La renaissance d’un idéal européen
Pour affronter le monde d’après-crise, l’Union européenne doit devenir une superpuissance du XXIème siècle, capable de rivaliser avec les États-Unis et la Chine, sans devenir un État fédéral. Le rapport du Millénaire formule plus de 150 propositions autour de cinq priorités : politique, prospérité, protection, projection et promotion.
Le constat
L’Union, première puissance économique mondiale en 2005, a été dépassée par les États-Unis et bientôt par la Chine.
La cause
Une Europe restée fidèle au modèle néolibéral, sans stratégie de puissance ni politique étrangère commune.
La conséquence
Une Europe des nations superpuissance autour de cinq priorités : politique, prospérité, protection, projection, promotion.
Avant-propos
La France occupe la présidence tournante de l’Union européenne depuis le 1er janvier 2022, cette situation exceptionnelle qui arrive tous les 13 ans, doit permettre de faire passer l’Union européenne dans le XXIème siècle. En effet, la crise sanitaire a servi de catalyseur et a accéléré les grandes mutations mondiales déjà à l’œuvre. Nous assistons certainement à la plus grande crise internationale depuis la Seconde Guerre mondiale, qui appelle à rebâtir notre modèle à bout de souffle.
Nous devons nous préparer au monde d’après-crise alors que nous assistons à un basculement de grande ampleur qui possède plusieurs dimensions : une transformation économique, une évolution géopolitique, une concurrence systémique, la rapidité du progrès, et des défis transnationaux.
La transformation économique repose sur deux piliers : l’émergence d’un nouveau cycle économique qui tourne la page de l’ère néolibérale et l’émergence de la zone indopacifique comme moteur de la croissance économique.
L’évolution géopolitique est marquée par le retour des nations-empires ainsi que par la fin de la parenthèse d’apaisement entamée à la fin de la Guerre froide. Nous évoluons ainsi d’un monde centré sur une superpuissance (les États-Unis) à un monde à deux pôles avec l’émergence de la Chine. Ce conflit va dicter les relations internationales pendant une trentaine d’années.
Ce monde devient de plus en plus concurrentiel, avec des acteurs étatiques démocratiques ou autoritaires et non étatiques qui essaient d’influer sur la production de normes pour façonner le nouvel ordre mondial.
La rapidité du progrès bouleverse la compétition mondiale, avec des acteurs étatiques et non étatiques qui luttent pour disposer des dernières avancées technologiques conférant un avantage économique, politique ou militaire.
Les défis transnationaux prennent une place de plus en plus importante de l’agenda politique des États membres : le climat, la biodiversité, la montée des tensions engendrant une instabilité, les flux migratoires et la sécurité menacée de toute part.
Afin de répondre aux enjeux du monde d’après-crise, l’Europe doit se doter d’une nouvelle ambition commune : devenir une superpuissance lors du XXIème siècle idéalement avant 1957 pour la célébration du centenaire. Cette Europe superpuissance doit avoir la capacité de rivaliser avec ses partenaires et rivaux américains et chinois sur les enjeux définis.
D’une part, il s’agit de se projeter vers un nouvel idéal de construction européenne. De l’autre, les Européens restent les gardiens d’un idéal après avoir dominés le monde par la puissance de leurs esprits et la grandeur de nos réalisations. Les bouleversements économiques, géopolitiques, technologiques, et les défis transnationaux dans un monde plus concurrentiel appellent à un sursaut européen si nous ne voulons pas sortir de l’Histoire, et perdre les fondamentaux de notre modèle et de notre civilisation dans la redéfinition de l’ordre mondial.
Les différentes crises ont mis à mal notre modèle déjà à bout de souffle, pourtant tout n’est pas si négatif puisque les Européens ont su faire preuve de résilience pour surmonter collectivement cette crise sanitaire. En poursuivant sur cette ligne, nous pouvons bâtir et faire entrer l’Europe dans le XXIème siècle afin de transformer une génération sacrifiée en génération de bâtisseurs. C’est dans cet esprit que les Européens du XXème siècle ont construit l’Union européenne après les ravages des deux guerres mondiales. Il s’agissait alors d’assurer la paix et de garantir le bien-être des peuples. Pour accomplir et préserver cette ambition, il est nécessaire de se doter d’une nouvelle ambition commune au regard des défis posés par les mutations en cours dans le monde d’après-crise.
