Depuis la fin de la guerre froide, la France a réduit ses capacités militaires au nom des dividendes de la paix. Face au retour de la guerre en Europe, à la montée de la Chine et au désengagement américain, la note dresse un état des lieux et propose 36 propositions pour réarmer la défense nationale.
Le constat
La France a réduit ses capacités militaires depuis 1990, alors que le monde se réarme et que les alliances se recomposent.
La cause
Un sous-dimensionnement des forces et de l’industrie de défense, un effort passé de 5,4 % du PIB en 1960 à 1,8 % en 2018.
La conséquence
Un réarmement nécessaire, fondé sur un effort de 4 % du PIB, un écosystème industriel favorable et la maîtrise des ruptures technologiques.
Avant-propos
Depuis la fin de la guerre froide, la France, comme une grande partie des démocraties occidentales, a progressivement réduit ses capacités militaires au nom des « dividendes de la paix » pour paraphraser l’ancien Premier Ministre Laurent Fabius.
Ce choix stratégique, fondé sur une vision optimiste de la stabilité internationale et la primauté du droit sur la force, est aujourd’hui largement remis en cause. Le retour de la guerre en Europe, avec l’invasion de l’Ukraine, l’affirmation de nouvelles puissances régionales, la montée en puissance de la Chine et le désengagement progressif des États-Unis sur le continent, voire un renversement d’alliances, marquent une rupture brutale dans notre environnement stratégique.
Alors que nous commémorons l’appel du 18 juin symbole à la fois de la honte de la défaite militaire, mais aussi du sursaut, la France se trouve face à une impérieuse nécessité : celle de réarmer. Non pas pour relancer une course aux armements sans fin, mais pour garantir sa souveraineté, assurer sa sécurité, et peser dans un monde redevenu brutal et instable. La dégradation de nos capacités militaires, le sous-dimensionnement de notre industrie de défense, la dépendance à l’exportation et la dispersion de nos efforts doctrinaux doivent être corrigés au risque sinon de voir la puissance française s’affermir encore davantage.
Comment réarmer militairement le pays ? Ce rapport dresse un état des lieux lucide des faiblesses actuelles de notre appareil de défense pour proposer un cadre ambitieux de réarmement et lever des verrous bloquant la montée en charge de nos armées et de notre appareil militaro-industriel.
Car le réarmement militaire ne se décrète pas, nous proposons un nouvel horizon décliné en 36 propositions concrètes pour la défense nationale : un modèle fondé sur la dissuasion, la projection et l’innovation, adossé à une industrie souveraine et compétitive et exportatrice.
William THAY, Président du Millénaire
Se réarmer, une nécessité vitale face aux mutations mondiales
La fin des dividendes de la paix. Après la chute de l’URSS, les armées françaises ont été réduites de près du quart entre 1991 et 1995. Selon l’Institut des Libertés, les dépenses militaires de la France sont passées de 5,4 % du PIB en 1960 à 3,5 % en 1970, 2,8 % en 1990, 2 % en 2000 et 1,8 % en 2018.
Un monde qui se réarme. Les dépenses militaires mondiales étaient au plus bas en 1995 et 1997, à près de 1 100 milliards de dollars. Elles atteignent près de 2 240 milliards en 2022, soit deux fois plus qu’il y a 25 ans, et un nouveau record en 2023 avec 2 443 milliards selon le SIPRI.
Un renversement des alliances possible. L’élection de Donald Trump et le rapprochement russo-américain de Riyad, le 18 février 2025, ouvrent l’hypothèse d’un renversement d’alliances. La note rappelle que l’histoire en compte de nombreux exemples et que cela rend le réarmement d’autant plus nécessaire.
du PIB : l’effort militaire que propose la note, soit près de 115 milliards d’euros par an contre 63 milliards actuellement.
Un déclin militaire occidental et de nouveaux rapports de force
Une crédibilité érodée. La note cite les échecs au Moyen-Orient, l’absence d’intervention en Syrie après l’usage d’armes chimiques et les difficultés face à la guerre de haute intensité en Ukraine. Les États-Unis concentrent près de 60 % de l’aide militaire occidentale à l’Ukraine.
Une supériorité technologique contestée. La Corée du Sud passe de 2 % à plus de 4,6 % du PIB en R&D entre 2000 et 2019 et la Chine de 0,9 % à 2,2 %. La Chine et la Russie concentrent près de 71 % des principales cyberattaques et le monde occidental près de 67 % des cibles, sur la période 2000 à 2018.
Un basculement relatif. Les États-Unis pèsent encore près de 40 % des dépenses militaires mondiales, mais la multipolarité progresse avec six grands États, la Chine, la Russie, la Turquie, l’Inde, l’Iran et le Brésil, qui pratiquent le contrôle régional.
Une armée et une industrie de défense sous-dimensionnées
Un déclin par rapport au rang économique. La France est la 6e puissance économique mais seulement la 8e par son budget militaire et la 11e selon l’indice GlobalFirePower. Elle compte 205 000 militaires et 63 000 civils en 2021. Le budget de la défense atteint 95,4 milliards d’euros en 2025, soit 11 % des dépenses publiques, avec un objectif de 100 milliards en 2030.
Un problème d’échantillonnage. L’armée française dispose de 215 chars de combat, deux fois moins que le Soudan ou l’Azerbaïdjan, de 426 pièces d’artillerie, de 9 sous-marins et de 569 avions militaires. La note estime qu’elle pourrait mener une guerre de haute intensité sur tous les fronts, mais uniquement sur une journée.
