Marine Hannouna et Philippe Mocellin pour Valeurs actuelles : « Émeutes urbaines : l’État n’est pas faible, il choisit simplement ses cibles »

Tribune publiée dansValeurs actuellesle 2 novembre 2026 · l’original ↗

« Émeutes urbaines : l’État n’est pas faible, il choisit simplement ses cibles »

Les émeutes d’octobre 2026 illustrent une crise de l’autorité de l’État et une justice à deux vitesses : des institutions « faibles contre les forts et fortes contre les faibles ». Marine Hannouna et Philippe Mocellin appellent à renverser cette inversion des valeurs.

Par Marine Hannouna et Philippe Mocellin

Voiture de police à Paris
Crédit photo : Voiture de police à Paris, 2018, par Mohatatou, via Wikimedia Commons sous licence CC BY-SA 4.0, recadrée.
Les chiffres de la tribune

2 500membres des forces de l’ordre blessés depuis le début du mouvement lycéen et des émeutes d’octobre
100 000peines de prison non exécutées
× 9les amendes forfaitaires délictuelles, passées de 57 300 en 2019 à 499 900 en 2024
15 000actes pénalement répréhensibles aujourd’hui, contre 500 avant la réforme du Code pénal de 1994

Les émeutes urbaines d’octobre 2026 sont devenues l’illustration d’un dialogue asymétrique qui s’est installé dans notre pays. L’État serait devenu faible contre les forts (les voyous, les casseurs et les membres de l’ultragauche) et fort contre les faibles (les honnêtes citoyens). Il en résulte une conséquence néfaste : l’altération du contrat social, qui pose deux questions. Si l’État n’assure pas sa première mission, à savoir la sécurité, pourquoi serait-il légitime à prélever l’impôt ? Pire encore, si l’État ne se fait pas respecter des délinquants et des criminels, que gagne-t-on à le respecter ?

Un mois d’octobre 2026 symbolique de la crise d’autorité traversée par le pays

Le mois d’octobre 2026 est le symbole paroxysmique de la crise d’autorité. L’État a tout vu face à lui. D’abord, la contestation de l’autorité enseignante. Le 2 novembre, lors de la rentrée scolaire de la Toussaint, l’État fera face à un bilan extrêmement lourd : 149 personnels de l’Éducation nationale blessés et plus d’une centaine de lycées dégradés. Plusieurs millions d’euros sont déjà partis en fumée, alors que les mobilisations demandent plusieurs milliards d’euros pour répondre aux revendications. Sacré paradoxe !

Ensuite, la crise d’autorité s’est illustrée à travers la haine reçue par la police lors des émeutes urbaines. Depuis le début du mouvement lycéen, en plus des émeutes urbaines des 17, 18, 24 et 31 octobre, plus de 2 500 membres des forces de l’ordre ont été blessés, soit plus que lors des 33 actes des Gilets jaunes ou lors des émeutes consécutives à la mort de Nahel Merzouk ! Groupuscules d’ultragauche, racailles, casseurs, pilleurs, délinquants : tous se sont donné rendez-vous pour s’attaquer à l’État, tant dans ses représentants (forces de l’ordre) que dans ses représentations (mairie de Limoges).

En face, nous assistons à 40 années d’échec dans la protection sociale et la politique de la ville. Sans nier leur complexité, ce bilan nous oblige à interroger la maigreur des réponses, trop souvent centrées sur la réparation sociale au détriment de la restauration de l’autorité. Elle a préféré materner les parents au lieu de les responsabiliser. Comble de la crise d’autorité, il y eut des scènes où des parents de casseurs accompagnaient leurs enfants… dans le pillage !

L’État se venge contre les faibles

Incapable de sanctionner les « forts », l’État se venge contre les faibles. Dans l’incapacité d’être efficace sur la répression de la grande délinquance, avec plus de 100 000 peines de prison non exécutées, il s’adonne à faire preuve de créativité pénale pour punir les infractions du quotidien, grâce à l’automatisation de la sanction. C’est ici que se niche le nœud gordien de notre Nation : l’État contrôle davantage, sans réellement nous protéger.

La massification des amendes forfaitaires délictuelles (AFD), la généralisation des voitures LAPI pour le contrôle des stationnements payants (12 000 plaques scannées par jour) et le recours à l’intelligence artificielle illustrent cette tendance à l’industrialisation de la sanction. Initialement prévue pour les délits routiers, l’AFD s’étend désormais à une panoplie d’infractions de droit commun, telles que la vente à la sauvette, l’usage de stupéfiants et les vols simples. Cette procédure permet de sanctionner plus rapidement, sans que cela implique l’ouverture d’une procédure judiciaire.

Résultat, le nombre de contraventions et d’amendes a explosé. Sur la période 2019-2024, les AFD ont presque été multipliées par 10, en passant de 57 300 enregistrées en 2019 à 499 900 en 2024. Pire, elles représentent désormais 10 % des délits enregistrés par la Justice, contre moins de 1 % en 2019. Le moindre retard de paiement se solde par une amende immédiate. De rares exceptions très localisées, comme les villes de Pau et Nice, octroient un délai pour être dans la légalité. Enfin, les radars, de plus en plus sophistiqués, rapportent chaque année près de 2 milliards d’euros, alors que 96 % des excès de vitesse sont inférieurs à 20 km/h.

L’État n’est donc pas faible, il choisit seulement ses cibles.

Pour un grand renversement de cette inversion des valeurs

L’État n’est donc pas faible, il choisit seulement ses cibles. Or, cette inversion des valeurs est devenue insupportable pour beaucoup de Français. Stopper ce phénomène nécessite de mener un rééquilibrage de la légalité et de la justice pénale. Depuis 1994, la réforme Badinter réorganisant la codification du Code pénal en unités décimales a été une porte ouverte à une grande inflation normative. Avant la réforme, seuls 500 actes étaient pénalement répréhensibles. Ils sont désormais près de 15 000.

Il faut rendre la justice plus efficace et transparente. Cela passe par l’augmentation des capacités carcérales, le rétablissement de la certitude pénale et le grand chantier nécessaire de la justice des mineurs. Ce dernier doit mener à une plus grande responsabilisation des parents des casseurs et à la fin d’un laxisme provoqué par la « culture de l’excuse ».

À une justice plus ferme contre les délinquants et les criminels doit être opposée une « justice de discernement » pour les honnêtes gens. « Droit à l’erreur », « capacité de discernement », « tolérance » doivent guider les principes de l’action publique vis-à-vis des honnêtes gens partout. Finalement, cela suppose de revenir aux fondamentaux de notre pacte social. Être créancier d’un droit à la protection sociale implique, en retour, d’être débiteur d’une obligation de conformité légale.

L’État sait être fort lorsqu’il déploie 70 000 forces de l’ordre ou qu’il cible les honnêtes gens. Qu’il le soit avec les pseudo-forts ! Autrement, les fondements de l’État se verront contestés par ceux qui y croient encore, en plus de ceux qui le vomissent déjà.

Tribune publiée dans Valeurs actuelles le 2 novembre 2026. Lire sur valeursactuelles.com

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