Reprendre le contrôle pour conquérir le monde
Avec « Take Back Control » et « Global Britain », Boris Johnson a mené le Royaume-Uni hors de l’Union européenne et recomposé l’électorat conservateur. Le rapport du Millénaire analyse sa trajectoire, sa politique et sa philosophie, et en tire des leçons pour la France et pour la droite française.
Le constat
Boris Johnson a réalisé le Brexit et remporté en 2019 la plus large majorité conservatrice depuis 1987.
La cause
Une ligne claire conciliant protection et liberté, qui a conquis l’électorat populaire du nord de l’Angleterre.
La conséquence
Reprendre le contrôle du destin national, puis porter un projet de grandeur : une leçon pour la droite française.
Avant-propos
« Get Brexit Done », après plusieurs péripéties, le Premier ministre britannique, Boris Johnson a enfin réalisé sa promesse électorale en sortant définitivement son pays de l’Union européenne. Le 1er janvier 2021, le Royaume-Uni est définitivement sorti de l’Union européenne après avoir bénéficié d’une période transitoire de 11 mois depuis son retrait en date du 31 janvier 2020. Donné perdant à chaque reprise, Boris Johnson a réussi à surmonter les différents obstacles à travers son volontarisme politique centrée autour de ses deux concepts : « Take Back Control » et « Global Britain » qui forgent la nouvelle pensée politique britannique.
Ce processus a débuté lors d’une soirée interminable du Printemps 2016, où l’Europe a vécu une véritable onde de choc avec la victoire du Leave lors du référendum sur le Brexit. Il s’agit du premier événement d’ampleur cette année-là, qui a été suivi par l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Au-delà du retentissement lié à la surprise de ces deux scrutins, ces deux événements politiques ont fait basculer le monde dans une nouvelle ère avec une seconde révolution conservatrice.
Le cycle néolibéral, que Reagan et Thatcher avait inauguré dans les années 1980, a pris fin pour laisser place à ce que l’on appelle la seconde révolution conservatrice qui inaugure le retour de l’État stratège et protecteur. Cette nouvelle ère conduit à des mutations majeures qui nous touchent directement. Sans la comprendre, nous risquons de poursuivre ce que le philosophe Marcel Gauchet appelle le Malheur français en manquant notre adaptation au nouveau cycle économique. En effet, la France a déjà manqué son entrée dans la mondialisation néolibérale dans les années 80 par son refus d’adopter ou du moins d’adapter les politiques menées par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans ce qui est appelée la première révolution conservatrice.
La France ne peut se permettre de poursuivre un cycle supplémentaire de « trente piteuses». L’adaptation à cette nouvelle ère, plus en phase avec les caractéristiques françaises, nous permettra de partir sur de nouveaux fondamentaux. À ce titre, nous adressons principalement ce rapport aux dirigeants politiques de droite qui sont les plus à mêmes de faire passer la France dans cette nouvelle ère. En effet, Emmanuel Macron par ses caractéristiques et son logiciel politique plus en phase avec l’ère précédente ne semble pas pouvoir la mener tandis que Marine Le Pen n’a pas la crédibilité et la capacité gouvernementale pour mener à bien un tel projet.
La philosophie politique de Boris Johnson centrée sur ses deux concepts « Take Back Control » et « Global Britain » est un plan d’action en deux étapes. Dans un premier temps, cela consiste à reprendre le contrôle du pouvoir politique au Royaume-Uni en se libérant des contraintes. Dans un second temps, le projet « Global Britain » doit permettre aux Britanniques de renouer avec leur grandeur passée.
L’élection de Boris Johnson, comme celle Donald Trump, est un événement majeur qu’il ne faut pas sous-estimer ou masquer en se concentrant uniquement sur sa personnalité. Il s’agit ainsi d’une possibilité pour la droite de retrouver un espace et un projet politique pour retrouver le pouvoir et redonner un horizon pour la France.
De quoi Johnson est-il le nom ?
Une nouvelle ère. Après les crises de 2001, 2008 et 2020, le cycle néolibéral ouvert par Reagan et Thatcher s’achève. Le Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016 ouvrent ce que le rapport appelle une seconde révolution conservatrice, marquée par le retour de l’État stratège et protecteur.
Un programme protecteur et libéral. Boris Johnson cherche à concilier le besoin de protection et la liberté économique : reprendre la souveraineté commerciale tout en libérant les entreprises des normes européennes, sur le modèle d’un « Singapour sur Tamise ».
Un Royaume-Uni en marge de l’Europe. Du refus de la CEE en 1957 au rabais obtenu par Margaret Thatcher en 1984, puis aux options de retrait de Maastricht et au refus de Schengen, le pays n’a jamais adhéré au projet fédéral. Le rapport compare enfin Boris Johnson à Donald Trump : même positionnement anti-establishment, même électorat populaire, mais un projet plus libéral et plus ouvert au compromis.
des voix et 365 sièges pour les conservateurs aux élections de décembre 2019, leur plus large majorité depuis 1987.
