La France face aux émeutes urbaines

Note du Millénaire Justice et Sécurité

S’y préparer, se protéger et reprendre le contrôle

En 2023, la France a connu les émeutes les plus violentes de son histoire récente. Le rapport retrace cinquante ans d’émeutes urbaines et de politique de la ville, mesure le basculement de 2005 à 2023 et propose un plan en deux axes : se préparer, puis reprendre le contrôle des territoires.

MH
Matthieu Hocque, Jérôme LadesDirecteur adjoint des études du Millénaire ; Analyste du Millénaire
15 août 2024
99 pages · lecture 8 min
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En bref

Le constat

672 communes touchées, 782 membres des forces de l’ordre blessés et 12 031 véhicules incendiés en dix jours en 2023.

La cause

Cinquante ans de politique de la ville, près de 10 milliards d’euros par an, sans enrayer la pauvreté ni le trafic.

La conséquence

Douze propositions : préparer police et justice, reconquérir, démolir les tours et reconstruire.

Principaux constats
01672communes touchées par les émeutes de 2023, contre environ 300 en 2005.
02782membres des forces de l’ordre blessés en 2023.
03793 M€de sinistres déclarés aux assureurs en 2023.
049,98 Md€consacrés à la politique de la ville en 2023.
0542 %de taux de pauvreté dans les quartiers prioritaires.
0660 %des personnes interpellées en 2023 étaient primo-délinquantes.

Avant-propos

Avec les émeutes au Royaume-Uni, nombreux sont ceux qui ont fait le lien avec les émeutes de l’été 2023. Or, une telle comparaison est inopérante. Les émeutiers français sont, pour plus de la moitié, mineurs et surtout n’ont aucune revendications politiques lorsque les émeutiers britanniques justifiaient leur action injustifiable par le choc migratoire. En effet, les 4 164 émeutiers français ont invoqué des motifs divers tels que « l’influence du groupe » (41 %) la « curiosité » (29 %) ou la « recherche d’adrénaline » (23 %). Seulement, ces profils « d’émeutiers enfantins durement punis par la justice » constituent une communication gouvernementale masquant la réalité : le pire est à venir.

Il y a un peu plus d’un an, la France a été secouée par les pires émeutes de son histoire. En France, ces émeutes tendent de plus en plus vers une logique insurrectionnelle. La différence entre une émeute et une insurrection réside dans le fait que cette dernière est organisée autour d’un mode opératoire précis (1), contre une autorité explicitement nommée (un gouvernement, une administration) (2) et cherche à renverser cette autorité (3). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, une insurrection n’est pas liée à une idéologie ou à un projet politique précis, mais résulte souvent d’un fait de société perçu par les futurs émeutiers comme un acte d’autorité abusive pratiqué par le pouvoir en place, comme des « violences policières » dans l’esprit des émeutiers. 

Les émeutes urbaines françaises répondent de plus en plus aux codes de l’insurrection. La première vague d’émeutes en 2005 a mis en place un mode opératoire qui sera ensuite toujours appliqué (incendies de voitures, coupe-gorges contre la police dans les quartiers, etc.). Les émeutes de 2007 à Villiers-Le-Bel, moins connues, ont brisé un tabou : les émeutiers sont explicitement prêts à prendre la vie de policiers, puisque pour la première fois ils sont ciblés par des tirs d’armes à feu. Enfin, les émeutes de 2023, ont acté le renversement de l’autorité dans les quartiers. La police a perdu la guerre des territoires face aux narco-trafiquants puisque même lorsqu’elle peut intervenir, son action n’est pas durable. En effet, après avoir contenu les émeutes, rien n’a structurellement changé dans les quartiers. Exemple emblématique, malgré la gestion des émeutes, l’année 2023 a battu tous les records de 2022 à Marseille : 47 décès sur fond de trafic de stupéfiants, (+42 % par rapport à 2022) et 118 blessés, (+174 %).

