Face au retour de la haute intensité en Ukraine et aux tensions dans l’Indopacifique, la France a voté une Loi de programmation militaire ambitieuse. La note identifie les retards industriels, budgétaires et capacitaires du réarmement français et formule huit priorités.
Le constat
Le réarmement français, malgré une LPM de 413,3 Md€, accuse des retards industriels et capacitaires.
La cause
Une industrie calibrée pour le temps de paix, des sous-traitants fragiles, des contraintes budgétaires et des lacunes sur les capacités critiques.
La conséquence
Une capacité limitée à soutenir un conflit de haute intensité, qui appelle une stratégie globale de montée en puissance industrielle.
Avant-propos
Il y a près de 30 ans, le 5 décembre 1995, la France de Jacques Chirac et Alain Juppé annonce une première fois la réintégration de la France au sein du Conseil des ministres et du Comité militaire de l’OTAN. Deux conditions sont posées : parvenir à un partage équitable des responsabilités, c’est-à-dire des commandements, entre Américains et Européens (1) ; puis obtenir des autres partenaires européens le lancement d’une politique européenne de sécurité et de défense dans le cadre de l’Alliance (2). Stoppée par Lionel Jospin en 1997, la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN sera effective en 2007 sous Nicolas Sarkozy alors même que les deux conditions ne seront pas remplies, contribuant à la vassalisation de facto de nos armées d’un point de vue opérationnel.
Le 3 septembre dernier, le monde a été témoin d’un défilé militaire chinois spectaculaire, démontrant une armée en ordre de bataille et équipée de systèmes d’armes de dernière génération, prêts à être engagés en cas de conflit. Cette démonstration publique ne laisse guère de doute : la Chine consolide sa position stratégique et technologique, et se prépare activement à affronter des rivaux potentiels.
Cette mise en scène intervient dans un contexte international particulièrement tendu. La guerre en Ukraine illustre l’évolution rapide des armées dans un environnement opérationnel réel. L’armée russe, longtemps considérée comme en déclin, a su tirer des enseignements de ses combats, améliorer progressivement ses systèmes d’armes, développer de nouvelles capacités, notamment dans le domaine des drones et de la guerre électronique, et perfectionner ses innovations tactiques. Les unités spécialisées, telles que le régiment de dronistes « Rubicon », montrent la montée en compétence des forces sur le terrain. Parallèlement, le désengagement américain progressif en Europe accentue la responsabilité des États européens dans leur propre défense, laissant le continent dans une position où il ne peut plus se reposer sur un protecteur extérieur.
Face à ces menaces, de nombreux pays européens ont pris conscience de la nécessité de renforcer leurs capacités militaires. On assiste depuis plusieurs années à une augmentation significative des budgets de défense à travers le continent, avec des hausses substantielles destinées à moderniser les armées, développer de nouvelles technologies et améliorer la préparation opérationnelle. Cette dynamique traduit une volonté d’accroître la capacité opérationnelle des forces européennes, sans acter pour autant une rupture franche avec les Etats-Unis (dont l’équipement est encore largement demandé par de nombreuses nations européennes).
La France conserve, pour ce qui la concerne un modèle d’armée complet, avec comme pierre angulaire sa capacité de dissuasion nucléaire. Toutefois, sa spécificité géostratégique, posséder à la fois des territoires d’outre-mer et une assise continentale, impose de maintenir un niveau d’excellence dans tous les domaines : armée de terre, aviation, forces navales, cyberdéfense et dissuasion nucléaire. Contrairement à d’autres pays européens qui peuvent arbitrer entre armées et privilégier certaines capacités, l’Allemagne au profit de l’armée de terre, le Royaume-Uni au profit de la marine, la France ne peut se permettre de sacrifier une dimension stratégique au bénéfice d’une autre.
C’est dans ce cadre exigeant que s’inscrit l’analyse présentée dans cette note. Identifier les secteurs où l’armée française accuse un retard, comprendre les enjeux technologiques et opérationnels et proposer des pistes de modernisation sont des impératifs pour garantir que notre pays conserve une capacité de défense complète et adaptée aux menaces contemporaines et futures.
Le cadre stratégique et les efforts déjà engagés
Ukraine : le retour de la haute intensité. Depuis 2022, la guerre entre deux armées conventionnelles impose une adaptation constante : drones filaires, colonnes remplacées par de petits groupes mobiles, spatial devenu vital avec Starlink (plus de 40 000 terminaux), frappes en profondeur, usure humaine. La leçon : la masse pour durer, la technologie pour conserver l’initiative.
