Le bilan du trumpisme après 10 ans d’existence
Dix ans après son entrée en politique, Donald Trump est de retour à la Maison-Blanche. La note dresse le premier bilan du trumpisme : ses racines dans une agglomération de révoltes, sa méthode, son bilan intérieur et extérieur, et la question de sa survie après 2028.
Le constat
Le trumpisme naît d’un déclassement économique, d’un sentiment de dépossession et de la peur d’une Amérique qui perd son rang.
La cause
Le rejet de la mondialisation néolibérale et l’échec de politiques démocrates jugées déconnectées des attentes.
La conséquence
Une seconde révolution conservatrice, dont la pérennité dépendra de la succession de Trump en 2028.
Avant-propos
“Everything I’ve done, virtually, has been a tremendous success1.”
Ces mots ont été prononcés par Donald Trump lors d’un débat de la primaire du Parti républicain en 2015 pour l’élection présidentielle américaine de 2016, et force est de constater que Trump incarne le succès, puisque 10 ans plus tard, il est le président des États-Unis d’Amérique pour la deuxième fois en ayant éliminé toute concurrence au sein de son propre parti, mais également auprès des Démocrates en infligeant une défaite à Kamala Harris à la présidentielle de 2024. Puis, pas plus tard que le 4 juillet, jour du 249ᵉ anniversaire de la création des États-Unis d’Amérique, il a signé le texte de sa loi budgétaire, le “One Big Beautiful Bill”, qui, au préalable, avait été adopté par le Sénat et la Chambre des représentants, au grand malheur des Démocrates qui n’ont pu opposer qu’une maigre résistance. Ce sont ces mêmes Dems qui, en 2016, snobaient Donald Trump et son électorat en les percevant comme des populistes incultes, comme en témoignent les mots de Hillary Clinton : « Vous savez, pour être grossièrement généraliste, vous pourriez mettre la moitié des partisans de Trump dans ce que j’appelle le panier des déplorables2… »
Trump, on l’aime ou on ne l’aime pas, mais une chose est sûre, et c’est que le milliardaire républicain ne laisse pas indifférent tant sur le plan de sa personnalité que de sa politique. Tel Abraham Lincoln, Franklin Delano Roosevelt ou Ronald Reagan en leur temps, Trump s’est donné pour mission de changer le visage de l’Amérique en réarmant le pays afin de pouvoir faire face aux défis du XXIᵉ siècle. Ainsi, il nous est paru pertinent de prendre du recul pour comprendre ce qui caractérise la ligne politique, mais également le style politique de Donald Trump. C’est la raison pour laquelle l’objectif de ce rapport est de poser un premier bilan des dix années d’existence politique du magnat de l’immobilier alors que tout laissait penser qu’il était relégué au rang de “has been” à la suite de sa défaite à la présidentielle de 2020. Les problématiques que nous allons poser dans le cadre de cette étude sont les suivantes :
- De quoi le trumpisme est-il le symptôme et qu’est-ce qui explique sa longévité ?
- Quel est son bilan après 10 ans d’existence ?
- Le trumpisme incarne-t-il une parenthèse ou une véritable révolution américaine ? Surtout, est-ce que le trumpisme peut réellement survivre à Donald Trump ?
Pour répondre à ces questions, dans un premier temps, nous verrons que les racines du trumpisme naissent d’une agglomération de révoltes. Dans une seconde partie, nous analyserons comment le trumpisme répond à cette agglomération de révoltes par une ambition de rendre sa grandeur aux États-Unis d’Amérique et aux Américains. Dans une troisième partie, nous poserons le bilan d’une décennie de trumpisme. Enfin, dans une quatrième partie, nous verrons en quoi ce courant politique est une parenthèse ou une révolution politique durable.