Johnson et le temps des campagnes
La montée de l’euroscepticisme. Né en 1993, le UKIP atteint 27,49 % aux élections européennes de 2014. David Cameron promet alors un référendum, organisé le 23 juin 2016 : le Leave l’emporte avec 51,9 %.
Un vote fracturé. 66 % des 18-24 ans ont voté pour le maintien, 62 % des plus de 65 ans pour la sortie. L’Angleterre (53,4 %) et le pays de Galles (52,5 %) ont voté pour le Brexit, l’Irlande du Nord (55,8 %) et l’Écosse (62 %) contre.
La prise du parti. Après l’effondrement des conservateurs aux européennes de 2019 (8,84 %, contre 30,74 % au Brexit Party), Boris Johnson est élu chef du parti avec 66,1 % des voix des adhérents et devient Premier ministre en juillet 2019.
Un second plébiscite. Face à un Parlement bloqué, il provoque des élections anticipées en décembre 2019 sur le slogan « Get Brexit Done ». Les conservateurs conquièrent le « Red Wall » travailliste du nord de l’Angleterre : parmi les ménages gagnant moins de 20 000 livres, leur score passe de 29 % en 2015 à 45 % en 2019.
Il s’agit pour le peuple britannique d’être maître chez soi pour à nouveau partir à la conquête du monde.
La politique de Boris Johnson
Le Brexit réalisé. Après la renégociation de l’accord de retrait en octobre 2019, un accord de commerce et de coopération de 1 246 pages est conclu le 24 décembre 2020 : pas de droits de douane ni de quotas, mais un alignement sur les règles européennes en contrepartie de l’accès au marché unique, et un recul de 25 % des prises européennes dans les eaux britanniques.
Une immigration choisie. Depuis janvier 2021, un système à points exige 70 points pour obtenir un visa de travail ou d’étude, avec des points pour un salaire supérieur à 25 600 livres, la maîtrise de l’anglais et certains diplômes.
Une révolution verte. Fin de la vente des véhicules neufs à essence ou diesel dès 2030, 12 milliards de livres d’aide, seize petits réacteurs nucléaires modulaires, éolien en mer multiplié par quatre et 5 gigawatts d’hydrogène.
La vaccination. Après une stratégie initiale critiquée, le Royaume-Uni a commandé plus de 357 millions de doses auprès de 7 développeurs, commencé à vacciner le 8 décembre 2020 et privilégié les premières doses : 23 % de la population avait reçu une dose le 13 février 2021.
Take Back Control, Global Britain
Reprendre le contrôle. 47 % des électeurs du Leave voulaient contrôler les frontières et la politique d’immigration, 25 % que le Royaume-Uni fasse ses propres lois. La tradition parlementaire britannique, stable depuis 1688, se conciliait mal avec la primauté du droit européen.
Conquérir le monde. La revue stratégique « Global Britain in a competitive age » fixe trois intérêts : souveraineté, sécurité, prospérité. Elle vise 2,4 % du PIB pour la recherche, une cyberpuissance, un tournant vers l’Indopacifique et l’appui du Commonwealth, face à une Chine vue comme un adversaire systémique.
Les leçons pour la France
Répondre aux fractures. Le rapport identifie quatre fractures françaises (sociale, territoriale, identitaire, citoyenne) et y voit des réponses dans l’action de Boris Johnson : réindustrialisation, grand plan d’investissement dans les infrastructures, maîtrise de la politique migratoire.
Déverrouiller les blocages. À l’intérieur, la technocratie et le corporatisme ; à l’extérieur, des engagements internationaux à réexaminer, y compris la participation à la CEDH.
Une stratégie pour la droite. Comme Boris Johnson face au Brexit Party et aux libéraux-démocrates, la droite doit choisir un cap clair. Selon un sondage Ifop pour le Millénaire d’avril 2021, 51 % des Français ont une bonne opinion de Boris Johnson, dont 59 % des électeurs des Républicains et 60 % de ceux du Rassemblement national. Le rapport invite la droite à s’inspirer du général de Gaulle pour reprendre le contrôle du destin national.
Brexit et élections britanniques
Élections générales de 2019 (% des voix)
Les conservateurs obtiennent leur meilleur score depuis 1987.
Élections générales de 2015 (% des voix)
En 2019, les conservateurs ont absorbé l’électorat du UKIP.
Élections européennes de mai 2019 (% des voix)
Le pire résultat de l’histoire des conservateurs aux européennes.
Référendum de 2016 : option majoritaire par nation (%)
Le Brexit a divisé les nations du Royaume-Uni.
Bonne opinion de Boris Johnson en France (Ifop, avril 2021)
Boris Johnson est populaire à droite comme chez une partie de la gauche.
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William Thay et Emeric Guisset
Président du Millénaire ; Secrétaire général adjoint du Millénaire, rapporteur.
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