L’Allemagne entre dans le camp des ingouvernables

Note du Millénaire Europe

Les élections fédérales du 23 février 2025 révèlent une crise politique et institutionnelle profonde en Allemagne. La note retrace la fin du merkelisme et l’échec de la coalition « feu tricolore », puis analyse les scénarios d’un pays qui, entre fragmentation et cordon sanitaire, entre dans le camp des ingouvernables.

PC
Pierre ClairéDirecteur adjoint des Études au Millénaire
20 février 2025
91 pages · lecture 10 min
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En bref

Le constat

Aucune majorité claire ne se dégage : la CDU/CSU est donnée autour de 30 %, l’AfD autour de 20 % et le cordon sanitaire est maintenu.

La cause

Un merkelisme qui a privilégié la prospérité sur la souveraineté, l’échec du « feu tricolore » et la polarisation entre l’Est et l’Ouest.

La conséquence

Une grande coalition probable mais fragile, qui pourrait nourrir la montée de l’AfD et affaiblir l’Allemagne en Europe.

Principaux constats
01736sièges au Bundestag après 2021, contre 598 en format standard.
0233,1 %pour l’AfD en Thuringe en 2024, devant la CDU à 23,6 %.
0347,3 %des voix pour la CDU/CSU et le SPD réunis en 2017, contre près de 70 % en 2005.
04172 jourspour former la coalition de 2017.
0525 %d’écart de salaires entre l’Est et l’Ouest.
0668 %des électeurs de la CDU/CSU rejettent toute collaboration avec l’AfD.

Avant-propos

Les élections fédérales allemandes du 23 février 2025 marquent un tournant décisif dans l’histoire politique du pays. À bien des égards, elles ne sont pas seulement un scrutin législatif ordinaire, mais le reflet d’une crise politique et institutionnelle profonde, symptomatique des bouleversements qui traversent l’ensemble des démocraties européennes. L’Allemagne, longtemps perçue comme un modèle de stabilité, est aujourd’hui confrontée à un phénomène inédit : la fragmentation et la polarisation de son paysage politique, l’érosion de la confiance envers les partis traditionnels et la montée en puissance des formations populistes, tant à droite qu’à gauche. 

Ce phénomène pose une question essentielle : l’Allemagne est-elle en train de devenir une démocratie ingouvernable ? De même, comment la culture du « compromis à l’allemande » peut-elle survivre dans un contexte de fragmentation et de polarisation électorale ?  

L’histoire politique allemande a toujours été marquée par la nécessité de compromis. Dès la République de Weimar (1919-1933), l’incapacité des partis modérés à stabiliser un système parlementaire fragmenté avait conduit à une crise institutionnelle majeure, facilitant l’ascension du nazisme. Après 1949, la République fédérale a justement cherché à éviter ces erreurs, en instaurant un système politique hybride alliant représentation proportionnelle et stabilité institutionnelle. Ce modèle, longtemps efficace sous l’égide de la CDU/CSU et du SPD, semble désormais atteindre ses limites. Les élections de 2021, puis l’échec du gouvernement Scholz en 2024, témoignent de cette nouvelle ère d’incertitude où aucune majorité claire ne semble émerger, rendant la gouvernabilité du pays de plus en plus difficile.

Au-delà des considérations purement électorales, cette instabilité politique s’inscrit dans un contexte plus large, marqué par plusieurs limites structurelles liées au fait que le merkelisme n’a pas bien préparé l’Allemagne à la nouvelle ère. En effet, en privilégiant la recherche de la prospérité au détriment de la souveraineté, l’Allemagne était prête à vivre dans un monde pacifié et de progrès. Or, la réelection de Trump, le durcissement de la stratégie chinoise, le réveil des nations-empires comme la Russie de Poutine ou la Turquie d’Erdogan rendent impérative la recherche de souveraineté. Dépendante des Etats-Unis sur le plan militaire, de la Russie sur le plan énergétique et de la Chine sur le plan économique, l’Allemagne n’est pas prête. 

Ainsi, ces élections constituent bien plus qu’un simple test électoral : elles sont le baromètre d’une crise systémique qui pourrait redéfinir durablement l’équilibre politique allemand. Pour trois raisons majeures, le pays s’apprête à basculer dans une dynamique proche de celle observée en France après les élections législatives du 7 juillet 2024.