Cette étude vise à recenser l’ensemble des émeutes ayant eu lieu en France depuis les années 1970 et de faire un bilan comparatif des émeutes de 2005 et 2023 (1), sur les échecs des réponses apportées notamment sur les 40 années de la politique de la ville (2) et enfin de proposer un programme ambitieux en trois temps pour reprendre le contrôle des territoires perdus de la Républiques (3).

Des émeutes aux origines anciennes

Des premières violences aux années 1990. Les premières émeutes urbaines éclatent à la fin des années 1970 dans l’agglomération lyonnaise. En 1990, à Vaulx-en-Velin, trois jours d’émeutes causent 80 millions de francs de dégâts et la médiatisation devient nationale.

Ni jacquerie, ni mouvement social. Le rapport distingue l’émeute de la manifestation et de l’insurrection. Contrairement aux Gilets jaunes, déclenchés par une mesure fiscale, les émeutes urbaines partent d’un fait divers et ne portent pas de revendication construite.

Une question occidentale. Los Angeles en 1992, Ferguson en 2014, Minneapolis en 2020, Brixton en 1981, Tottenham en 2011 : les comparaisons existent, mais le modèle républicain français diffère du modèle multiculturaliste anglo-saxon.

Une réponse unifactorielle à une crise multifactorielle

Des quartiers en marge. Environ 1 514 quartiers relèvent de la politique de la ville, soit 5,4 millions d’habitants. Le taux de pauvreté y atteint 42 %, trois fois plus qu’ailleurs, et le chômage 22,5 % contre 8,2 %. 26 % des habitants s’y disent en insécurité, contre 10 % en France.

Une économie souterraine. Les faits constatés d’infractions à la législation sur les stupéfiants, quasi nuls en 1975, dépassent 100 000 au tournant des années 2000. 8 027 armes ont été saisies en 2023, dont 297 armes de guerre, et 30 % des saisies ont lieu dans des affaires de stupéfiants.

Cinquante ans de politique de la ville. Du programme Habitat et vie sociale de 1977 à la loi Lamy de 2014, les plans se succèdent. 90 % des quartiers traités en 1977 sont aujourd’hui des quartiers prioritaires. La rénovation urbaine a démoli 151 000 logements et en a reconstruit 136 000 entre 2005 et 2015 pour 48 milliards d’euros, sans réduire la pauvreté.

Un effort financier constant. Les moyens de la politique de la ville sont passés de 5,61 milliards d’euros en 2010 à 9,98 milliards en 2023, hors rénovation urbaine et dépenses des collectivités.

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Quartiers et politique de la ville

Quartiers prioritaires et reste de la France (%)

Chômage, QPV22,5 %Chômage, France8,2 %Familles monoparentales, QPV31,7 %Familles monoparentales, France15,3 %16-25 ans sans emploi ni formation, QPV29,4 %16-25 ans sans emploi ni formation, ailleurs16,6 %Sentiment d’insécurité, QPV26 %Sentiment d’insécurité, France10 %
Lecture

Sur chaque indicateur, l’écart va du simple au double ou plus.

Source : rapport du Millénaire, d’après l’ONPV, la Cour des comptes et la Fondation iFRAP

D’une logique revendicative à une logique insurrectionnelle

2005, une année de rupture. Du 27 octobre au 17 novembre 2005, les émeutes s’étendent à près de 300 communes dans 25 départements. Le bilan : 10 346 véhicules incendiés, 224 policiers, gendarmes et pompiers blessés, 233 bâtiments publics dégradés et 200 à 250 millions d’euros de dommages assurés. L’état d’urgence est décrété.

2007, les policiers pris pour cible. À Villiers-le-Bel, 119 policiers sont blessés, dont 81 par des tirs de chevrotine. Pour la première fois, les forces de l’ordre sont visées par des armes à feu.

