RN premier parti de France : rejet d’Emmanuel Macron ou vague majoritaire à venir ?
Le RN s’est imposé comme un acteur central de la vie politique française, avec une victoire aux européennes et une progression historique aux législatives de 2024. La note retrace son évolution depuis 2011, évalue la nature du vote RN, entre sanction, adhésion et personnalisation, et analyse les municipales de 2026 comme un possible point de bascule comparable à la vague rose de 1977.
Le constat
Le RN est passé d’un parti de rejet à un parti de gouvernement crédible, dont le vote est de plus en plus un vote d’adhésion.
La cause
Dédiabolisation, modernisation de la doctrine économique, élargissement de l’électorat et personnalisation autour de Jordan Bardella.
La conséquence
Les municipales de 2026 sont une étape stratégique avant 2027, mais le mode de scrutin et le besoin d’alliances limitent une éventuelle vague.
Avant-propos
Marine Le Pen et le Rassemblement national seront fixés sur leur sort judiciaire et donc politique le 7 juillet 2026, dans 5 mois. Selon un dernier sondage Odoxa pour Le Figaro, 69 % des sympathisants du RN pensent que Jordan Bardella ferait un meilleur candidat que Marine Le Pen pour la présidentielle de 2027. En revanche, la candidate demeure plébiscitée par 92 % sympathisants du RN comme la candidate disposant de la « plus grande stature présidentielle » d’après un sondage Ipsos-BVA Cesi École d’ingénieurs réalisé pour La Tribune Dimanche. Mais l’enjeu de ce rapport n’est pas de déterminer qui est le meilleur candidat pour le RN.
Car le cadre de 2027 aura profondément changé. L’élection présidentielle de 2027 ne portera plus sur « qui s’oppose à Emmanuel Macron ? », mais sur « Quel candidat et quel projet pour inaugurer une ère nouvelle en France ? ».
Depuis plus d’une décennie, le RN s’impose comme un acteur central de la vie politique française. Longtemps cantonné à une position marginale, voire protestataire, il est au cœur des équilibres électoraux, au point de bouleverser durablement le système partisan issu de la Ve République.
L’année 2024 marque, à cet égard, un tournant majeur : victoire forte aux élections européennes, progression historique aux élections législatives anticipées et affirmation d’un leadership politique incarné par une nouvelle génération. Ce rapport s’inscrit dans cette séquence politique inédite et vise à analyser les ressorts de cette dynamique ascendante.
L’objectif de cette note est double. Il s’agit, d’une part, de retracer l’évolution idéologique, stratégique et électorale du RN depuis la prise de fonction de Marine Le Pen en 2011, en mettant en lumière les continuités héritées du FN comme les ruptures opérées en vue de la normalisation et de la conquête du pouvoir. D’autre part, ce travail ambitionne d’évaluer la nature du vote RN en 2024 : vote de sanction contre le macronisme, vote d’adhésion programmatique ou personnalisé autour de Jordan Bardella.
À travers une analyse croisée des principales séquences électorales récentes (présidentielles, législatives, européennes), ce rapport montre que le RN est progressivement passé d’un parti de rejet à un parti de gouvernement crédible aux yeux d’une part croissante de l’électorat. La dédiabolisation du discours, la modernisation de la doctrine économique et sociale, l’élargissement sociologique de l’électorat et la professionnalisation de la communication politique ont permis au parti de s’implanter durablement dans le paysage politique national, y compris dans des territoires et des catégories sociales qui lui étaient historiquement défavorables.
Enfin, cette note se projette vers les échéances à venir, en particulier les élections municipales de 2026, analysées comme un possible point de bascule comparable à la « vague rose » de 1977. En confrontant cette hypothèse à des mises en garde structurelles et institutionnelles, le rapport cherche à dépasser l’analyse conjoncturelle pour proposer une lecture stratégique de moyen terme, incluant les perspectives présidentielles de 2027. Cette approche globale entend fournir des clés de compréhension essentielles pour saisir les recompositions profondes à l’œuvre dans la démocratie française contemporaine.
Marine Hannouna, Analyste Le Millénaire.
Crédits photos :
MEP Jordan Bardella during Meeting of the Conference of Presidents, de Daina Le Lardic, via Wikimedia Commons, sous licence © European Union, 1998 , 2026
Marine Le Pen Parlement européen Strasbourg 1er juillet 2014, de Photo Claude TRUONG-NGOC, via Wikimedia Commons, sous licence CC BY-SA 3.0
Du FN au RN : une dynamique électorale depuis 2011
Un passage de témoin. Fondé en 1972 pour unifier les mouvances d’extrême droite dispersées, le Front national est rebaptisé Rassemblement national en 2018. Marine Le Pen est élue présidente en janvier 2011 avec 67,65 % des voix et entame une reconstruction idéologique qui rompt avec l’image d’un parti néofasciste et d’un nationalisme ethnique.
Aux présidentielles. Après le second tour de 2002 (17,79 % pour le Front national), le parti double le score de son père en 2017 avec 33,9 %, puis atteint 41,46 % en 2022, avec un discours recentré sur le pouvoir d’achat. Les appels à faire barrage ont de moins en moins d’effet.
Aux législatives. Le score au premier tour passe de 11,3 % en 2002 à 4,3 % en 2007, 13,6 % en 2012, 13,2 % en 2017, 18,7 % en 2022 puis 33,1 % en 2024, ce qui donne 143 sièges après 0 en 2002. Le résultat de 2024 est lié en partie à des alliances avec LR et l’UDR.
Aux européennes. Le score est multiplié par trois entre 2004 et 2024, porté par un vote de sanction de 44 % en 2024 et par la mobilisation d’un électorat jusque-là abstentionniste, les jeunes hommes.