Indopacifique : les outre-mer au cœur d’une zone en tension. Environ un tiers du commerce mondial transite par le détroit de Malacca et la mer de Chine méridionale, et Taïwan fabrique près de 60 % des puces mondiales et plus de 90 % des plus avancées. La France y détient la deuxième zone économique exclusive mondiale, avec le nickel de Nouvelle-Calédonie.
La Loi de programmation militaire 2024-2030. Dotée de 413,3 Md€ sur sept ans, elle finance 16 Md€ de munitions, 49 Md€ de maintien en condition opérationnelle, 10 Md€ d’innovation, 6 Md€ de spatial, 5 Md€ de renseignement, 4 Md€ de cyber et 2 Md€ pour les forces spéciales. Les armées doivent compter 355 000 personnels en 2030, dont 80 000 réservistes.
Un réarmement européen. La Pologne consacre près de 4,1 % de son PIB à la défense en 2024, l’Allemagne 2,1 % avec le fonds spécial, l’Italie 1,5 %, et l’Union européenne 1,9 % pour environ 343 Md€, avec 381 Md€ attendus en 2025.
C’est l’enveloppe de la Loi de programmation militaire 2024-2030, un réarmement inédit depuis la fin de la Guerre froide.
Retards et lacunes du réarmement français
Une production « temps de paix ». Faute de visibilité sur les commandes, l’industrie de défense freine ses investissements. Ressources stratégiques, capacités de production, main-d’œuvre qualifiée et infrastructures logistiques sont des goulots d’étranglement, et les PME et ETI sous-traitantes sont le maillon le plus fragile.
Un contexte budgétaire difficile. L’arbitrage entre défense et dépenses sociales se pose dans un pays au déficit et à la dette élevés, et l’opinion perçoit mal des investissements dont les menaces sont abstraites.
Des capacités critiques sous-dimensionnées. Frappes en profondeur (la LPM prévoit 100 missiles de croisière navals, quand la Russie produirait jusqu’à 585 missiles par trimestre), défense anti-missile inégale, une quinzaine de ravitailleurs MRTT, un transport stratégique reposant sur environ 24 A400M, un renseignement aux effectifs modestes (environ 7 000 agents à la DGSE et 3 500 à la DRM), 4 Md€ pour le cyber, communications hétérogènes, un objectif de 3 000 drones tactiques légers et 1 800 munitions téléopérées loin des volumes ukrainiens, et un retard dans l’IA et le quantique.
Le réarmement en chiffres
Postes de la LPM 2024-2030 (en milliards d’euros)
Le maintien en condition opérationnelle absorbe 49 Md€, devant les munitions (16 Md€) et l’innovation (10 Md€).
Dépenses de défense en 2024 (en % du PIB)
La Pologne consacre 4,1 % de son PIB à la défense, l’Italie 1,5 %.
Effectifs des armées à l’horizon 2030 (en milliers)
Les armées compteront 355 000 personnels en 2030, dont 80 000 réservistes.
Cibles du programme Scorpion à l’horizon 2030 (en véhicules)
Le programme Scorpion vise 1 437 Griffon, 1 405 Serval et 238 Jaguar en 2030.
la masse pour durer, la technologie pour conserver l’initiative
Quelles priorités pour réarmer la France ?
La note formule huit axes de propositions, numérotés dans le PDF.
1. Rendre la demande publique prévisible et contra-cyclique. Contrats pluriannuels garantis sur 5 à 10 ans, avances et paiements accélérés pour les investissements de capacité.
2. Protéger et capitaliser les PME et ETI de sous-traitance. Un fonds public-privé de type « supplier shield » et des plateformes d’agrégation de commandes.
3. Créer et maintenir des capacités de montée en cadence. Lignes modulaires sous contrats d’option et centres de formation mobilisables en cas de crise.
4. Sécuriser et diversifier les chaînes d’approvisionnement critiques. Cartographie des fournisseurs critiques, stocks stratégiques, incitations à la relocalisation.
5. Financement et instruments économiques dédiés. Lignes de crédit publiques nationales et européennes (SAFE, ReArm), crédits d’impôt R&D et création d’un livret d’épargne défense.
6. Gouvernance nationale et coopération européenne. Une cellule nationale de planification industrielle et des achats groupés européens standardisés.
7. Mesures industrielles et techniques spécifiques. Modernisation des machines-outils, banque de plans partagée, suppression de normes inutiles et allègement de la fiscalité de production.
8. Internationalisation et diversification. Soutien à l’exportation et diversification duale civil-militaire.
Conclusion
Le réarmement reste limité par les contraintes structurelles du temps de paix. La note identifie les secteurs essentiels pour le rôle futur de la France : frappes en profondeur, production massive de drones, munitions et obus, renseignement autonome, intelligence artificielle et quantique, afin que la France joue son rôle d’appui stratégique à l’Europe et dans l’Indopacifique.
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