Pour une nouvelle stratégie française de la recherche et de l’innovation afin de gagner la course technologique
La France a été une grande puissance scientifique et technologique grâce à l’action du général de Gaulle, mais elle perd du terrain face à l’Allemagne, aux États-Unis et à l’Asie. La note dresse l’état des lieux de la recherche française et propose 34 mesures pour faire de la France une nation de savants et gagner la course technologique.
Le constat
La recherche française perd du terrain : recul de la part des publications et des brevets, effort de R&D stagnant autour de 2,2 % du PIB.
La cause
Un financement insuffisant, un système universitaire bureaucratisé, des carrières peu attractives et un lien faible avec les entreprises.
La conséquence
Perte de rayonnement, fuite des cerveaux et risque de dépendance technologique face aux États-Unis et à la Chine.
Avant-propos
Pour une nouvelle stratégie française de la recherche et de l’innovation afin de gagner la course technologique
Dès les années 1980, les Français pouvaient accéder à leur banque, réserver des voyages ou effectuer des démarches administratives en ligne. Alors que toutes ces activités étaient devenues évidentes pour des millions de Français, seul un nombre restreint de militaires et de scientifiques de haut niveau avaient accès à des technologies comparables aux Etats-Unis. Issu d’un programme gouvernemental né pour moderniser le système de télécommunication du pays, le projet du Minitel avait été porté par l’entreprise publique « France Telecom », chargée alors de distribuer gratuitement un exemplaire à chaque foyer du pays. Cependant, le produit ne s’est jamais répandu au-delà de nos frontières, à l’exception de la Belgique. De plus, conçu comme une interface graphique du réseau téléphonique, le Minitel aura été rapidement remplacé, même en France, par le World Wide Web, invention du professeur britannique expatrié aux États-Unis, Tim Bernars-Lee.
Il a été soutenu par Hugh Schofield (journaliste à la BBC) que l’effondrement du Minitel, notamment en raison de leur incapacité à l’exporter, était imputable aux directeurs seuls de France Télécom, pour des principes commerciaux qui leur étaient propres. Cependant, il est également courant d’affirmer que le gouvernement français avait délibérément arrêté son conseil de recherche en informatique soutenu par l’État, convaincu d’avoir atteint le monopole du marché. Il semble donc que l’absence de politique d’orientation de la recherche ait été à l’origine de l’incapacité de la France à rester un concurrent crédible des technologies de l’information américaines, et non l’inverse. En effet, lorsque le même gouvernement français a persisté dans l’orientation de certaines technologies spécifiques, des champions industriels sont nés. C’est le cas dans l’aviation, avec le Concorde ou Airbus, aujourd’hui premier constructeur d’avions mondial, des trains à grande vitesse, ou plus généralement des institutions scientifiques, comme le Centre national de la recherche scientifique, le CNRS, 6ème producteur de brevets en France, et 4ème éditeur d’articles scientifiques mondial en 2020. On peut également citer le Centre de recherche atomique, CEA, premier producteur européen de brevets.
Nous devons ces succès, les derniers qui fassent encore plusieurs décennies après la fierté économique de le France, aux mesures mises en place par le Général de Gaulle. La débâcle française de 1940 face à une armée allemande motorisée et aérienne aura fait prendre conscience de l’importance de la technologie et de l’innovation en matière de défense et d’intérêts nationaux. La victoire américaine sur le Japon par l’utilisation d’armes atomiques aura fini par imposer pleinement cette nécessité. Animé par l’idée de l’indépendance national, le Général de Gaulle s’empresse de poser les bases en 1945 du CEA et du CNRS. Le premier a alors comme objectif de donner une indépendance en matière d’énergie et de défense nucléaire. Le second a vocation à centraliser la recherche fondamentale et à être le lieu de sa coordination afin d’anticiper les futurs intérêts de la nation. En revenant au pouvoir en 1958, De Gaulle finit d’instaurer un mode d’évaluation de la recherche scientifique qui incombe au politique, celui-ci après consultation d’un comité d’experts, étant le dernier à trancher.
Comment la France a-t-elle dès lors perdu son statut de grande puissance scientifique, maintenant loin derrière ses voisins Allemands, Anglais et plus encore les Américains ou les pays d’Asie ? Nous tâcherons d’établir un état des lieux de la recherche française, et de brosser un portrait des mesures politiques prises depuis la présidence du Général de Gaulle. Cela nous conduira à établir les défauts dont la France pâtie en matière de recherche et nous permettra alors d’établir des propositions afin de redonner à la France sa grandeur et son rayonnement scientifiques et techniques. Notre objectif de faire de la France, une nation de savants est d’autant plus impératif que le monde est entrée dans une phase de progrès de plus en plus rapide et que les États sont en concurrence pour obtenir un avantage comparatif.
