À la veille des élections du 25 septembre 2022, l’Italie pourrait voir pour la première fois une femme, Giorgia Meloni, présider le Conseil. La note de Pierre Clairé retrace la recomposition du paysage politique italien, les ressorts du succès de Fratelli d’Italia et les conséquences pour l’Europe et la France.
Le constat
Après la chute de Mario Draghi, la coalition de droite menée par Fratelli d’Italia est en position de gouverner.
La cause
Délitement des partis traditionnels, appauvrissement, dette élevée, sentiment d’abandon européen et usure des partis entrés dans l’union nationale.
La conséquence
Une victoire recomposerait les équilibres européens et interroge la stratégie de la droite française.
Avant-propos
Le 25 septembre prochain, les Italiens seront appelés aux urnes pour des élections générales anticipées capitales pour le futur du pays. En effet, l’Italie souffre de nombreux maux avec une inflation galopante, une crise énergétique qui s’annonce redoutable, une dette dont la taille disproportionnée est de plus en plus insoutenable. Cette situation, rencontrée également par les autres pays européens, vient s’ajouter à une crise politique nationale. Si nos voisins transalpins sont habitués à l’instabilité politique, cette élection pourrait être doublement historique. D’une part, nous pourrions voir pour la première fois une femme comme présidente du Conseil. D’autre part, l’extrême-droite ou droite nationale pourrait arriver au pouvoir en Italie avec Giorgia Meloni.
Ainsi, l’Italie serait un domino supplémentaire sur l’échiquier européen après la Hongrie, l’Autriche et la Suède. Ce phénomène avait connu un arrêt pendant la crise sanitaire avec la défaite notamment de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine de 2020. Pourtant, la fin de la crise sanitaire a réactivé ce processus au sein des démocraties occidentales en cours depuis le Brexit en 2016. Récemment, la Suède, pays type de la social-démocratie a récemment basculé dans une coalition de droite où c’est l’extrême droite qui est en tête de cette coalition.
Pour comprendre comment l’Italie en est arrivée là, il semble nécessaire de remonter le temps pour se questionner sur l’histoire politique italienne. En effet, la normalisation des partis extrêmes en Italie ne s’est pas faite en un jour. Il s’agit d’un long processus de délitement des partis traditionnels comme nous le rencontrons en France. Enfin, nous pourrons nous étendre sur les possibles issus de ce scrutin et disserter sur le probable retour de la droite au pouvoir. Même si des partis de droite ont pu être partie prenante dans certaines coalitions gouvernementales, c’est la première fois depuis 2011 avec Silvio Berlusconi que la droite est possiblement sur le point de gouverner.Cette possible arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir interroge sur plusieurs volets. Au-delà des portraits qui sont faits à son égard, quelle est la véritable ligne politique de la leader de la droite nationale ? Quelles sont les ressorts de son succès ? Quelles seraient les conséquences pour l’Europe et pour la France ?
Comment l’Italie en est arrivée là
Une vie politique longtemps bipolaire. Après 1945, la Démocratie chrétienne domine, capable de dépasser 40 % des suffrages et de gouverner seule, tandis que le Parti communiste, premier parti d’opposition au-delà de 30 %, reste tenu à l’écart. Minée par les scandales, la Démocratie chrétienne s’autodissout en 1994.
Berlusconi et la normalisation des extrêmes. En 1994, Silvio Berlusconi fonde Forza Italia et s’allie à la Ligue du Nord et à l’Alleanza Nazionale, héritière du MSI : pour la première fois, ces partis entrent au gouvernement.
2013 et 2018, la percée des populistes. Crédité de moins de 5 % avant le scrutin de 2013, le Mouvement 5 étoiles obtient 25,56 % des voix, loin devant Mario Monti (10,56 %). En 2018, il devient le premier parti avec 32,68 % et gouverne avec la Lega de Matteo Salvini, qui a nationalisé l’ancienne Ligue du Nord et atteint 17 %.
Des indicateurs dans le rouge
Un appauvrissement. La note relève que le PIB par habitant italien a reculé depuis 2008, contrairement à la France ou à l’Espagne. Le taux d’emploi reste l’un des plus bas de l’OCDE, et la part des ménages en pauvreté relative est deux fois plus élevée au Sud qu’au Nord.
Une démographie en berne. Le taux de fécondité est tombé à 1,24 enfant par femme en 2020, sous celui du Japon et loin du seuil de renouvellement de 2,1.
Une dette qui pèse. La dette publique atteint 151 % du PIB en 2021. En août 2022, le taux à 10 ans s’établit à 3,27 %, contre 2,18 % en Espagne et 2,06 % dans la zone euro.