Une projection sous tension. En 2021, 13 000 militaires sont en OPEX, soit 6,3 % des effectifs. Le porte-avions Charles de Gaulle n’est opérationnel que 60 % du temps.
Une BITD fragile. Elle regroupe 2 000 entreprises, 200 000 emplois et près de 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Elle exporte environ 30 % de sa production contre 8 % en 1960, souffre de la réticence des banques liée aux critères ESG et de PME tiraillées entre cycles militaires et civils.
Réarmer la France n’est pas une option idéologique : c’est une nécessité stratégique, industrielle et historique.
Fixer le cap : budget et doctrine (propositions 1 à 8)
Porter l’effort à 4 % du PIB. Proposition 1 : faire voter un projet de loi rectificatif de la LPM pour fixer l’effort à 4 % du PIB. Proposition 2 : instaurer une « règle d’effort » 1 pour 4, où l’État investit 3 euros pour 1 euro de financement privé. Proposition 3 : engager un plan de réduction des dépenses publiques de 10 %. Proposition 4 : plaider pour une exemption des dépenses de défense aux critères de Maastricht.
Redéfinir la stratégie. Proposition 5 : organiser une alliance de défense en cercles concentriques dans l’Union européenne, incluant le Royaume-Uni. Proposition 6 : choisir nos alliances en Indopacifique. Proposition 7 : choisir nos alliances en Afrique et au Moyen-Orient. Proposition 8 : opter pour une armée de projection, en complément de la dissuasion nucléaire.
Un écosystème favorable au réarmement (propositions 9 à 26)
Financement. Proposition 9 : créer un livret défense d’épargne. Proposition 10 : flécher les fonds des assurances-vie vers les entreprises de défense. Proposition 11 : imposer un « Buy European Act ».
Une pause normative. Proposition 12 : créer un label « défense nationale ». Proposition 13 : reconnaître le rôle de service public des entreprises de défense. Proposition 14 : établir un moratoire sur la loi Sapin II pour les marchés confidentiels. Proposition 15 : assouplir les règles d’urbanisme et d’environnement avec des « sites stratégiques prioritaires ». Proposition 16 : renforcer les pouvoirs de réquisition du Premier ministre. Proposition 17 : créer un régime de dérogation aux seuils de marchés publics pour les commandes urgentes.
Libérer le travail. Proposition 18 : amplifier les campagnes grand public sur les métiers de la défense. Proposition 19 : créer un sommet « Choose Defense ». Proposition 19 : revaloriser les métiers industriels, techniques et scientifiques de la BITD. Proposition 20 : défiscaliser les heures supplémentaires. Proposition 21 : exempter les secteurs clés de la limitation du temps de travail, jusqu’à 48 heures par semaine. Proposition 22 : étendre l’exemption d’impôt sur le revenu des militaires en OPEX à tous les militaires. Proposition 23 : exonérer de charges sociales patronales les entreprises de la BITD. Proposition 24 : créer un « Erasmus de la défense ». Proposition 25 : mettre en place un label « Campus Défense ». Proposition 26 : créer une « réserve industrielle de défense ».
Dominer les ruptures technologiques (propositions 27 à 36)
Prioriser l’innovation. Proposition 27 : prioriser les chaînes de valeur stratégiques entre maîtrise nationale et européenne. Proposition 28 : prioriser les composants clés comme les semi-conducteurs et les capteurs optiques. Proposition 29 : accélérer la production de drones militaires, avec 3 000 drones annoncés dès 2025.
Soutenir et protéger. Proposition 30 : donner aux champions exportateurs une priorité d’accès au crédit d’impôt recherche. Proposition 31 : constituer des stocks stratégiques de ressources clés. Proposition 32 : renforcer la DG Trésor, la DRSD et la DGSI pour le contrôle des investissements étrangers. Proposition 33 : créer une « liste rouge » de technologies non cessibles hors UE. Proposition 34 : instaurer un « droit d’alerte souverain ». Proposition 35 : renforcer la protection des brevets souverains. Proposition 36 : utiliser l’alliance européenne dans l’OTAN pour démultiplier les investissements.
Le réarmement en chiffres
Dépenses militaires de la France (en % du PIB)
Les dépenses militaires passent de 5,4 % du PIB en 1960 à 1,8 % en 2018, avec un objectif de 4 %.
Dépenses militaires mondiales (en milliards de dollars)
Les dépenses mondiales doublent en 25 ans et atteignent 2 443 milliards de dollars en 2023.
Dépenses de R&D (en % du PIB)
La Corée du Sud et la Chine ont fortement accru leur effort de R&D entre 2000 et 2019.
Principales opérations stratégiques de la Défense en 2025 (en milliards d’euros)
Les rémunérations pèsent 23,2 milliards d’euros, soit 39 % des dépenses de la Défense.
Part de la production d’armement exportée (en %)
La part de la production d’armement exportée passe de 8 % en 1960 à près de 30 %.
Conclusion
La France dispose encore des atouts pour redevenir une puissance militaire crédible, à condition de rompre avec les dividendes de la paix : un choix doctrinal clair, un effort budgétaire à la hauteur des menaces et la mobilisation des armées, de l’industrie, de la finance, de la recherche et de la société civile.
La note plaide pour libérer l’appareil militaro-industriel des carcans normatifs et entrer pleinement dans une économie de guerre.
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William Thay et Matthieu Hocque
Président du Millénaire ; Directeur adjoint des études.
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