mouvement s’inscrit plus largement dans une grande majorité des pays occidentaux, avec une volonté des décideurs publics de délocaliser l’appareil productif vers les pays émergents. Cela a permis pendant un certain temps de soutenir le pouvoir d’achat des classes intermédiaires et populaires après les deux chocs pétroliers

Au-delà du manque de volontarisme, certains choix économiques et industriels discutables sont à l’origine du déclin industriel français. Les élites politiques et managériales ont négligé les mutations industrielles mondiales telles que la désectorisation ou la territorialisation des filières industrielles. La concurrence intra-européenne au sein du marché unique, à l’heure où ont émergé les concurrents asiatiques, a également accéléré le déclin industriel français. En effet, nous n’avons pas su appréhender les grandes mutations engendrées par la mondialisation qui a conduit à renforcer la concurrence étrangère sur notre industrie à bas cout aussi bien par les pays émergents que d’autres pays européens possédant un cout du travail moins élevé. De l’autre côté, nous n’avons pas su nous placer suffisamment rapidement sur des produits à haute valeur ajoutée plus en phase avec notre modèle économique et social reposant sur des salaires minimums assez élevés.

Afin de promouvoir une politique industrielle française du XXIème siècle, nous avons souhaité nous inspirer des pays est-asiatiques. Il ne s’agit pas de promouvoir un interventionnisme de l’état tout azimut ou de revenir à des politiques keynésiennes inadaptées à notre époque. Il s’agit plutôt d’identifier les ressorts d’une politique industrielle efficace, qui repose sur la libre concurrence où l’État interviendrait davantage pour créer un écosystème favorable.

Ainsi, les politiques industrielles menées par les pouvoirs publics asiatiques, dont les choix et les objectifs diffèrent, sont autant de modèles industriels à étudier pour repenser le rôle de l’État dans le pilotage d’une politique industrielle nationale. Quels sont les principaux continuums des politiques industrielles asiatiques pour réussir à s’intégrer dans la mondialisation ? La politique industrielle est au service d’une stratégie commerciale de croissance pilotée par le politique (I), soutenue par l’institutionnalisation de « champions nationaux » et par la rationalisation des filières industrielles (II) et dont le système national de R&D est orienté vers les besoins de la société (III).

Une stratégie commerciale de croissance pilotée par le politique

Protéger les industries naissantes. Depuis la création du MITI japonais en 1949, les pays d’Asie de l’Est ont industrialisé par la promotion des exportations : zones économiques spéciales dotées d’incitations fiscales et douanières, comme Shenzhen ou Incheon, protection réglementaire des écosystèmes naissants et priorité à l’investissement sur la consommation.

Monter en gamme. Par un protectionnisme éducateur sélectif, ces États ont arbitré les secteurs, maîtrisé l’ouverture aux investissements étrangers et organisé leurs marchés financiers par des banques de développement, avant de produire des biens à plus forte valeur ajoutée.

Un précédent français. Le Commissariat au Plan, créé en 1946, et le plan Monnet ont modernisé les secteurs stratégiques de la reconstruction. Selon l’Insee, les exportations industrielles françaises en valeur ont été multipliées par 2,13 entre 1956 et 1962.

12 %

seulement de la valeur ajoutée vient de l’industrie en France en 2019, contre 29 % au Japon, 33 % en Corée du Sud et 39 % en Chine.

Note, p. 19

Des champions nationaux et des filières rationalisées

Keiretsu et chaebol. Au Japon, les conglomérats reposent sur des participations croisées, des sociétés commerciales et un réseau de PME sous-traitantes. En Corée, après la nationalisation des banques en 1961, l’État a choisi une trentaine d’entreprises familiales, dont Samsung, Hyundai et LG, pour dominer leurs secteurs.

Le modèle gaullien. En France, le quatrième plan (1962-1965) conduit par Pierre Massé a porté l’émergence de champions nationaux : les exportations industrielles ont doublé entre 1962 et 1968.

Des filières organisées. Le toyotisme a fait du Japon la référence de la rationalisation du travail. En France, la centaine de zones franches urbaines-territoires entrepreneurs offre déjà un point d’appui, mais leurs exonérations cessent au-delà de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires.

