Pour les prochaines élections municipales, La France Insoumise sera considérée par le ministère de l’Intérieur comme un parti “d’extrême gauche“. Elle appartenait jusque-là au nuancier des partis de gauche aux côtés de ses alliés socialistes, communistes ou écologistes. Alors que la concurrence avec le Parti socialiste pour le leadership de la gauche est féroce, Olivier Faure a critiqué cette décision. Un paradoxe étant donné que la décision est non seulement majoritaire chez les Français (74% selon l’enquête Fractures Françaises de IPSOS pour Sopra Stéria de 2024), mais aussi chez les sympathisants socialistes (69% selon la même enquête).
Pourtant, il est bel et bien nécessaire de classer LFI comme parti “d’extrême gauche“ car il s’agit d’un juste retour historique. La France a besoin d’abolir le règne du “privilège rouge“, à condition que cela n’en fasse pas apparaître un autre : celui de l’extrême centre.
La France est soumise à deux injonctions morales depuis 1945
Première injonction morale, l’extrême gauche est républicaine. Historiquement, l’extrême gauche française s’est constituée autour de mouvements déstructurés avant d’être dominée par le Parti communiste français. Il prône alors la dictature du prolétariat et ainsi l’abolition de la République bourgeoise. Cette domination culmine après le Congrès de Tours de 1920 qui acte une séparation avec la gauche réformiste de la SFIO. Seulement, depuis 1945, le PCF s’est assis à la table de la Résistance, lui permettant de s’institutionnaliser, quitte à oublier sa collaboration jusqu’à juin 1941 ou son inféodation à l’URSS jusqu’au milieu des années 1960.
Seconde injonction, la domination de la gauche morale depuis mai-1968. Féminisme, anti-racisme, écologisme, mouvements pro-LGBT, autant de mouvements qui ont été noyautés par des groupes d’extrême gauche s’appropriant des enjeux de société. C’est ce qu’Alain Touraine nomme les “nouveaux mouvements sociaux“ qui ont substitué la lutte des classes à celles des minorités discriminées par le système. Seulement, ces mouvements ont imposé leur agenda militant. Par conséquent, comment un parti comme LFI revendiquant ces idées pourrait-il être classé à l’extrême gauche puisqu’il appartient au camp du bien ?
Une situation qui bloque le pays
Ces deux injonctions sont à l’origine du piège mitterrandien qui peut être résumé simplement. La gauche de gouvernement peut s’unir à l’extrême gauche, puisque celle-ci n’est pas d’extrême gauche, alors que la droite doit s’interdire toute alliance avec les partis frappés du sceau maudit d’extrême droite. Et cela, même lorsqu’ils évoluent et s’institutionnalisent. Ce qui a été accepté au PCF est par exemple refusé au RN. Une équation politique qui prive artificiellement le pays d’une option de majorité.
Ainsi, cette option rendue impossible par ce privilège rouge bloque le pays. Certes, il n’est pas certain que l’union des droites constitue une majorité aux prochaines législatives. Il n’est peut-être pas certain qu’elle constitue une fin en soi. En revanche, elle peut doter le pays d’une majorité, puisque selon les dernières enquêtes d’opinion IPSOS et Opinion Way d’octobre 2025, le RN, LR, DLF, Reconquête et les candidats DVD enregistrent entre 50% et 55% des intentions de vote. Cet attelage a sorti par exemple l’Italie d’une décennie d’ingouvernabilité, lui permettant de réaliser des réformes économiques ou de politiques publiques dans le sens de ce que souhaite la “tyrannie de la majorité“, ce qui reste la définition de la démocratie.
La mort du privilège rouge ne doit pas aboutir à la naissance du privilège de « l’extrême centre »
Le Conseil d’Etat ne devrait pas casser cette circulaire. Malgré le recours devant le tribunal administratif déposé par LFI, le Conseil d’Etat contrairement à ce qui est souvent affirmé, ne qualifie pas la sensibilité politique des partis. Il se contente du contrôle de légalité de la circulaire, dont l’objet est de représenter à répartir des partis les uns par rapport aux autres selon un nuancier politique pour les seuls besoins de traitement de données. En l’espèce, il n’y a pas de motif pour que le Conseil d’Etat ne rejette pas le recours de LFI, de la même façon qu’il avait rejeté celui du RN sur sa classification d’extrême droite.
Derrière les motivations du ministre de l’Intérieur et son “faisceau d’indices objectifs“, il est possible de déceler une volonté de renvoyer les partis n’appartenant pas à l’arc de la raison (LFI et le RN) sur les bancs des extrêmes. Une rhétorique qui est épuisée électoralement. Son unique conséquence serait la création d’un nouveau clivage entre une nouvelle droite dominée par le RN et une nouvelle gauche dominée par LFI. Deux partis qui incarnent l’alternance aux dogmes mitterrando-chiraquiens dont le macronisme – ou l’extrême centre – a été la parfaite synthèse. La validation de la circulaire par le Conseil d’Etat, mais son absence de réponse sur le fond, alimentera la constitution d’un tel nouveau clivage, que veut l’extrême centre.Si classer LFI comme parti d’extrême gauche est un premier pas vers la fin du privilège rouge, il ne faudrait pas que lui succède un autre privilège, celui de l’extrême centre. Autrement, le pays court vers une impasse avec laquelle il sera plus complexe de rompre.
Par Matthieu Hocque, Politologue, Directeur Général du think-tank gaulliste et indépendant Le Millénaire.
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Crédit photo : 2022-01-19 21-07-11 meeting-Mélenchon-Strasbourg, de Thomas Bresson, via Wikimedia Commons, sous license CC BY 4.0.

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