L’Italie, le mauvais élève de l’Europe, aurait-elle enfin trouvé le chemin de la vertu ? Pourrait-elle devenir un modèle pour la France, elle-même enlisée dans une crise budgétaire sans précédent ?
Depuis plusieurs années, l’évolution comparative des deux pays est saisissante. Là où la France a vu sa note de crédit dégradée ou placée sous perspective négative par toutes les grandes agences (Moody’s en février 2025, Standard & Poor’s en mai 2025, et Fitch en octobre 2025), l’Italie a, à l’inverse, obtenu des relèvements de notation de la part de ces mêmes agences. Pour la première fois depuis l’introduction de l’euro en 2002, en janvier 2026, la France emprunte désormais plus cher que l’Italie sur les marchés financiers : 3,53% contre 3,45% pour les emprunts à dix ans (taux précis : Italie 3,4573%, France 3,5253%). Cet écart peut sembler mince, mais il est révélateur : les créanciers internationaux font aujourd’hui davantage confiance au gouvernement italien qu’au gouvernement français.
Au-delà de cette parité symbolique des taux, d’autres signaux rassurent les marchés quant à la solidité financière retrouvée de Rome. Le spread (écart de rendement) entre les obligations italiennes et les Bunds allemands s’est resserré à son plus bas niveau depuis 2021, tandis qu’en janvier 2026, le taux des obligations italiennes à cinq ans (3,35%) est passé sous celui des obligations françaises (3,40%). Tout cela se produit dans un contexte où le PIB par habitant italien, mesuré en parité de pouvoir d’achat, rejoindrait celui de la France en 2025, et où l’Italie s’affiche désormais comme la 4ème puissance exportatrice mondiale en première moitié de 2024, devant le Japon — un statut que bien peu d’observateurs auraient prédit il y a une décennie.
Les chiffres du déficit budgétaire et de la trajectoire budgétaire parlent d’eux-mêmes. Certes, en 2009, les deux pays affichaient des déficits comparables : environ 5% pour l’Italie, 7,4% pour la France. Tous deux ont entamé, au cours des années 2010, une consolidation progressive. Logiquement, la crise sanitaire et économique de 2020 a détérioré fortement la position budgétaire des deux pays (9,4% pour l’Italie, 8,9% pour la France).
Mais depuis 2020, les trajectoires ont radicalement divergé. Si, entre 2020 et 2022, les deux pays avaient commencé à réduire leur déficit de manière comparable, depuis 2023, les choses se sont grippées côté français. Le déficit italien a chuté à 7,2% en 2023, avant de plonger à 3,4% en 2024, et devrait atteindre 3,3% en 2025. Le gouvernement italien ambitionne de repasser sous la barre des 3% dès 2026 (objectif : 2,8%), avec une trajectoire visant les 2% d’ici 2029. Cet assainissement budgétaire, sans précédent pour un pays de la taille de l’Italie, s’est opéré en seulement trois ans.
À l’inverse, en 2023, le déficit français a grimpé à 5,4% du PIB, et s’est aggravé en 2024 à 5,8%, dépassant largement les prévisions de la loi de finances (4,9% en 2023, 4,4% en 2024). Pour 2025, le gouvernement français vise une redescente à 5,4%, avec un objectif de 4,7% pour 2026, autrement dit, un rythme de consolidation deux fois moins rapide que celui observé en Italie. La France peine à maîtriser une trajectoire déficitaire qui s’aggrave d’année en année, tandis que l’Italie en inverse la courbe.
Mais les chiffres budgétaires ne racontent que la moitié de l’histoire. Car parallèlement à son redressement budgétaire, l’Italie a préservé et renforcé une base industrielle manufacturière véritablement compétitive, tandis que la France a connu une désindustrialisation chronique.
Cela se traduit dans les balances commerciales : l’Italie affiche un excédent commercial de l’ordre de 50 milliards d’euros en 2025, porté par une industrie dynamique dans les secteurs de précision (mécanique, automobile), du luxe (mode, design, mobilier) et de la chimie fine. La France, elle, enregistre un déficit commercial de plus de 80 milliards d’euros en 2025 (Les Français Press, 12 janvier 2026) — un écart cumulatif de 130 milliards d’euros entre les deux pays, une différence structurelle majeure.
