Entretien de William Thay pour Atlantico : “L’explosion du barrage républicain anti-RN rend-elle impossible tout retour de LR au pouvoir sans union des droites ?”

Absorbés par la question de leur degré de constructivité vis-à-vis du macronisme, Les Républicains n’ont pas encore intégré une des discrètes mais puissantes leçons du scrutin…

Atlantico : Les Républicains ont réussi à se faire élire dans un nombre non négligeable de circonscriptions dans lesquelles ils étaient présents au second tour. Dans quelle mesure les Républicains ont-ils pu et dû compter sur les voix de toute la droite, y compris du RN, pour arriver à ces résultats ? Que nous apprennent les reports de voix sur le sujet ? 

William Thay : Les Républicains ont gagné 64 des 75 circonscriptions où ils étaient présents au second des élections législatives. Nous n’avons pas les reports de voix dans les duels qui opposaient LR à d’autres formations politiques comme la NUPES, le Rassemblement national ou la majorité présidentielle. En revanche, un sondage IPSOS et l’analyse des duels qui opposaient les différentes formations politiques au second tour des élections législatives permettent d’établir une hiérarchie. On aperçoit que la NUPES a perdu 65% des duels qui l’opposaient à la majorité présidentielle. Cette dernière n’a remporté finalement que 50,9% des duels qui l’opposaient au Rassemblement national. Le RN a remporté 52,3% des duels qui l’opposait à NUPES. Enfin, les Républicains ont remporté 93,5% des duels qui l’opposaient au RN.

Cela permet d’observer les comportements des électeurs au second tour des élections législatives. Excepté dans des configurations spécifiques ou encore dans la région parisienne, les Républicains ont remporté la grande majorité des duels parce qu’ils sont la formation politique provoquant le moins de rejet. On peut ainsi voir qu’il y a eu un vote barrage contre la NUPES pour empêcher Jean-Luc Mélenchon de prétendre à la fonction de Premier ministre. Ensuite, on observe que le Front républicain contre le Rassemblement national n’est pas si évident que cela parce que la majorité présidentielle est victime du même niveau de rejet. Enfin, on aperçoit que les Républicains constituent la formation politique qui reçoit le vote utile pour éliminer chacune des trois forces politiques.

Pour résumer de la façon suivante, les Républicains ont reçu les suffrages de la majorité présidentielle et même de gauche contre le Rassemblement national. La droite républicaine a reçu les suffrages des extrêmes contre la majorité présidentielle sauf dans le cas spécifique de Paris. 


L’explosion du barrage républicain anti-RN rend-elle impossible, ou du moins difficile, tout retour de LR au pouvoir sans union des droites, au moins de leurs électorats ?

L’explosion du barrage républicain anti-RN complique la tâche des Républicains sur la stratégie à adopter pour revenir au pouvoir. On pouvait légitiment penser que la troisième défaite de Marine Le Pen à l’élection présidentielle allait décourager les électeurs à continuer de soutenir le Rassemblement national. Le fait que cette formation politique ait réussi à dépasser le fameux plafond de verre auquel elle était confrontée depuis son arrivé dans le champ politique, bouleverse la donne. En effet, les électeurs du RN peuvent ainsi se dire qu’ils peuvent briser le plafond de verre en vue des prochaines échéances d’autant plus qu’il n’y aura pas d’élections régionales et départementales pendant ce quinquennat. On peut ainsi émettre une hypothèse : le Rassemblement national est de moins en moins frappé par le Front républicain lorsqu’il s’agit d’élections ne concernant pas une fonction exécutive. 

De plus, le Front républicain doit être contrebalancé par la personnalité ou l’étiquette politique faisant face au Rassemblement national. Ainsi, le Front républicain est un vote de rejet contre le RN, mais dans le même temps, vous avez d’autres votes de rejet contre la NUPES par exemple ou la majorité présidentielle qui sont aussi fort que le rejet anti-RN. Cela explique notamment que le RN a remporté 52,3% de ses duels contre la NUPES ou encore 49,1% de ses duels contre Ensemble.