L’Union a permis au cours des 60 dernières années de réconcilier les nations européennes, de poser les bases de leur prospérité commune, et d’affermir la démocratie. Cet acquis est fondamental et doit être préservé. Mais aujourd’hui les Européens doutent de l’Europe, voire s’en détournent purement et simplement. Le projet européen est remis en cause partout en Europe avec la montée des populismes, le Brexit, et la réaffirmation des intérêts nationaux. La machine technocratique bruxelloise tourne à vide ou, pire, rogne nos libertés et nos identités pour un projet devenu abstrait et malgré des menaces bien concrètes. Pour perdurer face aux défis du monde d’après-crise, l’Union européenne doit donc se reconstruire et ouvrir une nouvelle ère de sécurité et de prospérité sur notre continent.
Dans ce projet de reconstruction, les pro-européens et les eurosceptiques font en fait le même constat, celui d’une Europe malade, aujourd’hui incapable de nous protéger efficacement face aux géants américains et chinois.
Pour notre part, nous proposons une analyse lucide quant à la fois à la nécessité de l’Europe pour notre pays, aux insuffisances profondes de la construction européenne et à l’urgence d’agir. Nous avons plus que jamais besoin d’une Europe unie, forte, décidée à enfin défendre ses intérêts et ses valeurs. L’Europe est un rempart indispensable pour assurer aux Français comme à tous les Européens la sécurité et la prospérité économique. Ce sont là deux défis auxquels l’Europe est confrontée aujourd’hui, et c’est pour y répondre qu’elle doit se repenser. Les Européens du XXIème siècle doivent être à la hauteur des défis auxquels ils font face en repensant l’Europe. Ils doivent rénover de fond en comble leur maison commune qu’est l’Europe, afin de faire émerger une Europe du XXIème siècle, mieux à même de servir les Nations et leurs citoyens.
Pour cela, l’Europe doit se doter d’une nouvelle ambition commune : devenir une superpuissance lors du XXIème siècle. Ce siècle est marqué par un bouleversement économique, géopolitique, une concurrence systémique, une rapidité du progrès ainsi que le développement de défis transnationaux. Cela n’appelle pas forcément à plus d’Europe mais à une meilleure Union européenne capable de se redéfinir autour des 5 priorités pour devenir une superpuissance : politique, prospérité, protection, projection, et promotion.
Il s’agit en effet de cibler les priorités pour n’avoir qu’un seul objectif, faire de l’Europe une superpuissance sur l’ensemble des tableaux définis afin de servir d’effet de levier des ambitions nationales communes. Ces objectifs ont été choisis parce qu’ils peuvent faire l’objet d’un consensus européen. D’une part, ils nécessitent des moyens trop importants pour les économies nationales. D’autre part, ils complètent les fondamentaux posés par la construction européenne pour déboucher sur une vision. L’Union européenne est un effet de levier des ambitions nationales inassouvies sur des secteurs spécifiques, le reste demeurant à charge des États membres. Cette logique conserve ainsi la construction initiale des « petits pas » qui implique que l’Union européenne ne devienne pas un État fédéral, et que l’identité des États membres reste préservée.
L’Europe du XXIème siècle doit protéger les Nations et leurs citoyens en se fixant cinq priorités qui lui permettront de devenir une superpuissance capable de rivaliser avec les autres géants chinois et américains : assurer une Europe politique afin d’assurer la défense de nos intérêts dans la redéfinition de l’ordre mondial, retrouver sa puissance économique, assurer sa sécurité aussi bien sur le plan intérieur qu’extérieur, se tourner vers l’avenir en bâtissant l’Europe des grands projets, et enfin promouvoir notre modèle ainsi que notre civilisation.
Dans cette reconstruction, la France a toute sa place et doit même jouer un rôle essentiel. Notre pays a toujours été à l’avant-garde des grands projets et, à commencer par la philosophie des Lumières et la Révolution française, nos valeurs et notre modèle se sont exportés dans le monde et transmis au travers des âges. Victor Hugo a imaginé le projet européen au XIXème siècle, Robert Schuman et Jean Monnet l’ont concrétisé. Pour bâtir l’Europe du XXIème siècle, il nous faut donc être une nouvelle fois révolutionnaires. De plus, face aux déséquilibres liés à l’élargissement de l’Europe vers l’Est, la France ne peut plus se prévaloir uniquement de ses acquis historiques si elle veut continuer de peser en Europe : il nous faut bâtir une nouvelle stratégie, à commencer par un nouvel idéal et une vision pour le siècle à venir.
