Marion Pariset et Pierre Clairé pour Les Échos: “Guerre en Ukraine: l’Europe doit s’émanciper du jeu des États-Unis”

Pris dans son combat avec Pékin pour l’hégémonie mondiale, Washington voit dans la Russie de Vladimir Poutine un allié du géant chinois à affaiblir pour freiner les ambitions de Xi Jinping. Dans cette perspective, une sortie rapide du conflit ne serait finalement pas si favorable aux États-Unis en ce que l’apaisement permettrait à la Russie de rebondir rapidement. Ce jeu américain diverge avec les intérêts des européens qui doivent faire entendre leur voix pour une résolution plus rapide du conflit.

Le mirage d’une victoire totale

Pour fragiliser la Chine, les États-Unis sont sans doute tentés de viser un effondrement du régime de Poutine qui sortirait la Russie du jeu international pendant plusieurs décennies. Toutefois, cette logique pose un problème de fond pour lequel il n’existe aujourd’hui pas de solution claire : humilier la Russie entraînerait le peuple russe dans une logique de revanche dangereuse. La situation actuelle découle déjà d’un engrenage délétère similaire où l’humiliation de 1991 lors de la chute de l’URSS avait posé les bases des ambitions de Vladimir Poutine.

De la même manière, Jacques Bainville dénonçait dans son ouvrage « Les conséquences politiques de la paix »comment le traité de Versailles avait laissé l’Allemagne humiliée mais trop puissante, terreau sur lequel la Seconde Guerre mondiale a pris racine. Les défaites militaires ont profondément transformé les ambitions du Japon et de l’Allemagne qui demeurent réticents à adopter une posture militaire. Ce sentiment a pu se nourrir des souvenirs vivaces des atrocités de la guerre ancrés dans la conscience collective. Atteindre ce même niveau de répulsion à la chose militaire prendrait bien plus que quelques mois de guerre. Au contraire, cette stratégie reposerait sur un enlisement durable du conflit, planchant sur de nombreuses victimes du côté ukrainien mais surtout du côté russe.

Le pari américain

Les Américains font donc aujourd’hui le pari d’une victoire par procuration, dans un conflit localisé qui pourrait devenir un Afghanistan russe. Concentrer les efforts russes sur ce front les empêcherait de devenir un partenaire significatif pour la Chine : sur le plan politique d’abord, puisque l’entêtement russe et la multiplication des atrocités continuera d’ostraciser le pays sur la scène internationale ; sur le plan économique ensuite, puisque la Chine ne voudra pas ouvertement soutenir la Russie au risque de se mettre à dos les Européens.

L’expérience américaine a montré les limites des stratégies purement économiques face à des régimes faisant abstraction du droit international. L’Iran comme la Corée du Nord continuent de poser une menace significative aux intérêts américains malgré les embargos et les sanctions imposées par Washington. Les sanctions économiques contre la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine ont elles aussi révélé leurs faiblesses : divergences internes à l’UE, existence de réseaux économiques parallèles, remontée du cours du rouble…

Au final, le conflit en Ukraine n’est qu’une parenthèse dans la politique étrangère américaine, et non un retour d’un intérêt sincère pour la sécurité européenne. Il s’agit d’une phase dans un rapport de force de plus long terme avec la Chine, susceptible de durer jusqu’au milieu du siècle et où les États-Unis jouent leur suprématie.

Un défi pour l’Europe et pour la France

La crise en Ukraine a eu pour effet immédiat de reconstituer le bloc occidental en renvoyant les Européens dans les bras des États-Unis par l’intermédiaire de l’OTAN après les divergences avec la présidence Trump. Malgré la tentation d’une alliance de l’Occident, les Européens doivent rester conscients des limites du retour d’un front commun. Le risque ici est bien d’oublier la nature temporaire de ce combat au regard des priorités américaines. La dépendance aux hydrocarbures russes est un bon exemple de la distinction profonde entre les deux continents quant à la lecture du conflit.

Pour que l’Europe existe dans le concert des Nations, la France doit tenter de renouer avec l’esprit de grandeur porté par le Général de Gaulle qui l’a conduit à jouer un rôle central dans la construction européenne. Elle doit être un moteur d’une Europe politique et stratégique. Ainsi, sous l’impulsion de la France, l’Europe doit permettre de faire entendre notre voix et défendre nos intérêts pour une résolution du conflit. La France et l’Allemagne avaient réussi à faire adopter les accords de Minsk pour un cessez le feu en 2015. Cette fois-ci l’Europe doit intervenir non seulement pour arrêter les combats mais également dessiner les contours d’une résolution durable du conflit.

Le soutien des Américains aux ukrainiens est nécessaire tant il leur permet de rééquilibrer les rapports de forces avec la Russie. Cependant, pour éviter que le conflit ne devienne durable, il est nécessaire que l’Europe fasse entendre sa voix singulière pour exprimer une alternative à la stratégie américaine.

Marion Pariset, spécialiste des affaires étrangères et Secrétaire générale du Millénaire, think-tank spécialisé en politiques publiques

Pierre Clairé, spécialiste des questions européennes, diplômé du Collège d’Europe et directeur adjoint du pôle politique du Millénaire

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Crédit photo : Image par Udo Pohlmann de Pixabay

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