Un sentiment d’abandon européen. Sur les 180 000 migrants ayant traversé la Méditerranée en 2016, seuls 6 000 ont pu rejoindre un autre pays européen pour demander l’asile. La note y voit l’origine d’une contestation de l’Union européenne en Italie.
De l’union nationale à la chute de Mario Draghi
Une coalition « contre nature ». En février 2021, le Mouvement 5 étoiles, la Lega, le Parti démocrate, Forza Italia et Italia Viva soutiennent le gouvernement de Mario Draghi. Seul Fratelli d’Italia reste dans l’opposition.
Une coalition qui se délite. La réélection de Sergio Mattarella, puis les critiques de Giuseppe Conte sur les livraisons d’armes à l’Ukraine fragilisent l’attelage. Le 21 juin 2022, Luigi Di Maio quitte le Mouvement 5 étoiles avec une cinquantaine de députés.
La chute. Le 14 juillet, le Mouvement 5 étoiles ne vote pas la confiance. Le 20 juillet, la Lega, Forza Italia, Fratelli d’Italia et le Mouvement 5 étoiles s’abstiennent : Mario Draghi démissionne et des élections sont convoquées pour le 25 septembre.
des intentions de vote pour Fratelli d’Italia, contre 4,4 % aux élections de 2018 et 2 % en 2013.
Vers l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni ?
Une droite en position de force. Le 27 juillet, les partis de droite ont renouvelé leur coalition, le chef du parti arrivé en tête devant être leur candidat à la présidence du Conseil. Créditée de près de 50 % des voix, la coalition obtiendrait près de 60 % des sièges selon les sondages, face à une gauche divisée.
Le seul parti d’opposition. Fratelli d’Italia a bénéficié d’être le seul parti hors de la coalition d’union nationale. La Lega est passée de 24 % au début de cette coalition à environ 12 %, tandis que Giorgia Meloni progressait de 9 points.
Une ligne politique. Giorgia Meloni est atlantiste, a critiqué l’action russe en Ukraine dès le début et siège avec les conservateurs de l’ECR. Convertie à un euroréalisme, elle veut renégocier les règles budgétaires européennes et l’usage des 219 milliards d’euros attendus du plan de relance, défend les valeurs traditionnelles et une ligne dure sur l’immigration.
Une trajectoire personnelle. Issue du quartier populaire de la Garbatella à Rome, ministre de la Jeunesse à 31 ans en 2008, elle cofonde Fratelli d’Italia en 2012 et en prend la tête en 2014. Pour gouverner, elle doit rassurer ses partenaires européens, après le veto opposé en 2018 à la nomination de Paolo Savona.
Plus que des tactiques électorales d’union, c’est la réponse ou non aux préoccupations de ces électeurs qui détermine la place de la droite classique.
Les conséquences pour l’Europe et la France
Une nouvelle architecture européenne. Le Rassemblement national compte désormais 89 députés, Chega est passé de 1 à 12 députés au Portugal, et des partis de droite nationale progressent en Suède, en Espagne ou en Finlande. Aux européennes de 2019, le PPE a perdu 34 sièges et les socialistes 31.
Un Conseil européen recomposé. Les socialistes dirigent 7 pays représentant 36,34 % de la population de l’Union, le PPE 7 pays mais seulement 10,69 %. Une victoire de Giorgia Meloni porterait à 16 % la population dirigée par l’ECR et poserait à la droite européenne la question de ses alliances.
Un phénomène similaire en France ? La note appelle à ne pas assimiler Giorgia Meloni et Marine Le Pen, qui divergent sur l’économie et la Russie et siègent dans des groupes européens différents. Le contexte institutionnel et les indicateurs économiques et migratoires diffèrent aussi. Pour la droite française, l’enjeu est d’abord de répondre aux préoccupations de ses électeurs.
L’Italie en chiffres
Score de Fratelli d’Italia (en %)
Fratelli d’Italia passe de 2 % en 2013 à 24 % des intentions de vote en 2022.
Intentions de vote en 2022 (en %)
Fratelli d’Italia devance nettement la Lega et le Mouvement 5 étoiles.
Taux d’intérêt à 10 ans en août 2022 (en %)
L’Italie emprunte à 3,27 %, plus d’un point au-dessus de la zone euro.
Part de la population de l’Union dirigée par chaque famille politique (en %)
Avec l’Italie, l’ECR dirigerait 16 % de la population de l’Union.
Conclusion
La note observe une droitisation en Europe et un rétrécissement de la social-démocratie. L’exemple italien n’est pas encore le plus probable en France, mais les 89 députés du Rassemblement national sont un signal d’alerte. Pour gouverner, Giorgia Meloni doit gagner les élections, bâtir une coalition majoritaire et rassurer à l’international.
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