La guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont fait bondir les prix des engrais : depuis le 28 février, l’urée enregistre des hausses d’environ 100 euros par semaine tandis que le nitrate d’ammonium a grimpé de près de 50 %. Dans un tel climat, la volonté de la Commission d’imposer de nouvelles lignes de sanctions et des quotas sur ces engrais essentiels est suicidaire pour nos chaînes d’approvisionnement.
Avec une dette publique atteignant 114 % du PIB, la France se trouve à un point de rupture insoutenable, symptôme d’une désindustrialisation tragique. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : alors que dans les années 1950, l’industrie pesait plus de 30 % du PIB et l’agriculture 18 %, la part industrielle est tombée sous les 10 % en 2025, et l’agriculture représente désormais moins de 1,5 % de la richesse nationale. Pire encore, notre balance commerciale agricole est aujourd’hui déficitaire, une première dans l’Histoire contemporaine.
Ce déclin continu relève d’une dérive lente de notre modèle économique vers l’« étato-consumérisme ». Depuis les années 1980, nous avons abandonné l’économie productive des Trente Glorieuses pour une croissance artificielle, dopée par la consommation des ménages et financée par la dépense publique (aides, subventions). Le résultat de cette névrose obsessionnelle de la relance par la demande est consternant : l’accroissement du pouvoir d’achat des Français, faute d’industrie nationale, se retrouve directement dans le chiffre d’affaires de géants de l’importation comme Shein ou Amazon. Pour briser ce cercle vicieux, il est impératif d’engager un chantier titanesque de réindustrialisation : baisse des aides à la consommation, supprimer les 35 heures et alléger l’arsenal normatif et fiscal.
Endiguer l’étato-consumérisme ne se limite cependant pas à la réindustrialisation. Cela exige également un protectionnisme assumé vis-à-vis de pays aux normes environnementales et sociales bien moins exigeantes. Encore faut-il que ce protectionnisme soit appliqué de façon pertinente.
Entré en vigueur début 2026, le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières, illustre l’absurdité technocratique de l’UE : en taxant à l’importation certaines matières premières – acier, Aluminium, engrais, ciment – que l’Europe produit peu, le MACF renchérit implicitement le coût de production de nos produits manufacturés sans pénaliser les produits finis importés. Résultat prévisible : une perte de compétitivité et une désindustrialisation accrue.
L’exemple des engrais est particulièrement éloquent. Les engrais produits en Europe sont loin de couvrir nos besoins. L’Europe en importe donc une partie significative notamment les engrais azotés dont la fabrication est très dépendante du gaz. Leur production est concentrée dans une poignée de pays. Aujourd’hui, nous importons près de 60 % de notre consommation, historiquement en provenance de Russie et de Biélorussie mais aussi du Moyen Orient.
Face à l’extrême vulnérabilité de notre appareil productif, taxer ou sanctionner à l’aveugle les importations d’engrais relève de l’aberration stratégique. Loin de protéger nos producteurs, le MACF générera un surcoût sur les engrais importés, surcoût qui sera inévitablement répercuté sur les prix de nos denrées, alors même que les produits agroalimentaires importés échappent à cette taxation. On ne peut relancer une économie productive si l’on coupe sciemment l’accès à ses intrants vitaux, tout en laissant les produits finis étrangers inonder notre marché. Selon AgriDées, la MACF engendrera 200 millions d’euros de coûts supplémentaires pour les seuls agriculteurs français.
Face à cette aberration, les professionnels du secteur et la ministre française de l’Agriculture, Annie Genevard, ont logiquement réclamé le retrait des engrais du MACF. La réponse des instances bruxelloises ? Une fin de non-recevoir assumée par le commissaire européen Christophe Hansen. Face à la flambée des coûts, l’Union européenne préfère proposer un énième « paquet de compensation ». En clair : subventionner nos agriculteurs pour qu’ils produisent à perte.
Il est grand temps de cesser de pénaliser nos agriculteurs par des mécanismes illisibles et de leur offrir des perspectives stables. Plutôt que le MACF qui cible nos intrants, nous proposons l’instauration d’une Taxe sur le Carbone Importé (TCI). Contrairement au MACF, la TCI s’appliquerait à la fois sur les matières premières et les produits finis en provenance de pays tiers dont les standards diffèrent des nôtres. Son calcul reposerait sur un critère simple et juste : la part du charbon dans la production d’électricité, véritable talon d’Achille des grands émetteurs mondiaux. Le fonctionnement de la TCI serait le suivant :
- Ciblage précis : elle viserait les 7 pays produisant plus de 200 TWh/an d’électricité charbonnière par an. Le taux appliqué serait égal à la part de charbon dans le mix électrique : Afrique du Sud 84 %, Chine 61 %, Inde 71 % mais aussi États-Unis, Japon, Indonésie, Russie à des taux plus faibles.
- Application économique : payée en douane sur la valeur du produit importé (et non sur le prix de vente), elle impacterait raisonnablement le consommateur final tout en rognant les marges souvent excessives des importateurs.
- Bénéfice financier et stratégique : en 2024, cette taxe aurait pu rapporter à la France près de 61 Mds€ soit près de six points de TVA
L’approche est doublement vertueuse. D’une part, elle renchérit les produits étrangers polluants, encourageant de fait la consommation de produits issus de notre réindustrialisation. D’autre part, elle incite fermement les pays tiers à verdir leur mix énergétique. Si l’Europe parvient à construire un consensus autour de cette TCI, elle prouvera enfin sa capacité à défendre intelligemment son indépendance économique et agricole face aux exigences du désordre mondial.
Par Philippe Charlez, Expert des questions énergétiques associé au Millénaire
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Crédit photo : Champ de Blé, près de Bréauté, de Inkey, via Wikimedia Commons, sous licence CC BY-SA 3.0.

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