2023, une ampleur inédite. En dix jours, 672 communes dans 95 départements sont touchées, 782 membres des forces de l’ordre blessés, 12 031 véhicules incendiés, 2 508 bâtiments incendiés ou dégradés, dont 273 bâtiments des forces de l’ordre, 105 mairies et 243 écoles. Les sinistres déclarés atteignent 793 millions d’euros.

Des émeutiers jeunes. Les mis en cause sont à 91 % des hommes, âgés de moins de 23 ans en moyenne, et près de 60 % sont des primo-délinquants. Ils invoquent l’influence du groupe (41 %), la curiosité (29 %) ou la recherche d’adrénaline (23 %).

Une réponse pénale rapide. Sur 4 164 mis en cause, 3 847 ont fait l’objet d’une réponse pénale. Un peu plus de 60 % des majeurs condamnés l’ont été à une peine d’emprisonnement ferme, contre 38 % en moyenne en 2022.

782

policiers, gendarmes et pompiers blessés en dix jours d’émeutes en 2023, près de quatre fois plus qu’en 2005.

Ministère de l’Intérieur, cité par le rapport
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2005 et 2023 : deux vagues d’émeutes

Forces de l’ordre et pompiers blessés

20052242023782
Lecture

Presque quatre fois plus de blessés en deux fois moins de temps.

Source : rapport du Millénaire, d’après le ministère de l’Intérieur, l’IGA et l’IGJ
Un État comme la France ne peut accepter de voir son modèle concurrencé par un autre sur notre propre territoire.

Axe 1 : s’y préparer et se protéger de futures émeutes

Préparer les moyens policiers. Proposition 1 : renforcer les ressources humaines en mobilisant la réserve opérationnelle.

Proposition 2 : créer un office central interministériel dédié aux quartiers sensibles, doté d’une cellule de recoupement du renseignement et d’une cellule préventive en temps réel.

Proposition 3 : mutualiser les capacités opérationnelles au profit de l’office central, en y associant police, gendarmerie, police municipale, sécurité intérieure, Éducation nationale, CAF, DGFiP, CPAM et une cellule informatique.

Préparer la justice. Proposition 4 : préparer la réponse judiciaire en favorisant la comparution immédiate.

Proposition 5 : encourager la perte de droits civiques pour les émeutiers.

Axe 2 : reprendre le contrôle des territoires perdus de la République

Reconquérir le territoire. Proposition 6 : décréter l’état d’urgence localisé, pour désarmer les trafiquants.

Proposition 7 : recruter des policiers dédiés aux territoires perdus, soit plus de 10 000 policiers selon les estimations du rapport.

Proposition 8 : créer un parquet national anti-drogue, sur le modèle du parquet national antiterroriste.

Détruire et démolir les tours et les grands ensembles. Proposition 9 : démolir les tours, dont l’architecture favorise selon le rapport la ghettoïsation et la criminalité.

Reconstruire les quartiers sur une nouvelle doctrine. Proposition 10 : mettre en place un nouveau pacte pour le travail, avec un abaissement des charges sociales durant les trois premières années d’emploi.

Proposition 11 : créer un lycée « Henri IV » par département pour accueillir les meilleurs élèves de ces quartiers.

Proposition 12 : renforcer les internats d’excellence pour les élèves perturbateurs.

Conclusion

Agir vite. Entre 2005 et 2023, le rapport observe une radicalisation accélérée des émeutes. Un programme de reconquête prendra du temps : plus l’action tarde, plus la situation deviendra irrécupérable.

Couverture du rapport
Le rapport complet

La France face aux émeutes urbaines

99 pages.

Citer cette note

Hocque M., Lades J., « La France face aux émeutes urbaines », Note du Millénaire, 15 août 2024, lemillenaire.org.

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L’auteur

Matthieu Hocque et Jérôme Lades

Directeur adjoint des études du Millénaire ; Analyste du Millénaire.

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