L’axe de la droite et de l’extrême droite a gagné en influence au sein de l’opinion publique allemande. La CDU, le parti conservateur historique, recueille aujourd’hui entre 30 et 35 % des intentions de vote. L’AfD, parti populiste de droite radicale, progresse fortement avec des estimations oscillant autour de 20 %. Ensemble, ces deux formations pourraient constituer une majorité parlementaire. Cependant, cette majorité théorique dans les intentions de vote ne se traduit pas en une capacité effective à gouverner. La CDU, sous la pression de la droitisation de son électorat et d’une concurrence accrue de l’AfD, a durci son discours, mais a maintenu le cordon sanitaire. Alors que toute union des droites est impossible alors d’autres alliances doivent être trouvées. 

Deux options sont possibles : une coalition CDU/SPD plus des partis pivots, mais le déclin du SPD et sa radicalisation à gauche posent deux limites. Celle de l’obtention de la majorité qui n’est pas certaine et celle de la gouvernabilité. Un pacte de non-censure comme en France pourrait être expérimenté. Seconde option, la constitution progressive d’une union des gauches sur le modèle du NFP avec un SPD et des Verts qui pourraient être attirés plus à gauche (à l’image du PS français d’Olivier Faure en 2022 et de Benoit Hamon en 2017) pour composer une alliance avec une gauche radicale encore désunie. Ainsi, on pourrait assister à un renversement des alliances si l’union des droites bloque le pays à l’image de l’Espagne, où Pedro Sanchez (PSOE) a réussi à former une coalition allant du centre-gauche à l’extrême gauche sans être majoritaire. Mais les dissensions entre les forces de gauche restent, pour l’heure, un frein à la constitution d’une alternative claire et cohérente.

Cette note propose d’analyser en profondeur les enjeux des élections fédérales allemandes de 2025, en revenant sur les dynamiques politiques qui ont conduit à cette situation, les forces en présence et les scénarios possibles pour l’avenir. Elle vise à éclairer les défis auxquels l’Allemagne est confrontée et les différents scénarios probables après ces élections anticipées.

Fin de l’ère Merkel et début de l’instabilité

Le merkelisme, une philosophie pour gérer un apogée. Arrivée au pouvoir en 2005 avec 35,2 % des voix contre 34,2 % pour le SPD, Angela Merkel dirige une grande coalition de 448 parlementaires sur 614. La note décrit trois piliers : une realpolitik héritée de Bismarck, la recherche de l’efficacité des politiques publiques et un modèle conciliant liberté économique et protection sociale. Le frein à l’endettement de 2009 limite le déficit structurel à 0,35 % du PIB et la dette publique passe de 82,4 % du PIB en 2010 à 59,8 % en 2019.

Un modèle qui a mal préparé l’Allemagne. En privilégiant la prospérité sur la souveraineté, le merkelisme a laissé trois dépendances : militaire envers les États-Unis, avec 1,4 % du PIB consacré à la défense et 35 000 soldats américains stationnés en 2024 ; commerciale envers la Chine, premier partenaire avec 245 milliards d’euros d’échanges en 2023 ; énergétique envers la Russie, d’où venait 40 % du gaz consommé selon la note.

736 sièges

au Bundestag après les élections de 2021, contre un format standard de 598. La réforme de 2024 plafonne l’assemblée à 630 sièges.

Note, p. 29

L’échec de la coalition « feu tricolore »

Les élections de 2021. Le SPD d’Olaf Scholz arrive en tête avec 25,7 % des voix et 206 sièges, devant la CDU/CSU à 24,1 %, son plus mauvais score. Les Verts obtiennent 14,8 %, le FDP 11,5 %, l’AfD 10,3 % et Die Linke 4,9 %. Pour la première fois depuis 1953, aucune coalition à deux n’est possible.

Quatre causes d’échec. Des incompatibilités de fond sur le budget et l’énergie ; des crises majeures, dont la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine et la récession de 2023 ; une coalition mal préparée à l’immigration et à l’insécurité, devenues prioritaires pour les électeurs ; et le blocage du budget 2025. Le 6 novembre 2024, Olaf Scholz limoge Christian Lindner, le vote de confiance échoue en décembre et des élections sont convoquées pour le 23 février 2025.

