Sean Scull pour la Nouvelle Revue Politique : « Elections en Suède : la droite a perdu mais la gauche n’a pas vraiment gagné »

Seulement 3 sièges et 32 700 voix séparent le bloc de droite du bloc de gauche, dans les élections parlementaires suédoises. Elles doivent désigner une majorité sensée gouverner pour les 4 prochaines années. Bien que les résultats définitifs ne seront pas connus avant le week-end prochain, le dépouillement des votes de l’étranger débutant mercredi, une tendance se dessine avec le bloc de centre gauche donné légèrement en tête des élections législatives. La droite était arrivée au pouvoir en 2022 en héritant d’une situation sécuritaire difficile et de problèmes structurels liés à l’immigration de masse. La coalition de droite a tenu ses promesses, mais cela n’était pas suffisant pour les électeurs qui en attendaient davantage sur le thème de l’État-providence. Et si la coalition de droite semble avoir perdu, la victoire de la coalition de gauche n’est pas éclatante ou même assurée. 

Un bilan de la droite solide mais que les urnes n’ont pas plébiscité 

Le bilan de la coalition de droite au pouvoir depuis 2022 est objectivement positif. Cette dernière regroupe ce que les Suédois surnomment Tidöpartierna (les partis de Tidö). Il s’agit de 4 partis politiques regroupant Les Modérés, Les Chrétiens-démocrates, Les Libéraux et les Démocrates de Suède qui, en 2022, ont signé l’accord de Tidö. Cet accord stipulait que les Démocrates de Suède soutiennent un gouvernement de droite sans occuper de postes de ministres dans le gouvernement. Il devait sauver un pays ayant été gouverné par une coalition de gauche depuis 2014. Aujourd’hui les résultats sont concrets : la Suède prévoit une croissance de 2,8 % sur l’année 2026, les fusillades liées aux gangs en Suède ont chuté de 60 % par rapport au pic de 2022, et l’inflation se trouve quant à elle sous la barre des 2 % en août 2026. De plus, les demandes d’asile se trouvent au plus bas depuis 1985. Mais cette élection de 2026 ne s’est pas jouée sur les thèmes qui ont porté la droite au pouvoir, mais sur la préservation de l’État providence (éducation, santé et aide aux personnes âgées, etc.). Ainsi, les Démocrates de Suède ont enregistré leur premier recul dans des élections parlementaires depuis 2010.

Si la coalition de Tidö semble avoir perdu l’élection, la victoire de la gauche n’en est pas vraiment une. Il s’agit d’abord d’un retour à la normale dans un pays historiquement ancré dans la tradition sociale-démocrate. Le Parti socialiste arrive en tête des élections parlementaires depuis 1917 avec notamment un règne sans partage du pouvoir pendant 40 ans entre 1936 et 1976. Donc l’anomalie n’est pas une victoire de la gauche en 2026, mais plutôt celle de la droite appuyée par l’extrême droite en 2022. De plus, le Parti socialiste suédois a réalisé sa pire élection depuis 1928 et n’obtiendrait que 100 sièges. L’enjeu maintenant sera d’être capable de former un gouvernement avec assez de soutien dans le riksdag (parlement) pour se maintenir au pouvoir jusqu’en 2030. Et les Socialistes, pourtant habitués à être tout-puissants, sont tributaires de la Gauche radicale, ce qui donne à cette pseudo-victoire un goût amer. 

Deux blocs qui traitent différemment avec leurs extrêmes 

Le bloc de droite a décidé en 2022, face à la montée de l’extrême droite, de poursuivre une politique de normalisation avec les Démocrates de Suède. Il s’agit du seul chemin pour avoir une majorité nécessaire au parlement pour gouverner. C’était l’esprit de Tidö, celui de la fin du cordon sanitaire depuis l’entrée des Démocrates de Suède au parlement en 2010. Les progressistes promettaient la ruine du pays en 2022, mais elle n’a pas eu lieu. Au contraire, Ulf Kristersson a été en mesure de gouverner le royaume avec stabilité. L’entente fut si bonne qu’il promettait de nommer des ministres issus des Démocrates de Suède si la coalition gagnait une nouvelle fois en 2026. Or, pour l’extrême droite, les gages de normalisation et la collaboration avec la droite modérée semblent avoir terni leur image auprès de leur électorat. Avec un recul de 3 points par rapport à 2022, le manque de radicalité semble avoir fait perdre des voix aux Démocrates de Suède. Les électeurs leur reprochent de s’être trahis, notamment quand la nationalité suédoise fut octroyée à 200 000 étrangers entre 2022 et 2026.

