La dernière alerte sur le projet politique européen ?
L’annulation du premier tour de la présidentielle roumaine de 2024 a mis en lumière l’entrée de la démocratie européenne dans l’ère des ingérences étrangères. La note retrace la crise, le scrutin du 4 mai 2025 et les leçons pour l’Union européenne.
Le constat
Le premier tour de 2024 a été annulé sur des soupçons d’ingérence russe, après une campagne numérique massive sur TikTok.
La cause
Un ressentiment social et l’essor de discours antisystème, dans un pays où les fractures persistent malgré la convergence économique.
La conséquence
Un candidat souverainiste en tête au premier tour de 2025 et un signal d’alarme pour l’Union européenne.
Avant-propos
La Roumanie, pays qui ne fait pas d’habitude parler de lui, est devenue en quelques mois le cœur battant d’un affrontement qui dépasse largement ses frontières. Le choc politique déclenché par l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle de 2024 a mis en lumière ce que beaucoup refusaient encore de voir : la démocratie européenne est entrée dans l’ère des ingérences étrangères et l’affrontement entre anti et pro système est une réalité…
Ce qui s’est joué à Bucarest n’est pas une simple crise institutionnelle. C’est le scénario du pire pour toute démocratie libérale : un candidat ultranationaliste et prorusse propulsé par une campagne numérique fulgurante et douteuse ; des soupçons massifs d’ingérence étrangère ; une annulation d’élection rarissime décidée par les plus hautes autorités constitutionnelles ; et, enfin, une rue qui gronde, persuadée que l’élection lui a été volée. Le schéma est connu : il fut expérimenté ailleurs, mais il prend ici une dimension inédite, car il touche un État membre de l’Union européenne, au carrefour des tensions géopolitiques.
La Russie, fidèle à sa doctrine de la guerre hybride, n’a pas hésité à tester ses méthodes sur le terrain roumain. La déstabilisation n’est plus une hypothèse théorique, elle est devenue une pratique assumée. L’objectif est clair : fissurer l’ancrage européen de Bucarest, installer l’idée que les règles du jeu sont truquées et semer, partout où cela est possible, le doute sur la légitimité des institutions démocratiques.
Mais cette crise roumaine révèle également une faille plus profonde, propre à l’Europe elle-même. À force de sous-estimer la montée des discours antisystème et de traiter la désinformation comme une menace diffuse et lointaine, l’Union européenne s’est laissée surprendre. La Roumanie n’est pas une anomalie : elle est un signal faible devenu assourdissant.Car une conviction s’impose : la Roumanie, aujourd’hui, annonce peut-être la France, ou un autre pays européen de demain. Ignorer les leçons de cette élection avortée serait, pour l’Europe, ouvrir la porte à de nouveaux scénarios de chaos démocratique. La défense des règles du jeu ne se décrète pas. Elle se pense, s’anticipe et se construit. C’est tout l’enjeu de cette note.
Comprendre la Roumanie contemporaine
Un bilan nuancé depuis 2007. Le PIB réel a plus que doublé entre 2007 et 2024 grâce à une vague d’investissements étrangers, à une flat-tax à 16 % et à 60 milliards d’euros de fonds de cohésion. Le PIB par tête atteint 77 % de la moyenne européenne, contre 44 % à l’adhésion. Mais 200 000 Roumains partent chaque année, la population a reculé de deux millions depuis 2011 et le taux de pauvreté rurale flirte avec 45 %.
Un ressentiment fertile. La note voit dans ces écarts un terreau pour les populismes et les nationalismes. PSD et PNL se neutralisent depuis dix ans dans des coalitions de circonstance, tandis que l’AUR convertit colère sociale et conservatisme culturel en scores à deux chiffres, notamment grâce à la diaspora.
Un pays qui tend vers l’Atlantisme. Après des relations correctes avec Moscou, la Roumanie rejoint l’OTAN en 2004, accueille des bases de l’Alliance et, depuis 2014, s’associe aux sanctions contre la Russie. En 2020, sa stratégie de défense nationale désigne la Russie comme « ennemi ». Elle accueille près d’un million de réfugiés ukrainiens.
comptes TikTok pro-Georgescu découverts par les services de renseignement roumains, devenus particulièrement actifs deux semaines avant le premier tour de novembre 2024.