Politique : une Europe des nations capable de décider
Un géant économique, un nain politique. Avec seulement 7 % de la population mondiale, l’Union a longtemps été la première puissance économique, mais elle peine à transformer ce capital en atouts diplomatiques. Le rapport propose un plan Fouchet II fixant l’ambition commune de faire de l’Europe une superpuissance, dans le respect de l’Europe des nations.
Proposition 1 : Établir une convention pour l’Europe du XXIème siècle, composée de trois personnes par pays, pour définir une stratégie d’ensemble et clarifier les compétences entre l’Union et les États membres.
Proposition 9 : Réorganiser les institutions européennes pour avoir un Conseil européen comme exécutif et un Parlement européen comme législateur.
Proposition 10 : Redéfinir les modalités de vote en supprimant l’unanimité pour généraliser la majorité qualifiée. Pour les domaines aujourd’hui soumis à l’unanimité, une majorité qualifiée renforcée exigerait 72 % des États (21 dans l’UE à 27) représentant au moins 65 % de la population.
Proposition 11 : Supprimer la compétence législative à la Commission européenne, qui deviendrait une administration chargée de la mise en œuvre et du contrôle.
Proposition 13 : Mettre fin au principe d’un commissaire par État membre et réduire le nombre de commissaires.
Proposition 16 : Clarifier le pouvoir de justice de la CJUE en sortant de la CEDH, l’Union disposant déjà d’une charte des droits fondamentaux.
Proposition 20 : Doter l’UE d’une instance parlementaire spécifique à la zone euro, réunissant eurodéputés et parlementaires nationaux.
de l’énergie consommée dans l’Union était importée en 2019, contre 44 % en 1990.
Prospérité : concilier la liberté et la protection
La fin de l’ère néolibérale. En 2005, l’Union représentait 30,35 % du PIB mondial selon le FMI, devant les États-Unis ; en 2015, elle était repassée derrière eux (22,07 % contre 24,43 %). Le rapport appelle à une politique de l’offre combinée à un protectionnisme ciblé.
Proposition 1 : L’euro doit devenir un instrument de puissance monétaire, face à un dollar qui permet l’extraterritorialité du droit américain.
Proposition 2 : Créer un ministre des Finances de la zone euro, président de l’Eurogroupe, appuyé par un Trésor européen (proposition 3).
Proposition 7 : Changer le mandat de la Banque centrale européenne pour y ajouter le plein emploi et une croissance durable.
Proposition 12 : Instauration d’une règle d’or autorisant l’endettement pour investir dans de grands projets, et non pour financer les dépenses courantes.
Proposition 14 : Établir un serpent fiscal sur l’impôt sur les sociétés, alors que la fraude fiscale coûterait 120 milliards d’euros à l’Union et 20 milliards à la France.
Proposition 18 : Avancer progressivement vers un salaire minimum européen de subsistance.
Proposition 20 : Réviser les règles de concentration et de concurrence pour faire émerger des champions européens, avec une liste dérogatoire de secteurs stratégiques (proposition 21).
Proposition 28 : Imposer la réciprocité dans les échanges commerciaux, notamment pour l’accès aux marchés publics.
Proposition 31 : Mettre en place un Buy European Act, réservant les marchés publics européens aux produits confectionnés à 50 % sur le continent.
L’Europe est un rempart indispensable pour assurer aux Français comme à tous les Européens la sécurité et la prospérité économique.
Protection : l’Europe garante d’un espace sûr
Des frontières extérieures à protéger. L’effacement des frontières internes fait de la protection des frontières extérieures une question commune. Le rapport fixe des objectifs : zéro arrivée illégale, zéro mort en mer, accueil des réfugiés légitimes dans des conditions décentes.
Proposition 1 : Autoriser les dépôts de demande d’asile dans tout consulat ou ambassade européenne hors de l’UE, chaque État membre restant maître de la décision.
Proposition 4 : Créer des centres de rétention offshore dans un ou des pays tiers pour les entrées illégales et les déboutés du droit d’asile en attente de retour.
Proposition 5 : Renforcer les moyens humains et l’équipement de Frontex, dont le budget est passé de 142 millions d’euros en 2015 à 544 millions en 2021.
Proposition 12 : Établir une agence européenne du renseignement antiterroriste, interlocuteur unique des agences nationales, sans les remplacer.
Proposition 21 : Augmenter notre effort militaire à 2 % du PIB, exclus dans un premier temps des critères du pacte de stabilité.
Proposition 24 : Créer un OTAN européen, alliance de défense distincte d’une armée européenne, qui conserve les moyens de défense au niveau national.
