Qu’il s’agisse de l’accueil de la petite enfance, de la prise en compte de la parole de l’enfant ou des procédures pénales, l’organisation française se montre défaillante. Des cas comme celui de Lyhanna doivent provoquer un sursaut et obliger les pouvoirs publics à adopter de nouvelles mesures, plus efficaces. Tribune.
Toutes les trois minutes, un enfant est victime de violences sexuelles en France. Le scandale du périscolaire parisien, puis l’affaire Lyhanna agissent comme de véritables catalyseurs auprès de l’opinion publique. En juin 2026, alors que la France apprend que la petite Lyhanna a été retrouvée morte après un enlèvement puis un viol dont l’auteur présumé était déjà connu de la Justice. Les Français ne comprennent plus ces affaires qui n’auraient pas dû arriver avec un État fort et fonctionnel. Le sursaut des consciences doit amener à des changements forts pour protéger nos enfants.
De multiples dysfonctionnements
Encore aujourd’hui, la justice française ne sait pas protéger les enfants contre les prédateurs sexuels. Chaque année, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles. Selon une étude réalisée par le Service statistique des études et de la recherche (SSER), 96% des auteurs de viols sur mineurs sont des hommes, dont 61% sont majeurs. Et pour cause, la réponse judiciaire souffre de trois grandes limites.
La justice évolue dans un contexte culturellement méprisant à l’égard de l’enfant. Entre 2017 et 2024, sur 178 300 personnes mises en cause pour viol ou agression sexuelle sur mineur, 116 700 n’ont jamais été poursuivies, soit près de deux sur trois. Légitimement, l’enfant se pose alors cette question : quelle place m’accorde-t-on réellement alors qu’on parle pourtant de me protéger ? L’affaire Bétharram était déjà révélatrice de la minimisation de la parole de l’enfant. Selon plusieurs travaux sociologiques, dont ceux de la docteure en psychopathologie, Hélène Romano, les adultes ont beaucoup de difficultés à croire les enfants. « Certains parents pensent à leur couple plutôt qu’au bien-être de l’enfant ou ils ont peur du qu’en dira-t-on ». Il s’agit ici d’abord d’un problème culturel. De plus, selon une enquête menée auprès de 5117 personnes, 1 Français sur 2 avoue ne pas connaître les droits de l’enfant. Cela doit donc être réellement perçue comme un signal d’alarme, puisque cette violence se traduit dans les décisions de la justice.
Le faible taux de condamnation est le corollaire de cette défaillance culturelle. Dans 75% des cas, la raison réside dans une infraction insuffisamment caractérisée. C’est le défi principal pour les victimes de violences sexistes et sexuelles. C’est également à ce moment précis que les différents services qui participent au processus de la protection de l’enfance bafouillent lorsqu’il faut désigner le coupable de ces dysfonctionnements. Tel est le cas du périscolaire parisien comme celui de l’affaire Lyhanna. Entre la généralisation des classements sans suite « pour apurer les stocks » et la mauvaise coordination entre les services, couplées au sentiment de ne pas être soutenu, les jeunes victimes sont donc confrontées à une brutalité judiciaire, créant un fossé entre les adultes et les enfants. Une vraie réforme de la protection de l’enfance sera celle qui rétablira l’union contre la pédocriminalisation de la société. Les Français exigent plus de sécurité, les parents plus de confiance et les enfants, davantage d’écoute.
Une prise de conscience réelle mais qui manque sa cible
La colère des Français a poussé les responsables politiques à s’organiser autour du fléau de la pédocriminalité. Si plusieurs mesures expérimentales ont été menées avant ces scandales, les premières réponses sont parvenues après l’éclatement de l’affaire Lyhanna, en juin 2026. Les députés socialistes, soutenus par l’ensemble de la classe politique, dressent une liste de 140 mesures visant à mettre fin au désordre dans la répartition des compétences pour une réforme globale, pilotée au plus haut sommet de l’État et dans une dynamique interministérielle. Du côté du Gouvernement, le 15 juillet, la Haute-commissaire à l’Enfance remettait au Premier ministre vingt décisions prioritaires. Six jours plus tard, le projet de loi était adopté par l’Assemblée nationale. Il institue une ordonnance de sûreté de l’enfant, un dispositif de contrôle d’honorabilité des personnes exerçant au contact d’enfants, l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs et l’extension de la réclusion à perpétuité aux auteurs de crimes sexuels graves et en série.