La Roumanie en chiffres
Premier tour de la présidentielle du 4 mai 2025 (en %)
George Simion arrive en tête avec près de 41 %, devant Nicușor Dan (21 %), Crin Antonescu (20 %) et Victor Ponta (13 %).
Intentions de vote puis résultat de Călin Georgescu en 2024 (en %)
Călin Georgescu passe de moins de 1 % dans les sondages à près de 23 % au premier tour de novembre 2024.
PIB par tête en % de la moyenne européenne
Le PIB par tête roumain passe de 44 % de la moyenne européenne à l’adhésion à 77 % aujourd’hui.
L’annulation du premier tour de 2024
Une percée numérique. Le 24 novembre 2024, Călin Georgescu, candidat d’extrême droite critique de l’Union européenne et de l’OTAN, arrive en tête avec près de 23 % sans avoir déclaré de budget de campagne. Il passait de moins de 1 % à 10,6 % dans les sondages en quelques semaines, avec une campagne presque exclusivement en ligne, sur TikTok.
Une manipulation de l’algorithme. TikTok compte près de 9 millions d’utilisateurs pour 19 millions d’habitants. Selon le rapport de Viginum, des milliers de comptes ont amplifié artificiellement le candidat (astroturfing) et plus d’une centaine d’influenceurs, cumulant plus de 8 millions d’abonnés, ont été mobilisés, parfois à leur insu ; 381 000 dollars ont été versés à des influenceurs affichant leur soutien entre le 24 octobre et le 24 novembre.
Une décision de justice contestée. Sur fond de soupçons d’ingérence russe et de notes de renseignement déclassifiées, la Cour constitutionnelle annule le scrutin le 6 décembre 2024. Le Bureau électoral central rejette ensuite la candidature de Călin Georgescu le 9 mars 2025 par 10 voix sur 14, décision confirmée à l’unanimité par la Cour. La Cour européenne des droits de l’homme rejette à l’unanimité sa demande, le 21 janvier. La Commission européenne ouvre une procédure contre TikTok au titre du règlement sur les services numériques.
Une crise institutionnelle. Le président Klaus Iohannis démissionne en février 2025 et Ilie Bolojan, président du Sénat, assure l’intérim.
La Roumanie n’est pas une anomalie : elle est un signal faible devenu assourdissant.
Le scrutin du 4 mai 2025
Une victoire nette au premier tour. George Simion, de l’AUR, obtient près de 41 %, devant Nicușor Dan (21 %), Crin Antonescu (20 %) et Victor Ponta (13 %). Il remporte 36 départements sur 47 et 61 % du vote des expatriés, avec un discours antisystème martelé sur TikTok. La participation est de 53,21 %.
Un second tour ouvert. Le second tour est prévu le 18 mai. Nicușor Dan, maire de Bucarest sans étiquette, peut compter sur un ralliement d’Antonescu et l’abstention de Ponta. Selon l’institut CURS, un tiers des électeurs de Simion voulaient d’abord « punir le système ». Un gain de cinq points de participation représenterait près de 900 000 votants supplémentaires.
Une dernière alerte pour l’Europe ?
D’autres scrutins sous pression. En Moldavie, le « oui » à l’adhésion l’emporte avec 50,45 % après un système d’achats de votes évalué à environ 130 000 voix. En Géorgie, la présidente Salomé Zourabichvili rejette les résultats du 26 octobre 2024, et l’Union européenne a peiné à réagir, contrairement à la Roumanie.
Une droite radicale en hausse. L’AfD atteint 20,8 % en Allemagne, les Patriotes pour l’Europe forment le troisième groupe du Parlement européen. Avec la Hongrie, la Slovaquie, l’Italie, les Pays-Bas et la Suède, un blocage qualifié (35 % du Conseil) serait à portée de main.
Trois ruptures pour restaurer la confiance. Une sécurité tangible (contrôles migratoires assumés, autonomie stratégique) ; une prospérité partagée (pacte de compétitivité, énergie bon marché, relocalisations ciblées, préférence européenne dans les marchés publics ou Buy European Act) ; une démocratie rapprochée (subsidiarité stricte, fin de la sur-norme, Commission élue et Parlement maître du budget).
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