Entretien de William Thay pour Ouest-France : « Présidentielle : « La campagne commence, l’été sera politiquement très intense » »

La campagne démarre avec la confirmation de la candidature de Marine Le Pen, estime le politologue William Thay. Le président du think tank gaulliste « Le Millénaire » s’attend à ce que les candidats multiplient les interventions pour s’imposer. Pas de trêve estivale en vue cette année.

Comment comprenez-vous la stratégie de Marine Le Pen ?

Marine Le Pen se pourvoit en cassation pour qu’on ne puisse pas la traiter de délinquante. On peut dire qu’elle a été condamnée, mais pas définitivement, ce qui fait qu’elle demeure présumée innocente. Cela lui permet de rester sur sa ligne politique de toujours : « tous pourris sauf moi ».

Elle échappe également au port du bracelet électronique…

Elle avait clairement dit qu’elle ne ferait pas campagne avec un bracelet électronique. Le pourvoi en cassation lui permet, là aussi, de ne pas se dédire. Ce n’est pas forcément son meilleur calcul sur le plan du droit, car le jugement lui était plutôt favorable, mais il maximise ses chances. Pour la première fois, les enquêtes d’opinion l’annoncent potentiellement gagnante d’une présidentielle. C’est une rupture. Elle sait que sa chance de devenir présidente, c’est maintenant ou jamais. Si elle avait passé son tour, Jordan Bardella aurait définitivement pris sa place.

Les électeurs accepteront qu’une candidate, condamnée à deux reprises pour détournement de fonds, puisse briguer la présidence de la République ?

En politique, l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Entre deux candidats au comportement hors norme, celui qui gagne passe pour courageux, celui qui perd pour fou. Aujourd’hui, Marine Le Pen fait tapis, elle mise tout sur cette élection. Elle « prend son risque », un peu comme Emmanuel Macron en 2017. Si elle gagne à la fin, on criera au génie ; si elle perd, à la folie.

Les sympathisants du RN, qui s’étaient faits à l’idée que ce serait Jordan Bardella plutôt qu’elle ?

Il y a plus de soulagement que de déception dans l’entourage de Jordan Bardella depuis l’annonce de la candidature de Marine Le Pen. Il est peut-être plus populaire, mais il n’est pas préparé à y aller comme elle, et ils n’ont pas tout à fait les mêmes électeurs. Marine Le Pen peut compter sur le vote d’une partie des classes populaires et intermédiaires, attachées à sa personne plus qu’au parti. Ces électeurs-là votent davantage Le Pen que RN. Ils ne se seraient pas tous mobilisés pour Jordan Bardella, qui n’avait aucune assurance d’accéder au second tour.

Avec Marine Le Pen candidate, l’union des droites prônée par Bardella, c’est fini ?

Je ne suis pas certain que Marine Le Pen restera sur sa tactique de 2022. En juin, elle avait indiqué qu’elle donnerait « un rôle » à Marion Maréchal et à Éric Ciotti. Elle a compris qu’elle n’est pas la mieux placée pour séduire au-delà de ses bases. Elle peut utiliser Jordan Bardella pour négocier le ralliement de députés Les Républicains en leur promettant des circonscriptions en cas de victoire, Éric Ciotti pour draguer la droite dure, Marion Maréchal pour convaincre les catholiques identitaires tentés par le vote Bruno Retailleau…

Bruno Retailleau accuse Laurent Wauquiez de « petite trahison » pour son ralliement à Édouard Philippe. Petite ou gros coup de poignard dans le dos ?

Cela montre surtout que peu de gens croient que Bruno Retailleau peut gagner, même dans son camp. Les plus à droite dans son propre électorat seront tentés par le vote Le Pen dès le premier tour, au nom du « vote utile », et les plus modérés par le vote Philippe. Bruno Retailleau aurait préféré affronter Jordan Bardella, en pariant sur son effondrement pendant la campagne. Avec le maintien de Le Pen, cette stratégie est morte. Laurent Wauquiez a planté le dernier clou dans le cercueil en disant qu’il n’a aucune chance de gagner.

Édouard Philippe a réussi son entrée en campagne, dimanche dernier ?

Dans une campagne présidentielle, il faut coller à son parcours et montrer comment il fonde votre philosophie politique. C’est ce qu’il a fait, en parlant longuement de son parcours personnel, ses origines familiales… En rappelant que les Philippe sont passés de docker à Premier ministre en trois générations grâce à l’école, qu’il promet de mettre au centre de son programme, il installe un récit cohérent. Il a trop d’atouts par ailleurs — les ralliements, la dynamique des sondages… — pour être rattrapé par Gabriel Attal et Bruno Retailleau. Les gens l’imaginent en président, il en a la stature. Pas ses deux concurrents.

On entre dans la trêve estivale. La campagne va-t-elle se mettre en pause ou, au contraire, s’accélérer ?

Le vrai coup d’envoi de cette élection, c’est la confirmation de la candidature de Marine Le Pen, ce mardi 7 juillet. La pré-campagne démarre donc bien plus tard que d’habitude. En 2012 comme en 2016, les primaires de la gauche et de la droite, ont lancé les choses un, deux, voire trois ans avant l’échéance. Les Français étaient partis en vacances, l’été précédent le scrutin, en ayant à peu près en tête ce que chacun allait proposer. Pas toutes les propositions, mais l’essentiel de l’offre politique était connu. Pas là. Avec Marine Le Pen candidate, on a surtout l’impression que tous vont se battre pour être au second tour face à elle. Et les événements de l’été, qui va être politiquement très intense, vont obliger les candidats à se positionner.