De son côté, la coalition de gauche doit aussi gérer ses extrêmes avec une radicalisation du Parti de gauche qui menace la coalition entre les sociaux-démocrates, le Parti du centre et les Verts. À l’inverse de l’extrême droite, le Parti de gauche n’a pas pris le chemin de la normalisation bien au contraire. Une trentaine de candidats retirés des listes pour antisémitisme, des rumeurs d’éloges du Hamas, d’Hitler, de Poutine, ou une lettre collective de soutien à des détenus terroristes en Israël ont fait parler. Ces scandales à répétition compromettent les possibilités de coopération avec les sociaux-démocrates. Ces derniers en sont bien conscients que le Parti de gauche n’est pas un allié fiable mais ils ne peuvent pas se passer d’un parti qui bénéficie d’un vote communautaire massif dans les quartiers, échos au vote populaire qu’ils ont perdu et dont ils ont besoin. Pour tout dire, les électeurs non européens sont surreprésentés au sein des trois partis de gauche suédois, entre le Parti de gauche (21 %), les Sociaux-démocrates (38 %) et les Verts (7 %). C’est la nouvelle réalité suédoise, et illustre bien l’impasse actuelle.   

Suède, nouveau pays européen basculant dans le camp des ingouvernables ?

Dans cette élection où les deux blocs sont au coude à coude, le Parti du centre s’impose en faiseur de rois. Pour que la Suède bascule à gauche, il faudra former un gouvernement de coalition allant du Parti de gauche au centre. Mathématiquement, cette solution coule de source, ces partis recueillant 176 sièges, mais politiquement cela n’est pas aussi simple. Le Parti du centre a indiqué qu’il ne souhaitait pas former de gouvernement avec le Parti de gauche car jugé trop extrême. Or, ce dernier exige une influence et des postes ministériels si ses sièges devaient être nécessaires pour permettre à la socialiste Magdalena Andersson de gouverner. Si le Parti du centre refuse d’intégrer le Parti de gauche, il n’existe pas de voie évidente permettant aux 4 partis de gauche de former une coalition gouvernementale.

A droite, la formation d’un gouvernement minoritaire serait possible en cas d’impasse. La Suède pratique un parlementarisme négatif et un Premier ministre n’a pas besoin d’obtenir une majorité de voix en sa faveur pour former un gouvernement ou mener une politique, il suffit qu’au moins 175 députés ne votent pas contre. De ce fait, la droite modérée, les libéraux et les chrétiens-démocrates pourraient s’allier avec le Parti du centre pour former un gouvernement minoritaire avec un appui implicite de l’extrême droite qui ne voterait pas contre le gouvernement et ses propositions politiques. Néanmoins, il ne sera pas facile de convaincre les Démocrates de Suède de ne pas voter contre un gouvernement qui l’exclurait au profit du centre alors même que les Démocrates de Suède souffrent d’une dévitalisation de sa base électorale par manque de radicalité depuis 2022.

Après l’Allemagne et la France, la Suède montre lorsque le discours se radicalise, tant à droite qu’à gauche, et que les partis de gouvernements échouent, un vide se crée. Ce vide s’appelle l’ingouvernabilité… 

Sean Scull est géopolitologue, chargé d’études États-Unis du Millénaire et auteur de « Le populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède » aux éditions L’Harmattan.

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Crédit photo : Suède Drapeau peint sur le mur de brique, sous Licence Public Domain.

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