Entretien de Philippe Charlez dans le numéro du jeudi 9 juillet 2026 de Valeurs Actuelles.
Nous avons vécu une canicule historique… Le Gouvernement s’adapte. Mais qu’a-t-il mis en place depuis 2003 ?
Les températures observées un peu partout en France en mai et juin sont totalement inédites. Sauf à nier l’évidence, il est aujourd’hui difficile de remettre en cause la réalité du réchauffement climatique dont les effets se traduisent surtout par la multiplication de vagues de chaleur de plus en plus intenses et toujours plus précoces.
Comme l’a justement rappelé François Gemenne, il ne faut toutefois pas confondre le réchauffement global (1,3 °C depuis la période préindustrielle) avec les phénomènes météorologiques qu’il favorise. Le réchauffement modifie progressivement les grands équilibres de température et de pression dans l’atmosphère, rendant certaines situations météorologiques, inimaginables dans le passé, plus probables. Il favorise ainsi les remontées d’air très chaud en provenance du Sahara vers l’Europe occidentale. Lors de cet épisode, le cœur de cette remontée d’air chaud est passé à l’ouest de Marseille. Ceci explique que le Var et les Alpes-Maritimes aient été relativement épargnés alors que l’ouest de la France a connu des températures exceptionnellement élevées pour cette période de l’année.
Quelles conséquences humaines et économiques que ce choc caniculaire ?
Contrairement à d’autres événements météorologiques extrêmes, tels que les inondations, qui causent peu de victimes mais engendrent des coûts économiques élevés, les vagues de chaleur se distinguent par une mortalité élevée mais un impact économique limité. La canicule de 2003, responsable de 15 000 décès en France, en est une illustration marquante. Toutefois, sur le long terme, les données de la très respectée base EM-Data[1] montrent que, sur les 45 dernières années, les événements climatiques extrêmes représentent seulement 0,1 % du PIB et de la mortalité. À titre de comparaison, les cardiopathies sont responsables de 33 % de la mortalité tandis que la corruption coûte près de 3 % du PIB mondial.
Quelle stratégie mettre en place de manière structurelle ?
Face aux canicules, deux stratégies complémentaires peuvent être mises en œuvre. La première, l’atténuation, vise à agir sur les causes en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, principal moteur du réchauffement climatique. La seconde, l’adaptation, consiste à limiter les conséquences de ce réchauffement sur les populations et les territoires. Alors que l’adaptation constitue une stratégie à long terme et à l’échelle mondiale — son efficacité dépend des efforts conjoints des différents émetteurs, notamment la Chine, l’Inde et les US –, l’adaptation relève d’une approche de court à moyen terme mise en œuvre à l’échelle territoriale.
Les méthodes d’adaptation modernes aux vagues de chaleur sont bien connues : désartificialisation et végétalisation des sols urbains (la température dans Paris intramuros est de 7 °C supérieure à celle des bois périphériques), espaces d’eau et brumisateurs, isolation thermique intelligente, blanchissement des surfaces et enfin climatisation généralisée comme tel est le cas dans la plupart des pays du Sud. Et, sur ce point, la France possède un retard significatif sur ses voisins : seulement 25 % de couverture contre 50 % en Italie et en Grèce.
Mais tout de même, depuis le Moyen-Âge, le monde est soumis à des canicules dévastatrices ?
Alors que, depuis toujours, les sociétés humaines se sont adaptées aux contraintes climatiques, nos politiques climatiques se sont, depuis plusieurs décennies, principalement concentrées sur l’atténuation au détriment de l’adaptation. Comment expliquer ce déséquilibre ?
L’écologie politique et son biais gauchiste freinent-ils l’adaptation aux dérèglements climatiques ?
En tant que pays tempéré, la France a historiquement moins investi dans l’adaptation aux vagues de chaleur, notamment dans la climatisation, que les pays méridionaux confrontés depuis toujours à des épisodes caniculaires. Toutefois, les effets du changement climatique auraient dû, depuis une quinzaine d’années, conduire à un changement de stratégie. L’héritage climatique ne peut donc, à lui seul, expliquer notre retard en matière d’adaptation.