Quels évènements ?

Je pense d’abord aux canicules à répétition. Marine Le Pen a une longueur d’avance avec la climatisation. Comme au moment des gilets jaunes, quand les autres parlaient de fin du monde, elle parlait de fin du mois, de la façon de surmonter les fortes chaleurs. Ses adversaires vont devoir se repositionner rapidement sur le sujet. Il faudra également compter sur les effets de la guerre en Iran. Si le prix des carburants s’envole à nouveau, beaucoup de gens pourraient renoncer à partir cet été, ou moins loin, ce qui va peser sur le moral des Français. La délicate préparation du budget 2027, surtout si elle prévoit des coupes claires dans le social — sur l’assurance chômage, la sécu… — va donner du grain à moudre aux candidats.

Ils vont multiplier les prises de parole pendant que tout le monde est en vacances ?

On aura des déplacements thématiques ciblés, en lien avec l’actualité. Autour des feux de forêt, par exemple, vous verrez des candidats soucieux de montrer qu’ils ont un dispositif sérieux face au dérèglement climatique se mettre en scène sur le terrain. Et s’ils partent en vacances, ce ne sera pas loin, pour pouvoir réagir au moindre incident.

Quels sont les sujets qui structureront réellement le choix des Français en 2027, selon vous ?

Sur le versant régalien, je vois d’abord la justice, notamment parce que Le Pen est candidate. La probité des élus, la question de savoir si les politiques sont au-dessus des lois. Les faits divers qui ont marqué les Français, comme l’affaire Lyhanna, parce qu’ils estiment qu’ils n’auraient jamais dû arriver, mettront forcément la question d’une justice plus efficace au cœur des débats. Le thème le plus structurant, au niveau économique, ne sera pas le pouvoir d’achat mais le sentiment de déclassement. De plus en plus de Français pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux. On verra beaucoup de candidats promettre un avenir meilleur non pas aux électeurs d’aujourd’hui, mais à leurs enfants, autour de l’éducation, comme le fait Edouard Philippe. Et les questions internationales vont compter comme jamais.

L’international, clé de l’élection présidentielle française, ce serait nouveau, non ?

L’économie ne vous fait pas gagner une présidentielle mais elle peut vous faire perdre si vous n’êtes pas crédible. C’est en partie ce qui a coûté Matignon à Jordan Bardella en 2024. L’international émerge de la même façon. La question de savoir si vous êtes crédible pour représenter la France à l’étranger pèse désormais tout autant.

Les adhérents du Parti Socialiste ont choisi, jeudi, de désigner leur candidat via une « primaire fermée », entre eux et Place Publique. Qu’est-ce que ça change ?

Les choses vont se jouer entre François Hollande, s’il est candidat, et Raphaël Glucksmann. Les militants socialistes ont déjà fait deux fois campagne avec Raphaël Glucksmann, aux européennes de 2019 et de 2024. Il n’est pas socialiste, mais pas si éloigné du socialisme. Quant à François Hollande, une partie des cadres du PS s’est intoxiquée dans l’entre-soi, en se persuadant qu’il est très impopulaire parce qu’ils le détestent eux-mêmes, ce qui n’est pas ce qu’on observe quand on interroge les sympathisants socialistes. Avec le recul, son quinquennat est jugé moins durement et, depuis la dissolution, ce n’est plus lui mais Emmanuel Macron qui passe pour le pire des présidents.

François Hollande pourrait faire gagner la gauche ?

Plus les candidats qui s’adressent à un même espace sont nombreux, plus les électeurs restent attachés à leur famille. On vote communiste ou écologiste parce qu’on l’a toujours fait. Une primaire ouverte de « la gauche unie hors LFI », aurait évité cet écueil. Tactiquement, c’est Olivier Faure qui avait raison. Les adhérents du PS en ayant décidé autrement, la probabilité d’accéder au second tour, pour Raphaël Glucksmann comme pour François Hollande, est quasi nulle. Contrairement à Jean-Luc Mélenchon, le mieux placé pour dévorer tous les autres candidats de la gauche.

Dans un an, au soir du premier tour, quel scénario vous surprendrait le moins ?

Tant que Jordan Bardella était en lice, je misais sur Édouard Philippe contre Jean-Luc Mélenchon. Je ne vois pas comment Marine Le Pen ne serait pas au second tour l’an prochain. Je dirais donc Édouard Philippe contre Marine Le Pen. Ce dont je suis persuadé, c’est que les choses se joueront entre ces trois prétendants. Marine Le Pen, Edouard Philippe et Jean-Luc Mélenchon.

Entretien de William Thay, Président du think-tank Le Millénaire, avec Ouest France

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Crédit photo : Cumbre de Madrid 8 de Febrero, de Vox España, via Flickr, sous licence CC0 1.0.

Edouard Philippe 3×4 crop, de Wasasaq8, via Wikimedia Commons, sous licence CC0 1.0.

Jean-Luc Mélenchon 2022, de Thomas Bresson via Wikimedia Commons, sous licence CC0 BY 4.0.

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