Dans un souci de clarté méthodologique, précisons que, bien qu’il soit encore tôt pour dire définitivement si le trumpisme est une parenthèse ou une révolution, il est clair qu’il a eu un impact significatif sur la politique américaine et c’est cela que nous ambitionnons d’analyser. Nous sommes conscients que son héritage dépendra en grande partie de la manière dont les forces politiques et sociales aux États-Unis évolueront dans les années à venir à la suite de son départ en 2028.
1 « Tout ce que j’ai fait a, virtuellement, été un énorme succès.”. Politico Magazine. (2016). The 155 Craziest Things Trump Said This Election.
2 “You know, to just be grossly generalistic, you could put half of Trump’s supporters into what I call the basket of deplorables”.
Reilly, K. (2016, 10 septembre). Read Hillary Clinton’s ‘Basket of Deplorables’ Remarks About Donald Trump Supporters. TIME.
Par Sean Scull, géopolitologue, chargé d’études États-Unis du Millénaire et auteur de “le Populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède” aux éditions L’Harmattan.
Les racines : une agglomération de révoltes
Le déclassement néolibéral. Depuis les années 1980, la mondialisation a élevé le niveau de vie mondial, mais elle a nourri un sentiment de déracinement et d’inégalités. La classe moyenne américaine est passée de 61 % en 1971 à 50 % en 2021, et le revenu médian des ménages aisés a progressé de 69 % entre 1970 et 2020, contre 45 % pour les ménages modestes.
Une Amérique qui se sent dépossédée. La crise de 2008, le Tea Party et le réveil du fait religieux marquent la fin d’une ère. Trump s’appuie sur une Amérique rurale et ouvrière, celle de la Rust Belt frappée par les délocalisations, où il réunit 63 % des voix en 2016. Le NAFTA a coïncidé avec la baisse de 16,8 à 12,4 millions d’emplois manufacturiers entre 1993 et 2016.
La peur du déclassement mondial. Les guerres d’Irak et d’Afghanistan, la montée de la Chine, la défiance envers l’ONU et l’OMC, et le sentiment que les alliés profitent de la protection américaine alimentent le slogan Make America Great Again. En 2024, Trump élargit sa coalition : 48 % des hispaniques votent pour lui, contre 36 % en 2020.
C’est la baisse de la part de la classe moyenne dans la population américaine entre 1971 et 2021, selon le Pew Research Center.
L’échec des démocrates et la recette du trumpisme
Obama puis Biden rejetés. Selon la note, Obama a déçu sur les questions raciales, économiques et sur la santé, tandis que Biden est perçu comme trop à gauche, porteur d’une Amérique faible après le retrait d’Afghanistan, et sans doctrine face à un monde multipolaire. Dans un sondage de Gallup, 54 % des Américains jugent sa présidence inférieure à la moyenne ou médiocre.
Une méthode. Le trumpisme repose sur une volonté de fer, l’intuition, la surenchère dans la négociation, un pouvoir hyper-présidentiel, le rejet des élites, le bon sens et une communication directe par les réseaux sociaux. Il s’inspire de ses écrits de 1987, The Art of the Deal. La note propose une comparaison, à nuancer, avec un gaullisme à l’américaine.
Une idéologie. Le trumpisme rompt avec le néoconservatisme et le néolibéralisme qui dominaient le Parti républicain depuis Reagan. Il se veut un national-conservatisme anti-woke, fondé sur le bilatéralisme, le protectionnisme et un culte du chef.
Le bilan en politique intérieure
Économie et protectionnisme. Les baisses d’impôts de 2017 ont ramené l’impôt fédéral sur les sociétés de 35 % à 21 %, prolongées en 2025 par le One Big Beautiful Bill Act. La réglementation environnementale est allégée avec le slogan « Drill, baby, drill ». Sur le plan commercial, les droits de douane ont réduit le déficit commercial, mais la cote de Trump sur l’économie tombe à 36 %.