Bien que ne représentant qu’une force électorale marginale, les écologistes ont exercé durant les dernières décennies une influence déterminante sur les politiques climatiques, privilégiant systématiquement l’atténuation à l’adaptation. S’adapter serait une forme de renoncement revenant à accepter le réchauffement plutôt qu’à le combattre.
Cependant, derrière ce discours officiel se cache un logiciel égalitariste très présent dans la mouvance écologiste : alors que l’atténuation promet à l’ensemble des terriens un bénéfice collectif, l’adaptation est profondément inégalitaire, chacun s’adaptant selon ses moyens. Pour un écologiste égalitariste, la climatisation incarne la lutte des classes : le riche s’offre la fraîcheur, tandis que le logis du pauvre est simultanément réchauffé par la canicule… et la chaleur rejetée par la climatisation de son voisin fortuné.
On ignorait le nom de la ministre de la Transition Ecologique. Sa déclaration surréaliste l’a fait découvrir au grand public !
Dans ce contexte, la déclaration de la ministre de la Transition écologique « horrifiée » par ceux qui estiment« qu’il n’y a qu’à mettre la clim partout » ne peut se réduire à une simple bourde.
Sans se revendiquer officiellement anticapitaliste, décroissantiste et technophobe, Monique Barbut a, lors de son passage au WWF France, fait de la sobriété énergétique et de la réduction de la consommation les piliers de la transition. Elle a aussi, dans ses fonctions internationales, constamment insisté sur la nécessité de transformer les modèles de développement plutôt que de miser sur l’innovation technologique. Comme beaucoup d’écologistes, Monique Barbut a une vision écocentrée du monde : l’ensemble des êtres vivants formerait avec le monde inerte un superorganisme autorégulé que la société prométhéenne mettrait en péril. Dans cette perspective, protéger les forêts et les animaux serait aussi important que de garantir la survie de l’Humanité. On sait que cette hypothèse « bucolique » ne résiste pas à la science : la Terre n’est en rien un superorganisme autorégulé mais un ensemble de structures dissipatives vivant les unes aux dépens des autres.
Un grand plan de climatisation s’impose donc en France ? Une évidence ?
Si la climatisation n’est en rien une réponse miracle au réchauffement climatique, elle constitue en revanche un outil d’adaptation essentiel. Personne ne conteste que le chauffage permette d’adapter nos logements aux conditions hivernales. Pourquoi serait-il dès lors illégitime de rafraîchir notre bâti pour faire face aux vagues de chaleur ? D’autant que les climatiseurs modernes n’ont rien en commun avec ceux qui défiguraient jadis les façades méditerranéennes : ce sont des pompes à chaleur réversibles qui chauffent l’hiver et rafraîchissent l’été. Pourquoi s’en priver ?
Sébastien Lecornu promet 30 000 climatiseurs pour les bâtiments publics ! Un début timide…
S’il répond très partiellement à une nécessité immédiate, le plan gouvernemental consistant à installer 30 000 climatiseurs dans des écoles, des EHPAD et des hôpitaux ne constitue pas une stratégie à long terme. D’autant que ces équipements devront être importés à la hâte du Sud-Est asiatique, principal fabriquant de climatiseurs et de pompes à chaleur.
Je soutiens en revanche un grand plan national climatisation avec comme objectif de couvrir à un horizon décennal 85 % du territoire. Pour y parvenir, il faut impérativement rééquilibrer les budgets de la transition énergétique en consacrant davantage de moyens à l’adaptation et donc – mécaniquement – moins à l’atténuation.
« Moins d’éoliennes, plus de climatiseurs ; pour sauver des vies, stop à l’idéologie » pourrait résumer ce changement de priorité lors de la prochaine élection présidentielle.
[1] https://www.emdat.be/
Par Philippe Charlez, expert des questions énergétiques, associé au Millénaire
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Crédit photo : Fécamp éoliennes 0020, de Daniel*D, via Wikimedia Commons sous licence CC BY-SA 3.0

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