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L’état des lieux : du gaullisme à un rayonnement en recul
L’héritage gaulliste. Le général de Gaulle pose en 1945 les bases du CEA et du CNRS, puis crée en 1958 un comité interministériel de la recherche avec douze experts indépendants. Certains qualifient son premier septennat (1958-1965) d’âge d’or de la recherche. Depuis, la France a cherché à moderniser et internationaliser son système, notamment avec l’Agence nationale de la recherche sous Nicolas Sarkozy, mais la transition reste inachevée.
Un rayonnement qui s’érode. La France était en 2018 le 7e pays en publications scientifiques, avec 60 000 publications de moins que l’Allemagne. Sa part des publications mondiales est passée de 4,2 % en 2005 à 2,8 % en 2018, et sa part des demandes de brevets à l’office européen de 8,1 % en 1995 à 6,2 % en 2018. Le CNRS est le 4e éditeur d’articles scientifiques mais seulement le 6e déposant de brevets.
L’emploi scientifique. En 2018, la France compte plus de 452 000 équivalents temps plein en emploi scientifique, dont 116 000 chercheurs. Les entreprises emploient 61 % de l’emploi affecté à la R&D. Le nombre d’étudiants en doctorat recule, avec 16 000 inscrits en 2018, soit presque 20 % de moins qu’il y a dix ans. Les études sont attractives, avec 42 % d’étudiants étrangers en programmes doctoraux en 2014, mais les cerveaux ne restent pas.
Un effort constant mais insuffisant. La dépense de R&D atteint 2,19 % du PIB en 2019, dont 1,4 % pour le privé, avec des variations entre 2,1 % et 2,3 % depuis trente ans. Le crédit d’impôt recherche coûte plus de 9 milliards d’euros en 2018, soit 0,40 % du PIB contre 0,18 % en moyenne dans l’OCDE et 0,07 % en Allemagne.
du PIB consacré par la France à la R&D en 2019, contre 2,17 % en 2002, alors que l’Allemagne passait de 2,47 % à 3,18 % sur la même période.
Les défaillances face à la concurrence internationale
Un décrochage face aux autres puissances. La dépense de R&D oscille autour de 2,2 % du PIB en France contre 2,47 % en moyenne dans l’OCDE. La Chine passe de 0,57 % en 1995 à 2,23 % en 2019. En Corée, elle passe de 2,21 % en 2002 à 4,5 % en 2018. Pendant ce temps, l’Allemagne a augmenté son effort de 0,5 point en vingt ans, la France de 0,02 point.
Un système universitaire bureaucratisé. Le temps de recherche des enseignants-chercheurs est amputé par les tâches administratives. Le salaire d’entrée moyen des chercheurs représente 63 % de celui de l’OCDE en 2013, et la progression de carrière repose sur l’ancienneté. Les crédits de base des laboratoires baissent depuis trente ans, et le taux de succès aux appels à projets de l’ANR est de 16 % en 2018.
Un lien insuffisant avec les entreprises. La France se classe 35e pour les partenariats universités-entreprises selon la Banque mondiale. Les entreprises financent 56 % de la dépense de R&D, contre 78,3 % au Japon, 76,2 % en Corée du Sud et 63,6 % aux États-Unis. La note cite l’exemple de Sanofi, qui n’a pas produit de vaccin contre la Covid-19, alors que le Français Stéphane Bancel a fait fortune avec Moderna aux États-Unis.
Les exemples allemand et britannique. L’Allemagne a augmenté de façon stable son budget de recherche, à plus de 3,1 % du PIB, dont 68,8 % financés par les entreprises. Le Royaume-Uni finance 3,2 % de la R&D mondiale avec 0,9 % de la population mondiale, mais ne consacre que 1,7 % de son PIB à la recherche.
Il s’agit ainsi de faire de la France, une nation de savants pour gagner la course du progrès qui est une des clés de la compétition mondiale.
Les propositions pour une nation de savants
La note structure ses 34 propositions en quatre grands axes : une nouvelle vision stratégique, gagner la bataille de l’innovation, gagner la guerre des cerveaux et rêver avec de grands projets.