Projection : une superpuissance industrielle, écologique et technologique
Un retard de recherche. En 2017, l’intensité de R&D de l’Union était de 2,07 % du PIB, contre 2,76 % aux États-Unis, 3,28 % au Japon et 4,22 % en Corée du Sud (2015). 53 % des produits stratégiques importés viennent de Chine.
Proposition 1 : Favoriser l’investissement en R&D sur le Continent, avec deux objectifs : 3 % du PIB en 2030 et 4 % en 2040.
Proposition 8 : Créer une Darpa européenne pour financer des technologies de rupture.
Proposition 14 : Limiter les dépendances stratégiques en évaluant la relocalisation des produits substituables par une production européenne.
Proposition 17 : Lancer des projets industriels à travers les projets importants d’intérêt européen commun (hydrogène, semi-conducteurs, batteries, principes pharmaceutiques actifs, technologies en nuage).
Proposition 21 : Inclure l’ensemble des énergies bas carbone dans la taxonomie verte, nucléaire compris, selon l’empreinte carbone et la rentabilité.
Proposition 33 : Investir dans un plan européen de bornes électriques, pour produire 300 000 bornes par an à l’horizon 2030.
L’Europe des grands projets. Réseau Hyperloop entre métropoles (proposition 41), programme spatial habité (48), fusion nucléaire (49), solaire spatial (50), ordinateur quantique (52).
Promotion : une Europe fière de son modèle et de sa civilisation
Un modèle à défendre. Face aux régimes autoritaires, l’Europe doit démontrer que la démocratie libérale et l’économie sociale de marché sont les meilleurs modèles pour le progrès social et économique.
Proposition 1 : Affirmer que l’Union européenne est un acteur stratégique et indépendant dont la légitimité repose sur la souveraineté des États membres. L’Union reste une confédération.
Proposition 3 : Réaffirmer l’autonomie du droit de l’Union européenne et suspendre l’adhésion de l’UE à la Convention européenne des droits de l’Homme.
Proposition 5 : Faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes par une directive assurant un socle commun de droits.
Proposition 12 : Favoriser l’écriture et l’enseignement d’une grande histoire de l’Europe, jusque sur les billets de la monnaie commune.
Proposition 17 : Développer des écoles européennes avec enseignement en quatre langues (français, espagnol, italien, allemand).
Proposition 19 : Créer une BBC à l’européenne, service public européen d’accès à l’information.
L’Europe face à ses rivaux
Part du PIB mondial en 2005 (FMI)
En 2005, l’Union était la première puissance économique mondiale.
Part du PIB mondial en 2015 (FMI)
En 2015, les États-Unis ont repris la première place.
Dépenses de R&D en % du PIB
L’Union investit nettement moins en recherche que ses concurrents.
Origine des produits stratégiques importés
Plus de la moitié des produits stratégiques viennent de Chine.
Taux de dépendance énergétique
La dépendance énergétique varie fortement d’un État membre à l’autre.
Europe des Nations, une superpuissance du XXIème siècle – la renaissance d’un idéal européen
147 pages.
Thay W., Pariset M., « Europe des Nations, une superpuissance du XXIème siècle – la renaissance d’un idéal européen », Note du Millénaire, 21 mars 2022, lemillenaire.org.
Feuilleter la note
William Thay et Marion Pariset
Président du Millénaire ; Secrétaire générale du Millénaire.
William Thay Marion ParisetDemander une interview
Pour une interview de William Thay ou Marion Pariset sur cette note : presse@lemillenaire.org
Contacter le service presseFaire vivre nos études
Vos dons et vos adhésions financent les prochaines notes du Millénaire.
Nous soutenir AdhérerRecevoir les prochaines notes du Millénaire
À lire aussi
Toutes les études
21 septembre 2026William Thay pour le New York Times « Germans Are Voting Again, Amid a Far-Right Surge. Here’s what to watch »
16 septembre 2026Sean Scull pour la Nouvelle Revue Politique : « Elections en Suède : la droite a perdu mais la gauche n’a pas vraiment gagné »
10 juin 2026Pierre Clairé, Antranig Kevorkian et Augustin Bataille pour Valeurs Actuelles : « Arménie : l’absence de résultat clair place le premier État chrétien de l’Histoire dans une situation difficile »
12 mai 2026Pierre Clairé et Sean Scull pour la Nouvelle Revue Politique : « Victoire de Nigel Farrage aux élections locales : l’arbre qui cache la forêt »Crédit photo : Commission européenne par Pixabay free image sous licence CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

Add a Comment