Les leçons de Rudy Giuliani à New York pour enrayer les crimes et les délits
Entre 1993 et 2001, Rudolph Giuliani a obtenu des résultats spectaculaires contre la criminalité à New York en appliquant la théorie des vitres brisées et la tolérance zéro. Cette étude examine si cette méthode peut être appliquée en France, ou au moins inspirer un renouveau dans la lutte contre l’insécurité.
Le constat
En 1990 et 1991, New York connaît ses années les plus meurtrières, avec 2 245 puis 2 154 meurtres, dans une Amérique en pleine explosion de la criminalité.
La cause
Rudolph Giuliani applique la théorie de la vitre brisée et la tolérance zéro, avec un NYPD renforcé (20,5 milliards de dollars investis) et l’outil Compstat.
La conséquence
Le nombre de crimes baisse de 50 % entre 1994 et 2001, mais la tendance était nationale et la politique a suscité de vives critiques.
Avant-propos
Si, comme l’écrivait La Fontaine, « l’adversaire d’une vraie liberté est un désir excessif de sécurité », cette dernière n’en demeure pas moins essentielle au sein d’une société ayant comme objectif de se conserver et de rester bien portante. C’est lorsque la sécurité disparaît que l’on s’aperçoit des bienfaits que sa présence apporte et justement, depuis quelques années maintenant, l’insécurité croissante en France, et notamment dans les villes, frappe de plein fouet nos concitoyens qui sont les premiers touchés par ce phénomène.
Face à ce fléau, les réponses de l’État sont souvent insuffisantes, étant parfois corrélées à une lassitude, à un manque d’adaptabilité ou à un début de résignation. Pour inverser la courbe, la France a besoin de repenser, voire de restructurer, sa politique de sécurité des villes ainsi que la manière dont l’État fait usage de ses prérogatives pour assurer la paix et la tranquillité de ses administrés.
Ainsi, pour prendre du recul sur notre méthode française dans le but d’en faire ressortir les points forts et les défaillances, il peut être intéressant d’étudier différentes doctrines de sécurité urbaine dans le monde. Ici, la comparaison se fera à partir d’une ville bien particulière durant une période très spécifique : la ville de New York durant les deux mandats municipaux de Rudolph Giuliani.
En effet, celui qui fut surnommé le « maire de l’Amérique » à la suite des attentats du 11 septembre a obtenu, entre 1993 et 2001, des résultats absolument spectaculaires en matière de lutte contre la criminalité et la délinquance à New York, transfigurant alors une ville qui déconseillait aux touristes de prendre le métro en un symbole de la réussite américaine, transformant « Gotham » en égérie d’un « American Dream » qu’elle était en passe de transformer en cauchemar trois ans plus tôt.
L’étude de la manière avec laquelle Rudolph Giuliani a réussi à réduire considérablement la criminalité new-yorkaise permettra ainsi de déterminer s’il est possible d’appliquer cette méthode aujourd’hui en France ou si elle peut au moins inspirer un renouveau dans la lutte contre l’insécurité. Il s’agira alors de cerner les problématiques propres à l’insécurité des villes françaises pour explorer et identifier les différentes solutions qui permettront aux français de sortir de chez eux en toute sérénité.
Rudy Giuliani se fait élire Maire de New York dans un climat marqué par un sentiment d’insécurité de la part des New Yorkais qui font face à une explosion de la criminalité et de la délinquance pour des facteurs propres à New York et d’autres qui touchent les États-Unis. En effet, le pays et marqué par une récession économique depuis les deux chocs pétroliers, avec un taux de chômage qui dépasse les 10 % en raison de la désindustrialisation et le choc économique évoqué. De plus, les États-Unis sont frappés par une guerre des gangs qui s’affrontent pour conserver le monopole du territoire et de la vente de drogue alors que les Américains consomment près de 60 % de la production mondiale avec 4,5 millions de consommateurs en 1992. La situation à New York n’est pas meilleure puisque la ville obtient son image de « Gotham » avec une explosion spectaculaire d’homicides avec un pic de 2245 meurtres en 1990.
