Faire des Outre-Mer un levier de puissance

La France vit un paradoxe marquant : notre pays dispose de la deuxième plus importante Zone économique exclusive (ZEE) avec une superficie de 10 186 624 kmderrière les Etats-Unis, mais elle n’est que la 6e puissance navale mondiale selon l’Atlas Bleu ou encore importatrice de produits de la mer selon l’Insee. Comment expliquer un tel paradoxe ? 

Les territoires ultramarins français sont pourtant un réel atout. Ils occupent une place singulière dans l’architecture politique, juridique et stratégique. Répartis sur l’ensemble des grands bassins océaniques, ils constituent non seulement des espaces de souveraineté, mais également des points d’ancrage majeurs dans l’économie mondiale des flux et dans la géopolitique maritime contemporaine.

Longtemps abordés à travers un prisme essentiellement interne les territoires des Outre-Mer apparaissent aujourd’hui sous un jour nouveau. La recomposition accélérée du système international, marquée par le retour de la conflictualité interétatique, la fragmentation des espaces multilatéraux, l’intensification des rivalités en Indopacifique et la centralité croissante des enjeux climatiques, redonne à la géographie une valeur stratégique déterminante.

Dans ce contexte, les territoires ultramarins ne constituent plus seulement une singularité historique ; ils deviennent un multiplicateur de puissance et un vecteur d’influence dont la portée excède leur dimension démographique ou économique. Cette évolution invite à interroger la cohérence et l’ambition de notre politique ultramarine, à lalumière des transformations contemporaines. 

La dynamique actuelle du système international est marquée par une recomposition profonde des équilibres stratégiques. Le retour des rivalités de puissance, illustré par les guerres notamment en Ukraine et la compétition sino-américaine, s’accompagne d’une remise en cause partielle des cadres multilatéraux hérités de l’après-guerre froide. Parallèlement, la mondialisation des flux commerciaux, énergétiques et numériques confère aux espaces maritimes une centralité accrue.

Or, selon la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED, 2023), plus de 80 % du commerce mondial s’effectue par voie maritime. Les routes océaniques, les câbles sous-marins et les ressources halieutiques et énergétiques constituent désormais des objets de rivalités stratégiques. Dans ce contexte, la maîtrise et la sécurisation des espaces maritimes redeviennent des priorités majeures des États.

La France dispose, à cet égard, d’un atout géographique exceptionnel : grâce à ses territoires ultramarins, elle possède la deuxième zone économique exclusive (ZEE) mondiale, estimée à environ 10,2 millions de km² (Secrétariat général de la mer). Seuls les États-Unis devancent la France dans ce classement, avec une ZEE d’environ 11,3 millions de km² répartie entre leur territoire continental et leurs possessions insulaires du Pacifique. Ce rang singulier place la France loin devant toutes les autres puissances européennes, dont aucune ne dispose d’une présence maritime comparable. Cette dispersion territoriale de la France lui assure une présence dans l’ensemble des bassins stratégiques majeurs que sont les Caraïbes, l’océan Indien, la zone du Pacifique Sud, et l’Atlantique Sud ce qui lui confère une profondeur stratégique rare parmi les puissances européennes. Pourtant, la politique ultramarine demeure fréquemment appréhendée sous l’angle de la solidarité nationale ou de la gestion budgétaire, plus que comme un pilier de la stratégie internationale française. Dès lors, une interrogation centrale s’impose : Comment les Outre-Mer et les territoires ultramarins peuvent-ils être pleinement intégrés comme leviers structurants de la puissance et de l’influence françaises dans un environnement stratégique en recomposition, et quelles évolutions doctrinales cette intégration suppose-t-elle ? Pour répondre à cette problématique, il convient d’examiner successivement : la transformation du cadre stratégique mondial ; les Outre-Mer comme multiplicateur de puissance maritime et militaire ; leur rôle dans les dynamiques régionales et les politiques d’influence ; ainsi que les conditions d’une doctrine ultramarine cohérente et intégrée.

Par Sarah Pugliese, Analyste du Millénaire,

Sous la supervision de Pierre Clairé, Géopolitologue et expert des questions internationales au Millénaire. 

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Crédit photo : Vue satellite du Grand Nouméa, qui concentre deux tiers des habitants de la Nouvelle-Calédoniede Axelspace Corp., via France Catholique, sous licence CC BY-SA 4.0. 

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