Ces textes traitent deux questions, mais ils ne parviennent à répondre au cœur du problème : la prévention de l’acte et la reconnaissance des violences sexuelles et leur qualification judiciaire. L’Assemblée nationale vient de voter la perpétuité des crimes qu’elle ne parvient pas à qualifier, or une peine que l’on prononce rarement peut être alourdie indéfiniment sans qu’aucun enfant ne soit mieux protégé. Rien, dans ces textes, n’oblige un parquet à exposer ce qu’il a fait avant de classer une affaire concernant un enfant. Rien ne prévoit qu’un même nom apparaissant dans plusieurs procédures déclenche la moindre vérification. Rien ne dit qui auditera les structures qui accueillent nos enfants, selon quel référentiel ni à quelle fréquence. De plus, ces réponses démontrent un véritable retard par rapport aux solutions apportées dans les pays étrangers.
Pour un choc dans la protection de nos enfants
La pédocriminalité est un fléau international. À l’instar de la gangstérisation du monde, les prédateurs sexuels sont la plaie de tous les pays. Rien qu’en matière de cyber pédocriminalité, 21,3 millions d’enfants en sont victimes chaque année. Selon l’Office des mineurs (Ofmin), en moyenne 493 enfants sont filmés, abusés, photographiés, exposés sexuellement sur internet, chaque jour. Cependant, les politiques menées pour les combattre sont plus audacieuses qu’en France. En Australie, la formation continue, l’externalisation partielle des audits et la création d’une Autorité chargée des honorabilités ont été les solutions choisies pour bloquer toute entrée de prédateurs sexuels dans les écoles. Une charte spécifiquement dédiée au bien-être et à la protection des enfants (Child Safe Standards) a valeur de loi pour toutes les structures accueillant du jeune public, qu’elles soient publiques ou privées. Au Royaume-Uni, la vérification des antécédents ne s’arrête pas au stade du recrutement, comme dans le cas français. Au contraire, chaque année, le personnel doit prouver un casier judiciaire vierge.
La France a échoué à tous les niveaux où le contrôle était à sa portée. Garantir la protection des enfants implique de tenir un fil rouge nécessaire, qui débutera nécessairement par un changement de regard sur l’enfant afin de prévenir au maximum les actes et éventuellement de sanctionner les coupables.
Le premier vise à empêcher le passage à l’acte, en agissant sur l’organisation du travail auprès des enfants. Il s’agit de sortir le périscolaire de la pénurie par la mutualisation des emplois, car près de la moitié des animateurs ne possède aujourd’hui aucun diplôme professionnel. Il s’agit ensuite de faire qu’aucun adulte ne se retrouve jamais seul face à un enfant. Il s’agit enfin de soumettre les structures accueillant des mineurs à des audits réguliers, conduits selon un référentiel national par des organismes accrédités et placés sous le contrôle d’une autorité indépendante, comme le fait l’État de Victoria depuis la commission royale australienne.
Le second vise à faire payer les coupables, en agissant sur l’établissement de la preuve. Les juges doivent pouvoir s’appuyer sur des professionnels formés à recueillir la parole de l’enfant, parce que c’est le début du fondement de la preuve. Le classement sans suite doit être motivé par écrit et de façon circonstanciée lorsque la victime est mineure, afin qu’une famille sache enfin ce qui a été fait de sa plainte. Et un même nom visé par plusieurs signalements doit déclencher un réexamen conjoint des dossiers, ainsi qu’une vérification immédiate de l’emploi de l’intéressé. À Fleurance, cinq alertes en huit ans n’ont jamais été rapprochées, pendant que cet homme travaillait au contact d’enfants.
L’affaire Lyhanna a démontré l’inefficacité de l’État dans la protection de nos enfants, avec chacun de ses services qui s’est renvoyé la responsabilité plutôt que d’assumer leur échec. Cette affaire a provoqué un réveil des consciences, mais les Français exigent légitimement des changements et surtout qu’elles produisent enfin des effets.
Par Marine Hanounna, Analyste du Millénaire
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Crédit photo : Enfants via Wikimedia Commons sous licence CC BY SA 4.0

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