Face à cette situation, Rudy Giuliani met en place une politique de tolérance zéro afin de répondre à la théorie des « vitres brisées », énoncées par deux professeurs qui démontrent que lorsqu’une vitre est laissée brisée alors il y a plus de chance que les autres vitres le soient parce qu’il existe le sentiment que si cette vitre est laissée à l’abandon alors les gens s’en foutent. Ainsi, il en tire la conclusion qu’il faut répondre avec la plus grande fermeté à l’ensemble des crimes et des délits avec des peines maximales pour éviter tout sentiment d’impunité et pour éviter la récidive. Il met en place des sanctions immédiates et maximales, en écartant les circonstances atténuantes et les excusés liées à l’origine et à l’environnement social/économique. Il ne fait plus de priorités dans les arrestations, sauf cas spécifique de la lutte contre le trafic de drogues qui explique la majorité de la criminalité, et réforme la police de New York en doublant le budget, en augmentant les effectifs et en mettant en place de nouveaux outils et une nouvelle organisation qui permet d’avoir une police plus proche des habitants.
Les résultats de Giuliani sont impressionnants même s’ils s’inscrivent dans une tendance de baisse globale de la criminalité aux États-Unis en raison : de la baisse de la consommation de la drogue, le retour de la croissance économique et du plein emploi. Pourtant, sur la plupart des indicateurs, l’ancien Maire a divisé la plupart des catégories de délits et de crimes par deux, et il a obtenu de biens meilleurs résultats que dans toutes les autres villes des États-Unis.
Cette analyse démontre que la France qui souffre de maux similaires aux États-Unis des années 90, pourrait reprendre une partie des leçons de Giuliani et notamment faire sienne des théories de la vitre brisée et de la tolérance zéro afin de restaurer l’autorité de l’État et assurer l’ordre dans ses rues. Cela montre surtout qu’avec de la volonté politique et une politique publique adaptée, il n’y a jamais de fatalisme même face à un mal qui semble insurmontable.
Contribution : William Thay, président du Millénaire
Le « miracle new-yorkais » : une ville en crise avant Giuliani
Dans les années 1980, la criminalité américaine, en hausse continue depuis les années 1960, atteint un niveau historique. Le taux d’homicide monte à 10,2 pour 100 000 habitants en 1980 et 1991 est l’année la plus meurtrière du pays, avec 24 703 homicides. Les causes citées : la récession économique et un chômage à 11 % en 1982, les gangs (Los Angeles compte près de 600 gangs et environ 70 000 jeunes) et l’épidémie de crack, dont le pic de consommation en 1991 coïncide avec le pic de criminalité.
New York en est le symbole. Les années 1990 et 1991 sont les plus meurtrières de son histoire, avec 2 245 et 2 154 meurtres, soit 30,7 et 29,3 homicides pour 100 000 habitants, contre 9,8 au niveau national en 1991. Plus d’un million d’habitants sur 7,5 vivent des aides sociales. Le maire David Dinkins, élu en 1989, échoue à apaiser la ville : Rudolph Giuliani, ancien procureur du district sud de New York qui a fait condamner les parrains des cinq familles de la mafia, est élu en 1993 avec un discours de fermeté.
De la théorie à la pratique : « vitre brisée » et « tolérance zéro »
La théorie de la vitre brisée vient d’un article de James Q. Wilson et George L. Kelling paru en 1982 dans The Atlantic. Une vitre brisée non réparée signale que personne ne s’en soucie, et la désorganisation gagne. Giuliani et son chef de la police, William Bratton, en tirent une politique de « tolérance zéro », que Giuliani préfère appeler « Quality of life policing » : tous les délits sont punis immédiatement, sans hiérarchie des arrestations.
Les premières cibles sont les « squeegee men », qui lavent les pare-brise aux feux rouges, puis la fraude dans le métro, les graffitis systématiquement effacés et la consommation d’alcool sur la voie publique. La lutte contre la drogue est une priorité : en 1991, on retrouve des traces de cocaïne chez 72 % des victimes d’homicide de Manhattan, contre 5 % en 1981. La législation sur les armes est durcie. La note souligne que la délinquance a aussi été déplacée vers les alentours de New York.
Une police réorganisée
Giuliani hérite d’une ville en déficit et réduit le budget de tous les services publics, sauf celui du NYPD, qu’il augmente chaque année. Entre 1994 et 2001, 20,5 milliards de dollars sont investis. En un an, de 1994 à 1995, plus de 7 000 policiers sont recrutés, de 30 135 à 37 450, et l’effectif atteint 41 791 policiers en 1999. Sous Giuliani, on compte un policier pour 192 habitants, contre un pour 264 sous Dinkins.
