Marine Hannouna, Denis Bouvier et Lilian Guignard pour Valeurs Actuelles : « Retrouvons les vertus et les principes structurants du service militaire »

TRIBUNE. La France a perdu de vue les valeurs du service militaire, notamment deux : l’universalité et la discipline, préalable à l’autorité de l’État.

Aujourd’hui, la France doute. De son histoire d’abord, d’elle-même ensuite, et de sa capacité à rassembler une jeunesse fracturée autour d’un projet commun. Selon un sondage Ipsos pour le JDD en juillet, seuls 54 % des 18-24 ans se considèrent aujourd’hui comme patriotes, contre 86 % des plus de 65 ans. Cet écart vertigineux n’est pas une donnée anodine. Il est le symptôme d’une rupture de transmission, d’une chaîne brisée au moment précis où l’État a décidé, en 1996, de se passer de l’un de ses deux grands instruments de forge du citoyen : l’École et l’Armée. S’il ne s’agit pas retrouver nécessairement le service militaire d’antan, coûteux et moins adapté aux besoins de nos armées, les valeurs portées, elles, sont indissociables d’une diplomatie française forte dans un monde où prime la confrontation sur la concertation. 

Vers un retour des services militaires en Europe ?

Partout en Europe, le retour du service militaire n’est plus un tabou : il devient une nécessité stratégique. L’Allemagne, qui avait suspendu la conscription en 2011, s’oriente aujourd’hui vers un modèle de mobilisation partielle : recensement obligatoire de toute une classe d’âge, volontariat renforcé, et sélection ciblée pour un service militaire ou civil. Les pays nordiques ont déjà franchi ce seuil. La Suède a rétabli en 2017 une conscription sélective : tous sont appelés, mais seuls les plus aptes servent, pour une durée allant jusqu’à quinze mois, dans un cadre désormais mixte. En Norvège, ce principe d’universalité exigeante permet de concilier efficacité militaire et adhésion nationale. Plus à l’Est, la Lituanie a fait un choix plus direct encore, rétablissant dès 2015 un service obligatoire de 9 mois, assumé comme un impératif de souveraineté. Le Danemark, enfin, combine volontariat et tirage au sort, dans une logique d’élargissement progressif du devoir de défense.

Partout, une même logique s’impose : adapter les formes sans renoncer au principe. Ces dispositifs ne visent plus la conscription de masse d’hier, mais la reconstitution d’une capacité de mobilisation, de réserves et de cohésion. En effet, au fond, l’enjeu dépasse la seule préparation militaire : il s’agit de refaire nation, en rappelant à chaque génération que la liberté suppose l’effort, et que la citoyenneté engage. Les débats sur le coût ou l’efficacité existent, mais ils peinent à masquer l’essentiel : dans une Europe à nouveau confrontée à la guerre sur le plan extérieur avec la Russie, mais aussi sur le plan intérieur avec le terrorisme, le narcotrafic, et l’autonomisation de territoires vis-à-vis de l’État, le renoncement n’est plus une option.

La France coincée dans un entre-deux

La France, ayant inventé jadis la conscription, demeure coincée dans un entre-deux. Le Service National Universel (SNU), lancé en 2019 comme projet phare pour la jeunesse, devait être un outil de cohésion nationale. Six ans plus tard, le bilan est mitigé. En 2022, 32 000 jeunes y ont participé, loin de l’objectif de 50 000. Le dispositif peine aussi à être réellement « universel » : 33 % des participants ont un parent issu des corps en uniforme (contre 2 % dans la population), tandis que les jeunes des quartiers prioritaires ne représentent que 5 % des inscrits. Conçu autour d’un court séjour de 2 semaines, le SNU reproduit certains codes militaires sans assumer ni une logique civique forte ni un véritable service militaire. Sa durée limitée empêche tout impact durable et le rend surtout attractif pour des jeunes déjà intégrés et volontaires.