Cette performance commerciale italienne est d’ailleurs remarquable au regard du contexte : alors que le PIB italien est environ 35% inférieur à celui de la France, les exportations italiennes (622 milliards d’euros) dépassent légèrement celles de la France (599 milliards d’euros). Comment cela est-il possible ? D’une part, par la structure même de l’économie italienne : les secteurs manufacturiers représentent 16% du PIB en Italie, contre seulement 10% en France . D’autre part, par une capacité d’adaptation remarquable du tissu industriel italien, structuré autour de 141 districts industriels répartis principalement en Vénétie, Émilie-Romagne, Marches et Toscane. Ces districts, organisés autour de la spécialisation, du partage d’expertise et d’une « confiance compétitive » entre rivaux, offrent une résilience que le modèle français, de plus en plus tertiaire et centralisé, ne possède plus.
Au-delà du commerce de biens, l’Italie bénéficie également d’une importante économie de services touristiques, générant environ 22 milliards d’euros en excédent commercial sur douze mois (Dis-leur.fr, 12 janvier 2026), compensant ainsi les déficits commerciaux éventuels et renforçant l’équilibre externe du pays.
Cet excédent commercial italien, combiné à une amélioration sensible des rentrées fiscales (résultant de réformes du système fiscal et de la lutte contre l’évasion fiscale, notamment via la facturation électronique obligatoire introduite en 2019 qui a permis de récupérer 16,3 milliards d’euros entre 2018 et 2022, selon la Fondation IFRAP, 26 novembre 2025), explique en large partie pourquoi l’Italie a réussi à réduire son déficit public si drastiquement sans détériorer sa situation sociale ou économique de manière catastrophique. Car enfin, l’Italie a dégagé, en 2024, un excédent primaire , c’est-à-dire un solde budgétaire positif hors intérêts de la dette, après la pandémie de Covid-19. Cela signifie que, abstraction faite du coût d’intérêts de sa dette (lequel s’élève à quelque 80-85 milliards d’euros annuels), l’Italie n’emprunte plus pour financer son fonctionnement. Elle vit sur ses ressources propres. C’est un signal puissant en direction des marchés, mais aussi un indicateur clé de la durabilité budgétaire. La France, en revanche, loin de dégager un excédent primaire, voit la charge de ses dépenses croître plus vite que ses ressources, annonçant une explosion de la facture d’intérêts.
Ces convergences — déficit, balance commerciale, taux d’emprunt, excédent primaire — ont conduit les agences de notation à un verdict sans appel : la note de l’Italie a été relevée par Fitch en septembre 2025 (passage de BBB à BBB+, with stable outlook), reconnaissant l’amélioration de ses finances publiques et saluant notamment « un environnement politique stable » et une « amélioration structurelle » des rentrées fiscales. À l’inverse, la France a connu des dégradations ou des placements sous perspective négative par Moody’s (février 2025), Standard & Poor’s (mai 2025) et Fitch (octobre 2025), reflets de l’inquiétude des agences quant à la viabilité des finances publiques françaises.
Incontestablement, les choses vont mieux en Italie, laquelle semble avoir repris le contrôle de son solde budgétaire, là où l’on se demande s’il y a encore un pilote aux commandes de l’avion « dette française ». Dès lors, à quel point le cas italien pourrait/devrait nous inspirer ? Quels sont les facteurs ayant permis à l’Italie d’enclencher ce redressement ? Et plus important encore : la France pourrait-elle en adopter les principes fondamentaux ?
Il ne s’agira pas ici de faire un état des lieux exhaustif et détaillé des politiques budgétaires et fiscales italiennes de quinze dernières années. La présente note entend plutôt identifier les facteurs clés ayant permis à l’Italie d’enclencher un redressement de ses finances publiques (Partie I) et évaluer dans quelle mesure la France pourrait s’en inspirer, notamment en matière de stabilité politique, de discipline budgétaire et de réformes structurelles (Partie II).
Car enfin, il importe de noter que ce redressement italien, bien que réel, comporte des nuances essentielles : la croissance économique reste anémique, les salaires réels ont baissé de 8% entre 2008 et 2024 (les salaires réels italiens ont baissé de 8% entre 2008 et 2024, tandis que les salaires réels français ont augmenté de 5% sur la même période — un coût humain réel de cette « restauration », fruit d’une compétitivité obtenue par « dévaluation interne »), et la dépendance de l’Italie aux financements européens via le plan NextGenerationEU (200 milliards d’euros, dont l’Italie est le principal bénéficiaire avec 194 milliards d’euros attribués, soit environ 20 milliards par an) soulève des questions légitimes sur la pérennité de ce redressement au-delà de 2027. Néanmoins, il existe un chemin pour redresser ses finances publiques, et l’Italie l’a engagé, parfois au prix d’efforts impopulaires et d’acceptations politiques difficiles.
Gabriel Pirad, Analyste du Millénaire
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Crédit Photo : Giorgia Meloni, via WikimediaCommons sous licence Public Domain

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