Pierre Clairé pour Atlantico : « Tensions à la frontière ukrainienne : Escalade diplomatique et dialogue de sourds »

La question de la possible invasion de l’Ukraine par la Russie va être un sujet marquant de la Présidence Française de l’Union Européenne.

Depuis de nombreuses semaines, l’Ukraine et ses alliés occidentaux accusent la Russie de prévoir une invasion de l’ancienne république socialiste, ce que Vladimir Poutine nie bien entendu. La Russie est pointée du doigt pour avoir posté des soldats à la frontière ukrainienne, le Président russe quant à lui dénonce la présence de l’OTAN en Ukraine ce qui constituerait une menace.

Dans ce dossier pour le moins épineux, les Européens ont été boutés hors des discussions par les Russes et les Américains. Même si l’on peut douter de la volonté de Poutine d’envahir l’Ukraine dans un futur proche, on ne peut nier l’escalade diplomatique que l’on peut comparer à un dialogue de sourds tant chacun reste sur sa ligne sans aller à la rencontre de l’autre.

État des lieux

C’est en 2014 que les premières tensions entre la Russie et l’Ukraine démarrent après la Révolution de Maïdan et la destitution du Président pro-russe Viktor Ianoukovytch. La même année, la Russie annexe la Crimée après un référendum d’autodétermination critiqué par la communauté internationale et une guerre civile éclate au Dombass entre des séparatistes pro-russes et les forces loyalistes.

Près de huit ans après ce soulèvement, les tensions entre les différents acteurs restent fortes. En effet, l’Ukraine et les membres de l’OTAN refusent de reconnaître l’annexion de la Crimée et accusent la Russie d’être à l’origine de la Guerre Civile dans le Dombass. Vladimir Poutine quant à lui n’a pas changé de ligne et rejette en bloc toutes les accusations de déstabilisation ou d’agression. En 2014, l’intervention russe se justifiait par la peur de voir l’Ukraine rentrer dans l’OTAN et de se rapprocher de l’Union Européenne et force est de constater que la situation n’a pas vraiment évolué. En réaction au conflit, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord avait accentué sa présence en Mer Noire et accru son soutien au développement et au renforcement des capacités de défense ukrainiennes. En 2017, l’adhésion à l’OTAN a été mentionnée dans la Constitution ukrainienne et est devenue un objectif stratégique. Enfin, en septembre 2020, un partenariat spécifique OTAN-Ukraine a été signé en vue d’une adhésion de l’Ukraine à l’Organisation.

Face à ce qui est vu comme une provocation, la Russie a décidé de masser des troupes à la frontière ukrainienne ce qui a eu comme effet de raviver les tensions. Kiev et ses alliés ont avancé la présence de 90 000 hommes, voire plus de 100 000. Le pentagone va plus loin en affirmant que la Russie aurait posté 175 000 hommes à la frontière, et le 1er décembre, le Secrétaire d’État américain Anthony Blinken a déclaré disposer de « preuves » montrant que la Russie prépare « d’importants actes agressifs contre l’Ukraine ».

Se dirige-t-on vers une invasion russe?

Le 3 décembre dernier, le ministre ukrainien de la Défense a déclaré devant le Parlement qu’une « escalade d’envergure » était à venir et que celle-ci interviendrait vraisemblablement fin janvier. Pourtant les Russes réfutent toute velléité d’invasion et rejettent même la faute sur Kiev, qui menacerait la Russie en voulant à tout prix récupérer la Crimée et en acheminant troupes et armes lourdes vers l’Est. En résumé, les différents acteurs se renvoient la faute ce qui découle sur une crise diplomatique majeure.

Pour autant, il est peu probable que la Russie cherche à envahir son voisin ukrainien dans un futur proche et il semblerait qu’une fois de plus, Vladimir Poutine bluffe pour mieux arriver à ses fins. En effet, l’armée russe n’aurait aucun problème à écraser l’armée ukrainienne, mais c’est plutôt la conservation et l’administration de ces territoires qui semble problématique devant l’opposition virulente de l’OTAN et des Américains.

Même si une invasion russe paraît peu vraisemblable, Vladimir Poutine semble vouloir « prendre la température » et voir jusqu’où les alliés peuvent le laisser aller. Il reproduit ainsi sa stratégie de 2014 à quelques détails près et tente de profiter du désintérêt croissant des Américains pour cette zone, Joe Biden se préoccupant d’avantage de la zone Indo-Pacifique et de la Chine. La Russie voit le déploiement de forces de l’OTAN sur le territoire ukrainien comme une réelle menace et une violation de ce qui relève de son aire d’influence. À la différence de 2014, le problème pour Moscou n’est pas l’adhésion de l’Ukraine dans l’OTAN mais plutôt la présence de l’OTAN en Ukraine avec de nombreux exercices militaires par exemple. Les frictions entre la Russie et l’Organisation se font de plus en plus fortes ces derniers mois, et Moscou se plaint également des rapprochements entre la Finlande ou la Suède et l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord.

Quelle réaction internationale?

Joe Biden s’est entretenu à deux reprises avec Vladimir Poutine en moins d’un mois pour tenter de mettre un terme à l’escalade diplomatique. Le 2 janvier, il a appelé le Président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour lui assurer son soutien et a déclaré que les États-Unis répondraient de manière « énergique » en cas d’invasion russe. Des pourparlers entre la Russie et les États-Unis sur la question ukrainienne auront d’ailleurs lieu à Genève les 9 et 10 janvier. Une réunion entre la Russie et l’OTAN aura lieu le 13 janvier, avant une autre rencontre dans le cadre de l’OSCE.

L’Union Européenne et Josep Borell sont par ailleurs relativement discrets sur la question, s’alignant sur l’OTAN qui promet de « lourdes conséquences » en cas d’invasion russe. Même si cette escalade diplomatique est due au rapprochement entre l’Ukraine et l’OTAN, le fait que les Européens se mettent en retrait devant Russes et Américains semble dommage alors que l’Union Européenne cherche à s’affirmer dans le monde. Les Européens ont donc été relégués au second plan, laissant le champs libre aux Russes et Américains comme du temps de la Guerre Froide. Moscou explique cette mise à l’écart par le fait que les Européens ne cherchent pas jouer un rôle de médiateur et ne font pas pression sur Kiev pour que les lignes évoluent. Tout ceci montre encore une fois la déroute de la Diplomatie Européenne et notre relégation au rang de simple spectateur.

La question de la possible invasion de l’Ukraine par la Russie va bien évidemment être un sujet marquant de la Présidence Française de l’Union Européenne. Il faut se rappeler qu’Emmanuel Macron a insisté sur la « puissance » lors de la présentation des thèmes majeurs de la PFUE en abordant notamment une Europe de la Défense. Il semble donc probable que le Président de la République cherche à résoudre ce conflit, imitant ainsi Nicolas Sarkozy qui lors de la dernière présidence française de l’Union Européenne en 2008 avait servi d’intermédiaire afin de résoudre pacifiquement la crise entre la Géorgie et la Russie…

Par Pierre Clairé, analyste du Millénaire, think-tank gaulliste spécialisé en politiques publiques

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