Valeurs, éducation et immigration. Création d’un bureau de la foi à la Maison Blanche, fin des programmes de diversité, projet de fermeture du ministère de l’Éducation. Sur l’immigration, l’état d’urgence à la frontière sud et des expulsions de 527 000 personnes en octobre 2025 face à un objectif d’un million par an. Selon Pew, 54 % des Américains désapprouvent les descentes de l’ICE sur les lieux de travail.
Un pouvoir contesté. Trump gouverne par décrets, avec 221 signés en moins d’un an contre 220 durant tout son premier mandat. Les critiques y voient un virage autoritaire. Des résistances existent, de la Réserve fédérale aux gouverneurs des États et aux tribunaux, sur le déploiement de la Garde nationale.
Les chiffres du trumpisme
Hausse du revenu médian des ménages entre 1970 et 2020 (en %)
Les revenus élevés ont progressé de 69 %, contre 50 % pour la classe moyenne et 45 % pour les ménages modestes.
Part des voix pour Trump en 2024 (en %, entre parenthèses 2020)
Trump progresse dans tous les groupes en 2024, surtout chez les hispaniques (48 % contre 36 %).
Droits de douane annoncés ou négociés (en %)
Les droits ont atteint 145 % sur les produits chinois, tandis que l’accord avec l’UE retient 15 %.
Nombre de décrets présidentiels signés
Trump signe 221 décrets en moins d’un an, contre 220 pour l’ensemble de son premier mandat.
Donald Trump entrera dans l’histoire comme un président transformateur, comme l’ont été en leur temps Franklin D. Roosevelt et Ronald Reagan.
Le bilan en politique extérieure
Le réalisme et le deal. Trump rompt avec la moralpolitik des démocrates au profit de la realpolitik : primauté des intérêts américains, force militaire préparée, guerre seulement si elle est gagnable. Il critique le partage des charges à l’OTAN, dont l’objectif de dépense est revu à 5 % du PIB.
Force et pacification. La Maison-Blanche revendique la fin de plusieurs conflits, mais la note rappelle la doctrine « peace through strength », avec les frappes de juin 2025 contre les sites nucléaires iraniens et l’opération de janvier 2026 au Venezuela. Elle décrit une « Donroe doctrine », retour de la doctrine Monroe sur l’hémisphère occidental.
Chine et Russie. Les États-Unis mènent depuis 2016 une stratégie de containment de la Chine, avec des droits de douane atteignant 145 % puis une trêve en octobre 2025. Avec la Russie, Trump cherche selon la note une « doctrine Nixon renversée » pour isoler Pékin.
Une révolution sur le fond et la forme : quel avenir après 2028 ?
Une seconde révolution conservatrice. Le trumpisme rompt avec le conservatisme reaganien et la Stratégie de sécurité nationale de décembre 2025 en donne la théorie : America First, réalisme flexible, respect des États-nations. Le second mandat est plus radical que le premier, avec une équipe plus loyale.
Un mouvement exportable ? La note estime qu’il est trop tôt pour le dire. Des partis de droite nationale progressent en Europe, sans que l’on sache s’il s’agit d’un effet Trump ou de l’échec des partis de centre droit et de centre gauche.
La succession. Trump ne peut se représenter en 2028. J. D. Vance apparaît comme le dauphin naturel, devant Marco Rubio ou Ron DeSantis. Deux lignes America First s’opposent : l’une identitaire et non interventionniste, l’autre néoconservatrice et impérialiste, au risque de fracturer le mouvement. Une opposition démocrate fragilisée pourrait, elle, renaître en s’appuyant sur la vie chère.
Conclusion
Né d’une agglomération de révoltes contre la mondialisation néolibérale, le sentiment de dépossession et l’échec d’Obama et de Biden, le trumpisme répond par une grandeur retrouvée grâce au protectionnisme et à la guerre commerciale, la politique extérieure servant de levier à la politique intérieure. La note conclut que Trump entrera dans l’histoire comme un président transformateur.
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