S’inspirer des modèles asiatiques ne signifie pas les copier, mais les adapter à notre spécificité eu égard à notre histoire économique et à notre tissu industriel existant.

Un système de R&D orienté vers les besoins de la société

Un effort massif. Entre 2000 et 2019, les dépenses de R&D sont passées de 2 % à plus de 4,6 % du PIB en Corée du Sud, de 2,9 % à 3,2 % au Japon et de 0,9 % à 2,2 % en Chine, contre 2 % puis 2,5 % en France.

Un État qui oriente la recherche. En Corée, 32 % des étudiants suivent un cursus d’ingénieur, contre moins de 10 % en France. Les entreprises investissant dans les établissements de recherche bénéficient d’un allègement d’impôt de 15 %, et les start-up d’une exonération de 50 % durant leurs deux premières années.

Des spécialisations assumées. La Corée mise sur les puces mémoire et les objets connectés, le Japon sur la santé et la robotique, la Chine sur la téléphonie mobile et les véhicules nouvelle génération.

15 propositions pour une politique industrielle française du XXIème siècle

Axe 1 : créer un écosystème propice à la réindustrialisation.

Proposition 1 : relancer la réforme de l’État pour un système plus efficace qui dépense moins, avec un objectif de 50 % de dépenses publiques par rapport au PIB d’ici 2030.

Proposition 2 : poursuivre la baisse de l’impôt sur les sociétés et des impôts de production, et favoriser l’investissement par des niches fiscales sur le modèle du crédit d’impôt recherche.

Proposition 3 : assurer pendant 10 ans une stabilité du régime fiscal à toute entreprise qui relocalise son activité en France.

Proposition 4 : promouvoir une politique européenne plus protectrice du marché intérieur : barrière douanière de respect des normes et protection temporaire des secteurs stratégiques.

Proposition 5 : stabiliser la stratégie industrielle par le Commissariat au plan, ouvert à des personnalités qualifiées et politiques d’horizons divers.

Axe 2 : faire émerger des champions nationaux et un réseau de PME et d’ETI.

Proposition 6 : porter l’exonération du dispositif Dutreil sur la transmission des titres d’entreprises de 75 % à 100 %.

Proposition 7 : apprécier les seuils de la politique de concurrence européenne à l’échelle du marché mondial.

Proposition 8 : créer un fonds souverain français autour de 3 priorités : souveraineté, croissance et innovation.

Proposition 9 : relever le plafond de chiffre d’affaires des ZFU-TE de 10 à 100 millions d’euros par an.

Proposition 10 : accorder aux entreprises 5 ans pour se mettre en conformité lorsqu’elles franchissent un seuil d’effectif.

Axe 3 : gagner la course à l’innovation.

Proposition 11 : fixer un objectif de 3 % du PIB de dépense en R&D à un horizon de 5 ans.

Proposition 12 : choisir, au sein du Commissariat au plan, les 10 secteurs d’avenir.

Proposition 13 : doter le Commissariat au plan d’un budget d’investissement dans les technologies révolutionnaires, sur le modèle de la DARPA.

Proposition 14 : faire des régions des acteurs de l’innovation, notamment sur la formation professionnelle.

Proposition 15 : créer un abattement supplémentaire pour les impatriés très qualifiés gagnant plus de 50 000 euros par an dans un domaine prioritaire.

Explorer les données

L’industrie, la France et l’Asie de l’Est

Part de l’industrie dans la valeur ajoutée en 2019

France12 %Moyenne OCDE22 %Japon29 %Corée du Sud33 %Chine39 %
Lecture

La France a la plus faible part industrielle du panel.

Note, p. 11, 12 et 19
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Le rapport complet

Une politique industrielle française du XXIème siècle

20 pages.

Citer cette note

Hocque M., Thay W., « Une politique industrielle française du XXIème siècle », Note du Millénaire, 5 janvier 2022, lemillenaire.org.

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L’auteur

Matthieu Hocque et William Thay

Analyste du Millénaire ; Président du Millénaire.

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