L’idée n’est pas mauvaise sur le papier, mais elle échoue sur le plan de la cohésion nationale. Il touche insuffisamment les publics les plus éloignés du système scolaire, alors même qu’ils étaient ceux qui bénéficiaient le plus de l’ancien service militaire (dépistage de l’illettrisme, accès aux soins, permis de conduire, formations). Chaque année, environ 100 000 jeunes quittent l’école sans qualification et 12,9 % des 15-29 ans sont ni en emploi, ni en formation, ni en études — des publics que le SNU actuel ne parvient pas à atteindre. Au final, le dispositif reste limité à une expérience ponctuelle pour des jeunes déjà insérés, loin de l’ambition initiale de transformation sociale et de réduction des fractures.

Retrouver les principes du service militaire dans un nouveau dispositif

La France a perdu de vue les valeurs du service militaire, notamment deux : l’universalité et la discipline, préalable à l’autorité de l’État. 

L’universalité d’abord. Le SNU doit devenir obligatoire à 16 ans pour tous les jeunes Français, filles et garçons, sans exception autre que médicale, dernière année de scolarité obligatoire. L’encadrement doit être pluriel, composé de personnels issus de toutes les institutions de l’État (Armée, Éducation nationale, Police, Justice, Santé, Pompiers) afin que ce service soit réellement celui de la République dans toute sa diversité institutionnelle. Le principe de diversité géographique doit être garanti. Chaque jeune doit effectuer son service dans un département autre que le sien. C’est ce brassage-là, et lui seul, qui a longtemps fait nation et doit permettre d’identifier les personnes n’aspirant à pas partager notre destin national.

La discipline ensuite. 6 mois, articulés sur l’année des 16 ans, de janvier à juin, adossés au calendrier scolaire, sont à préconiser, avec 4 mois en pensionnat dans des infrastructures dédiées (anciens bâtiments militaires, internats de lycées) permettant l’émergence d’un véritable esprit de promotion, ce sentiment d’appartenance que tous les anciens appelés décrivent comme la première grande leçon de vie collective de leur existence. 2 mois ensuite dans une administration, une association d’intérêt général ou un service public, pour transformer l’expérience de cohésion en engagement concret au service du pays. En fin de parcours, l’État doit mettre en place une cérémonie, un titre, ou une reconnaissance pour signifier à ces jeunes que ce qu’ils ont accompli a de la valeur, qu’ils ne sont plus seulement des lycéens mais des citoyens en devenir.

La question du coût ne doit pas servir de prétexte à l’inaction. Le SNU actuel coûte déjà 140 millions d’euros en 2023 pour 32 000 participants, soit un coût unitaire prohibitif de près de 4 400 euros par jeune. Un SNU réformé, adossé aux internats existants et aux bâtiments militaires sous-utilisés, avec un encadrement mobilisant les retraités de la fonction publique et les réservistes, peut être réalisé pour 1 500 euros par jeune, comme le préconisait le rapport du général Menaouine. La Loi de programmation militaire 2024-2030 inscrit déjà 1,75 milliard d’euros pour ce dispositif. Ce qui manque n’est pas l’argent, mais la volonté politique de trancher dans le vif des ambiguïtés fondatrices, pour enfin assumer ce que ce service doit être. Un service pour la nation.

En ce 8 mai, regardons ce que la France a été capable d’accomplir quand elle se rassemblait, et se ressemblait. Un service national pourrait être cet instrument de renaissance, à condition de lui redonner la substance, l’exigence et l’universalité qui seuls lui permettront de remplir sa mission. Celle que la conscription remplissait depuis Valmy, c’est-à-dire faire de chaque jeune Français, quel que soit son milieu, un citoyen qui sait pourquoi et pour qui il se lève le matin.

Marine Hannouna, Experte des questions éducatives au Millénaire, auteure du rapport « Faut-il restaurer le service militaire ? ».

Denis Bouvier, Expert des questions militaires au Millénaire, auteur du rapport « Vers un SNU vraiment universel ». 

Lilian Guignard, analyste Le Millénaire.

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Crédit photo : service national universel via Wikimedia Commons, sous licence CC BY SA 2.0 

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