Des indicateurs dans le rouge. La production industrielle recule de 2,4 % en décembre 2024, le chômage atteint 5,7 % en janvier 2025 et les salaires à l’Est restent 25 % inférieurs à ceux de l’Ouest.

Une nouvelle loi électorale

L’Allemagne vote selon une représentation proportionnelle mixte, avec deux voix : l’une pour un député dans l’une des 299 circonscriptions, l’autre pour une liste qui détermine la répartition des sièges. La réforme de 2024 fixe le Bundestag à 630 sièges au maximum, supprime les sièges excédentaires et de compensation, et applique le seuil de 5 % sans exception.

Selon la note, la réforme avantage les partis à implantation nationale comme la CDU et le SPD, et pénalise la CSU, Die Linke, qui avait obtenu 39 sièges en 2021 avec 4,9 % grâce à ses mandats directs, et le BSW.

Un pays polarisé

La fin du bipartisme. La CDU/CSU et le SPD totalisaient près de 70 % des voix en 2005, 47,3 % en 2017. En 2021, les 18 à 24 ans votent d’abord pour les Verts (26 %) et le FDP (23 %), les plus de 60 ans pour la CDU/CSU (32 %) et le SPD (30 %).

Une fracture territoriale. Aux élections régionales de 2024, l’AfD obtient 33,1 % des voix en Thuringe, devant la CDU à 23,6 %, et plus de 30 % en Saxe. Aux européennes de juin 2024, elle recueille 15,9 % au niveau national et le BSW 6,2 %.

Les partis avant le scrutin. À la mi-février 2025, la moyenne des sondages donne la CDU/CSU à 30 ou 31 %, l’AfD à 20 ou 21 %, le SPD à 15 ou 16 %, les Verts à 13 ou 14 % et le FDP à 4 ou 5 %. Le cordon sanitaire entre la CDU et l’AfD est maintenu.

Ce scrutin marque la dernière chance des partis traditionnels de prouver qu’ils restent capables de gouverner l’Allemagne.

Les scénarios après l’élection

Une grande coalition CDU/CSU et SPD, la plus probable. Avec 190 à 200 sièges sur 630, la CDU/CSU ne peut gouverner seule. La note juge probable une alliance avec le SPD, éventuellement élargie aux Verts, au risque d’une coalition stable mais inefficace qui ferait monter l’AfD.

Une union des droites CDU/CSU et AfD, improbable. Mathématiquement possible, elle se heurte à l’incompatibilité idéologique, au risque d’isolement international, à la fracture interne de la CDU et au rejet de 68 % des électeurs de la CDU/CSU selon Forsa.

Un gouvernement minoritaire. Une majorité absolue exigerait plus de 45 % des voix, un niveau atteint pour la dernière fois en 1957 avec 50,2 %. Un gouvernement minoritaire serait instable.

De nouvelles élections. Rares en Allemagne (1972 et 1983), elles restent improbables à court terme, mais la note ne les exclut pas en cas de blocage durable. La formation d’une coalition a déjà pris 172 jours en 2017.

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L’Allemagne en chiffres

Résultats des élections fédérales de 2021 (en % des voix)

SPD25,7 %CDU/CSU24,1 %Verts14,8 %FDP11,5 %AfD10,3 %Die Linke4,9 %
Lecture

Le SPD arrive en tête en 2021 avec 25,7 % des voix, devant la CDU/CSU à 24,1 %.

Note, p. 15, 29, 31, 38, 66 : Bundeswahlleiter, Forsa, INSA, Allensbach

Conclusion

La note voit l’Allemagne basculer dans une dynamique proche de celle de la France après les législatives du 7 juillet 2024 : une majorité théorique des droites bloquée par le cordon sanitaire, une gauche désunie et aucun bloc capable de gouverner seul. Une instabilité durable affaiblirait le rôle de l’Allemagne en Europe et pourrait laisser plus de place à la France ou à la Pologne.

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Le rapport complet

L’Allemagne entre dans le camp des ingouvernables

91 pages.

Citer cette note

Clairé P., « L’Allemagne entre dans le camp des ingouvernables », Note du Millénaire, 20 février 2025, lemillenaire.org.

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L’auteur

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Crédit photo : 2016 Berlin Christmas market truck attack, EuroBill, via Wikimedia Commons, sous licence CC0 1.0. 

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