Aux municipales. L’ancrage est historique dans les petites et moyennes villes périurbaines et les anciens bassins industriels, et plus difficile dans les villes de plus de 100 000 habitants. Pour 2026, le parti cible 25 grandes villes, dont Marseille, Nice et Toulon. La seule exception est Perpignan, conquise en 2020.
élus par le RN aux législatives de 2024, contre 89 en 2022 et aucun en 2002.
Une modernisation des idées
La dédiabolisation. Depuis 2011, le parti rompt avec l’image antisémite héritée de Jean-Marie Le Pen et avec certains propos homophobes. Le discours reste provocateur mais sur un ton plus « respectable », qui vise la base ouvrière comme les classes intellectuelles et les femmes. Le mot « rassemblement » en 2018 sert à élargir la base.
Une doctrine économique affinée. Le RN adopte un souverainisme économique étatiste : protectionnisme, réindustrialisation, aides d’État aux entreprises françaises, et défense du pouvoir d’achat par la hausse du SMIC, la baisse des taxes sur l’énergie ou le blocage des prix.
Un Frexit atténué, une immigration au ton policé. Depuis 2017, le parti parle de renégociation des traités plutôt que de sortie. Sur l’immigration, le fond ne change pas (contrôle aux frontières, fin du droit du sol automatique, restriction du regroupement familial, suppression de l’AME) mais le ton est moins provocateur.
Vote RN 2024 : marque « Le Pen », « RN » ou rejet du macronisme ?
Deux séquences, deux votes. Aux européennes du 9 juin 2024, le RN obtient 31,37 % et 30 sièges sur 81, contre 14,6 % pour la liste Renaissance. La note y voit un vote personnalisé autour de Jordan Bardella, dans un contexte où 44 % des votants déclarent un vote de sanction contre Emmanuel Macron et 14 % un vote de soutien. La dissolution du 9 juin 2024 en découle.
Aux législatives, un vote d’adhésion. Selon l’enquête citée, 52 % des électeurs RN ont voté pour le programme et 43 % pour l’étiquette, et seulement 25 % pour faire barrage. Dans le même temps, 44 % des électeurs ont avant tout exprimé une opposition à Emmanuel Macron et à son gouvernement. La coalition présidentielle passe de 245 sièges en 2022 à 168 en 2024.
Une complémentarité Marine Le Pen et Jordan Bardella. Marine Le Pen cible les classes populaires attachées au protectionnisme et au pouvoir d’achat, Jordan Bardella les classes moyennes et supérieures, les retraités et une droite plus aisée, avec une forte adhésion chez les jeunes (autour de 30 à 32 %).
Ainsi plus qu’on ne pourrait le penser, les municipales de 2026 apparaissent comme une étape stratégique pour le RN dans la perspective de 2027.
Municipales 2026 : le RN à l’épreuve de la « vague rose » de 1977
Le précédent. En 1977, l’Union de la gauche conquiert 155 des 221 villes de plus de 30 000 habitants, dans un scrutin qui sert de référendum contre le pouvoir en place, avec 78 % de participation, et prépare 1981.
Quatre similarités. Le mécontentement à l’égard du gouvernement, alors que 76 % des Français s’intéressent aux municipales tout en rejetant les partis traditionnels. L’adéquation entre les priorités des Français, l’insécurité étant la première (50 %), et les idées du parti. Le ciblage des grandes villes. Le contexte électoral pour le pouvoir en place.
Trois mises en garde. Les municipales ne sont pas les élections les plus favorables au RN, dont les scores y sont historiquement faibles. Le scrutin majoritaire dépend des alliances avec la droite, la sécurité étant la priorité de 67 % des électeurs LR contre 62 % de ceux du RN. Et les procès de Marine Le Pen pèsent sur l’image du parti, qui capitalise sur celle de Jordan Bardella.
Vers une vague majoritaire en 2027 ?
Un plafond au second tour. Le RN peine à dépasser 50 % plus une voix seul, et bute sur le front républicain. Une alliance nationale est impossible à ce stade, ni souhaitée par Marine Le Pen ni par Les Républicains. L’enjeu est de maximiser les listes au second tour puis de négocier des accords locaux au troisième tour.
La marque Le Pen, un cadre appelé à disparaître. Le vote RN reste associé à la marque Le Pen, catalyseur d’une opposition au système, et il est devenu le vote de contestation du macronisme, ce qui demeure conjoncturel. Marine Le Pen pourrait être empêchée d’être candidate et Emmanuel Macron ne pourra pas se représenter : l’élection de 2027 ne portera plus sur l’opposition à Macron mais sur le meilleur projet pour ouvrir une nouvelle séquence.
Le RN en chiffres
Score au second tour de la présidentielle (en %)
Le score passe de 17,79 % en 2002 à 33,9 % en 2017 puis 41,46 % en 2022.
Score au premier tour des législatives (en %)
Le score au premier tour atteint 33,1 % en 2024, contre 18,7 % en 2022.
Députés du RN (en nombre)
Le nombre de députés passe de 0 en 2002 à 143 en 2024.
Score aux européennes (en %)
Le RN passe de 23,34 % à 31,37 %, Renaissance de 22,4 % à 14,6 %.
Conclusion
Le RN est passé d’un parti de rejet à un parti de gouvernement crédible aux yeux d’une part croissante de l’électorat, et son vote est de plus en plus un vote d’adhésion. Les municipales de 2026 dépendront de sa capacité à nouer des alliances locales, à crédibiliser ses candidats et à transformer une dynamique nationale en victoires territoriales, avec des limites structurelles liées au mode de scrutin et à son implantation dans les grandes villes.
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Matthieu Hocque et Marine Hannouna
Directeur général du Millénaire ; Analyste du Millénaire.
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