Les Républicains doivent ainsi trouver un autre discours et une autre stratégie que le vote utile pour attirer les électeurs du Rassemblement national. Ils peuvent toujours dire qu’ils sont la meilleure force politique pour gagner lors des seconds tours en revanche ils ne peuvent plus dire qu’ils sont les seuls à pouvoir le faire. Cette donnée limite la stratégie du vote utile des électeurs du RN contre la majorité présidentielle ou encore la gauche.

Les Républicains disposent ainsi de deux grandes options stratégiques pour revenir au pouvoir : soit être une substitution d’Emmanuel Macron (qui ne peut se représenter pour un troisième mandat) soit incarner la rupture avec l’ordre établi. La première option nécessite de suivre les conseils de Nicolas Sarkozy et mettre en place une coalition. La seconde option nécessite d’aller chercher les électeurs du Rassemblement national soit comme Nicolas Sarkozy l’avait fait en 2007 soit comme François Mitterrand l’avait fait avec les communistes dans les années 70.

Les Républicains devront-ils forcément intégrer cette donnée dans leurs choix et comportements futurs ?

Tout dépend de ce que veulent incarner les Républicains dans les années à venir, s’ils souhaitent redevenir la force dominante à droite, ils ont deux grandes options stratégiques. Celle de recréer l’UMP en devenant pour 2027, la meilleure substitution à l’offre politique d’Emmanuel Macron. Cette option est difficile sans coalition avec le président de la République tout en sachant que le macronisme est de plus en plus rejetée dans la population comme le montre le second tour des élections législatives. La seconde option est d’incarner la rupture avec le macronisme : avec les modèles Sarkozy 2007 et Mitterrand 81.

Sur la seconde hypothèse : je pense qu’il est difficile d’opérer la stratégie de Nicolas Sarkozy et d’aller chercher un électorat quand on ne bénéficie pas de l’avantage gouvernemental. En effet, en qualité de ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy pouvait montrer aux électeurs de Jean-Marie Le Pen qu’il pouvait agir sur le réel comme notamment sur les émeutes dans les banlieues, etc. Cette fonction lui permettait de joindre les paroles aux actes, d’un électorat qui ne croyait plus en la politique. Est-ce qu’il est possible de séduire les électeurs du Rassemblement national sans être en responsabilité ? Oui, cela est possible, mais la tâche est plus compliquée pour quiconque souhaiterait le faire, comme l’a démontré l’expérience Eric Zemmour lors de la dernière campagne présidentielle.

Par contre, l’hypothèse François Mitterrand devient d’actualité. En effet, nous sommes en train d’assister à un retournement du champ politique établi lors des années 70-80. À l’époque, nous avions un parti communiste fort mais dans l’incapacité de gagner une élection nationale. Un parti socialiste qui éprouvait les plus grandes difficultés à être la force principale de la gauche. Ensuite, l’arrivée du Rassemblement national (Front national à l’époque) conduisait à exclure du champ politique cette formation politique et ses électeurs. Petit à petit, le champ politique s’inverse, dans la mesure où les électeurs font davantage barrage à la France Insoumise qu’au Rassemblement national. Ainsi, LFI devient plus infréquentable que le RN sur le plan politique même si cela est encore différent sur le plan médiatique. En quelque sorte, le parti communiste des années 70-80 est remplacé par le RN actuellement. Les Républicains sont dans la même situation que le parti socialiste des années 70. 

Comparaison n’est pas raison, mais cela offre une grille de lecture à partir de la situation de François Mitterrand pour les Républicains pour avoir une stratégie de conquête du pouvoir. 

William Thay, président du Millénaire, think-tank gaulliste spécialisé en politiques publiques.

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Crédit photo : Christian Jacob  par Antoine Lamielle sous licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

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