Investir dans la recherche (propositions 1 à 4). 1. Atteindre 3 % du PIB en R&D en 2030 et 4 % en 2040. 2. Exclure les dépenses de R&D du calcul de la règle des 3 % du Pacte de stabilité, ou du moins les dépenses supplémentaires. 3. Relancer un plan Juncker consacré à la recherche, visant 160 milliards d’euros d’investissement annuel avec une contribution européenne de 35 milliards. 4. Adopter un grand plan d’investissement pour l’innovation, le volet recherche du plan de relance européen ne représentant que 7,8 milliards sur 100 milliards.
Identifier les priorités (5 et 6). 5. Choisir à partir du Commissariat au plan 10 secteurs d’avenir. 6. Doter le Commissariat au plan d’un budget d’investissement dans les technologies de rupture, sur le modèle de la DARPA américaine.
Mieux utiliser les moyens (7 à 11). 7. Mieux contrôler l’allocation de la DIRD et du CIR et faciliter les financements privés. 8. Associer l’allocation des moyens à l’obligation de résultats. 9. Réviser le CIR : commission d’enquête sur son usage par les grands groupes, réorientation de 10 % supplémentaires vers les PME et start-up, plafond à 20 % pour les grands groupes, conditionné à l’embauche de doctorants. 10. Faire des régions des acteurs de l’innovation. 11. Simplifier les programmes européens.
Gagner la bataille des normes (12 à 15). 12. Démocratiser l’accès au brevet et verser des royalties aux chercheurs. 13. Protéger fermement la propriété intellectuelle. 14. Favoriser des standards technologiques d’initiative européenne. 15. Harmoniser le système européen de crédits d’enseignement.
Gagner la guerre des cerveaux (16 à 21). 16. Gagner la bataille des meilleurs talents mondiaux. 17. Attirer les jeunes talents étrangers avec des bourses post-doctorales de l’ANR. 18. Adapter la politique migratoire avec un abattement pour les impatriés gagnant plus de 50 000 euros par an. 19. Augmenter le pouvoir d’achat des chercheurs et indexer les rémunérations sur les résultats. 20. Créer des formations de techniciens supérieurs dispensées par les instituts de recherche. 21. Repenser l’organisation de la recherche avec un système hybride entre grands organismes et petites unités fonctionnant comme des PME.
Rêver avec les grands projets (22 à 34). 22. Renouer avec les grands projets scientifiques et voter une loi de programmation de la recherche. 23. Établir des priorités européennes. 24. Développer un réseau Hyperloop européen. 25. Développer l’aviation supersonique ou suborbitale. 26. Favoriser un nouveau modèle de ville. 27. Prévenir le vieillissement. 28. Éradiquer les maladies génétiques d’ici 2050. 29. Soutenir la fusion nucléaire. 30. Développer le solaire spatial. 31. Développer l’ingénierie climatique. 32. Ordinateur quantique. 33. Favoriser la robotisation. 34. Développer le métavers européen.
La recherche française en chiffres
Dépenses de R&D en 2018 (en % du PIB)
La France consacre 2,19 % de son PIB à la R&D, contre 3,18 % en Allemagne et 4,5 % en Corée.
Nombre de publications scientifiques en 2018
La France compte 66 352 publications en 2018, contre 104 396 pour l’Allemagne.
Part de la R&D financée par les entreprises (en %)
Les entreprises financent 56 % de la R&D en France, contre 78,3 % au Japon.
Aides publiques directes et fiscales à la R&D des entreprises (en % du PIB)
Les aides à la R&D atteignent 0,40 % du PIB en France, contre 0,18 % dans l’OCDE et 0,07 % en Allemagne.
Part de la France dans le monde (en %)
La part française des publications passe de 4,2 % à 2,8 % et celle des brevets de 8,1 % à 6,2 %.
Conclusion
Pour redevenir une nation de savants, la France doit définir les orientations de la recherche et les thématiques utiles à son économie. L’État doit être l’acteur du temps long, définir de grands projets et délivrer les financements selon ces thématiques, avec des appels à projets à très long retour sur investissement inspirés des moonshot projects de Google.
La note conclut que la France doit se positionner en pionnière de la régulation des nouvelles technologies et rester à la pointe pour des raisons de compétitivité, d’emploi et de souveraineté, afin de ne pas être tributaire d’entreprises américaines ou chinoises pour ses infrastructures technologiques stratégiques.
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William Thay et Clément Perrin et Sacha Maire
Président du Millénaire ; Directeur des Études ; Analyste.
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