Un nouvel outil, le Compstat, imaginé en 1994 par le lieutenant Jack Maple, cartographie les crimes recensés. Chaque semaine, les chefs des 77 secteurs répondent de leurs résultats devant la hiérarchie, avec une obligation de résultats : plus des deux tiers des responsables de zone ont été promus ou rétrogradés dans les deux premières années. Le NYPD rattache aussi la police des transports et celle du logement en 1995, et la méthode du « stop and frisk » se développe. Résultat dans le métro : un fraudeur sur 7 fait l’objet d’un mandat d’arrêt récent et une personne sur 15 porte une arme prohibée.
d’homicides à New York entre 1994 et 2001 : de 1 561 à 649.
Un bilan entre miracles et doutes
Le taux d’homicides passe de 21,7 pour 100 000 habitants en 1994 à 13,39 en 1996. En 1996, la barre des 1 000 homicides n’est pas atteinte (983) pour la première fois depuis 1968. Sur l’ensemble du mandat, le nombre de crimes chute de 530 120 à 263 764, soit 50,24 % de moins. Giuliani est réélu en 1997 avec 20 % du vote afro-américain contre 5 % en 1993.
La note relève aussi des critiques. La police a été responsable de 75 homicides entre 1994 et 1996 selon certaines associations, et des affaires comme celles d’Abner Louima (1997) et d’Amadou Diallo (1999) ont suscité de fortes contestations. Le « stop and frisk » a été accusé d’être arbitraire, et les plaintes contre les policiers ont augmenté de 39 % entre 1993 et 1998.
Les mérites de la tolérance zéro sont aussi discutés. Le crime baissait déjà depuis 1990 sous Dinkins, avec un taux de crime passant de 9 699 à 8 171 pour 100 000 entre 1990 et 1993, soit 15 % de moins. La tendance est nationale : entre 1990 et 2001, le taux de meurtres américain passe de 9,4 à 5,6, et dix villes de plus de 500 000 habitants ont réduit le crime d’au moins 60 %. D’autres facteurs sont avancés : la chute de la consommation de crack, la croissance économique et la gentrification, ou encore la légalisation de l’avortement selon Levitt et Dubner. Enfin, les chiffres du NYPD sont jugés généralement fiables, mais certains crimes non violents ont pu être sous-évalués.
Ainsi, de la même manière, celui qui brise une fenêtre finira par briser une vie.
Les chiffres de New York
Évolution des crimes à New York entre 1994 et 2001
Toutes les catégories de crimes ont reculé sous les deux mandats de Giuliani, de 36 % à 69 %.
Nombre d’homicides à New York
Les homicides passent sous la barre des 1 000 en 1996, une première depuis 1968.
Nombre de policiers du NYPD
Plus de 7 000 policiers sont recrutés entre 1994 et 1995, et l’effectif atteint un record de 41 791 en 1999.
Conclusion : les leçons pour la France
Les résultats de Giuliani sont impressionnants même s’ils s’inscrivent dans une baisse globale de la criminalité aux États-Unis, liée à la baisse de la consommation de drogue, au retour de la croissance et du plein emploi. Sur la plupart des indicateurs, il a divisé les crimes et délits par deux et obtenu de meilleurs résultats que toutes les autres villes américaines.
La note conclut que la France, qui souffre de maux similaires à ceux des États-Unis des années 1990, pourrait reprendre une partie de ces leçons, notamment la théorie de la vitre brisée et la tolérance zéro, pour restaurer l’autorité de l’État. Avec de la volonté politique et une politique publique adaptée, il n’y a jamais de fatalisme, même face à un mal qui semble insurmontable.
De la théorie des vitres brisées à la tolérance zéro, les leçons de Rudy Giuliani à New York pour enrayer les crimes et les délits
44 pages.
Hocque M., Heckel-Frossel T., « De la théorie des vitres brisées à la tolérance zéro, les leçons de Rudy Giuliani à New York pour enrayer les crimes et les délits », Note du Millénaire, 13 août 2026, lemillenaire.org.
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Matthieu Hocque et Thibault Heckel-Frossel
Directeur général du Millénaire ; analyste du Millénaire.
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