William Thay pour Atlantico : « Victoire surprise des Républicains en Virginie : une leçon pour les LR français ? »

La rébellion contre la progression de l’idéologie woke semble avoir joué une rôle majeur dans l’élection d’un gouverneur ayant su habilement être ni pro, ni anti Trump.

Atlantico : Le républicain Glenn Youngkin a remporté l’élection au poste de gouverneur dans l’Etat de Virginie. Est-ce une surprise ? Que retenir comme leçons de sa campagne et de sa victoire ?

William Thay : Les élections « locales » sont empreintes d’un contexte national marqué par l’impopularité de Joe Biden, et par conséquent d’un recul des démocrates dans leurs bastions électoraux. La Virginie est un état ancré pour les démocrates (où Joe Biden a devancé Donald Trump de plus de 10 points en 2020). La dernière victoire d’un républicain pour la fonction de gouverneur date de 2009, et cet état a voté démocrate à chaque élection présidentielle depuis 2008. De plus, les démocrates ne sont pas passés très loin d’une défaite dans le New Jersey, autre bastion démocrate remporté par Joe Biden en 2020 avec 16 points d’avance. Ce contexte électoral favorable aux républicains a bénéficié à Glenn Youngkin. Comme le montre un sondage du Wason Center, 80% des électeurs républicains étaient très enthousiastes à aller voter contre 65% des électeurs démocrates. Ce différentiel de mobilisation doit conduire les démocrates à s’interroger sur les prochaines échéances et notamment les élections de mi-mandat (mid-term) de 2022 au risque de subir une véritable déroute. Les démocrates contrôlent l’ensemble des leviers de pouvoir (Maison Blanche, Chambre des représentants et Sénat), mais ils ont obtenu ces victoires principalement au bénéfice de l’argument anti-Trump pour mobiliser leur base électorale et convaincre les modérés. Toutefois, le retrait de Donald Trump de la présidence, a conduit à une baisse de motivation de vote uniquement sur son cas, ce qui doit conduire les démocrates à renouveler leurs arguments, notamment puisqu’ils sont au pouvoir.

À la différence de son concurrent démocrate, Glenn Youngkin a centré sa campagne sur les sujets qui intéressaient, selon un sondage du Washington Post, ses concitoyens à savoir l’économie, l’emploi, l’éducation et la « critical race theory ». Cette campagne lui a notamment permis de renouer avec le vote des banlieues alors que Donald Trump avait progressivement perdu cet électorat au cours de son mandat, comme le montre la comparaison entre les scores de 2021 et 2020. Youngkin fait beaucoup mieux que Donald Trump dans l’est de la Virginie et les banlieues autour des agglomérations (Alexandria, Virginia Beach, Nordfork et Richmond) mais n’améliore pas le score des républicains dans les centres urbains. De plus, Youngkin a également bénéficié des mauvais choix stratégiques de son concurrent démocrate, Terry McAuliffe. Ce dernier a concentré sa campagne sur Donald Trump en liant Gleen Youngkin à l’ancien président dans près de 60% de ses publicités selon AdImpact, au lieu d’aborder les sujets plébiscités par les électeurs (économie et éducation). Selon un sondage sorti des urnes du Washington Post, les électeurs qui considéraient ces sujets importants dans leur vote, ont favorisé Youngkin : taxes (68% contre 32%), l’économie et l’emploi (55% contre 44%), l’éducation (53% contre 47%).

Sur ce dernier point, les républicains ont engagé un combat contre le wokisme et en particulier la « critical race theory » qui énonce qu’il y a un caractère systémique dans les discriminations. La droite américaine a ainsi lancé une bataille pour empêcher que cette théorie soit enseignée à l’école, et qui a fait l’objet d’un point important de la campagne en Virginie. Cette thématique a conduit le candidat démocrate à dire qu’il ne pensait pas que les parents ne doivent pas dire aux enseignants ce qu’ils devraient enseigner. Cela a notamment permis à Youngkin d’améliorer les scores obtenus par Trump dans des segments électoraux classiques des républicains : les blancs (74% contre 67%), les femmes blanches diplômés (75% contre 56%), et les indépendants (54% contre 45%).

Glenn Youngkin a pu profiter du soutien de Donald Trump et s’attaquer au Woke sans pour autant trop s’afficher comme étant pro-Trump ou trop clivant. Est-ce une formule gagnante ?

Youngkin a établi un bon point d’équilibre pour se faire élire gouverneur de Virginie à savoir être dans la ligne de Trump sans toutefois en adopter les excès qui auraient été condamnés par les électeurs d’un état à tendance démocrate. Toutefois, il y a des limites à cette stratégie qui était parfaitement calibré pour la Virginie. En effet, on observe que Youngkin a obtenu de meilleurs scores que Trump dans l’est et notamment dans les banlieues proches des grandes agglomérations. En revanche, il fait moins bien que l’ancien président dans l’ouest davantage rural. Cela permet d’établir une première limite car il est étonnant au vu d’un contexte politique favorable, de faire moins bien que l’ancien président dans des comtés très favorables aux républicains. Ainsi, la droite américaine pourra adopter ce type de stratégie en fonction des territoires, lorsqu’ils sont notamment composés d’une grande partie de population blanche vivant en banlieue.

LR pourrait-il s’inspirer de cette stratégie en France pour s’affirmer sans tomber dans les excès que peut incarner Zemmour ? 

La problématique pour LR est différente, puisqu’ils n’ont pas de stratégie électorale depuis l’avènement d’Emmanuel Macron sauf à considérer qu’attendre l’écroulement d’un candidat en est une. Ils sont davantage dans une stratégie de défense de leur électorat que dans un objectif de conquête. Pendant tout le quinquennat, ils ont essayé tant bien que mal à résister aux assauts du Chef de l’État, de Marine Le Pen et maintenant d’Éric Zemmour. Ensuite, ils ont un problème idéologique puisqu’ils n’ont plus de programme après avoir renoncé à celui de François Fillon lors des dernières élections législatives. De plus, il est difficile d’établir une stratégie électorale alors que les cadres du parti ont des intérêts différents en fonction de leur bastion électoral. Vous avez une partie des cadres qui sont élus de territoires plutôt favorables à Emmanuel Macron, qui vont plutôt plaider pour une stratégie allant vers ses électeurs quand ils ne proposent pas un rapprochement politique. Tandis que de l’autre côté, vous avez l’autre partie des cadres qui sont favorables à une ligne dure d’opposition au président de la République pour capter une partie de l’électorat de Zemmour et de Le Pen. Enfin, il y a une dernière problématique avec le leadership de LR qui est incapable de dresser un programme parlant à l’ensemble des sensibilités de droite.

LR doit adopter une stratégie électorale qui lui permette d’accéder au second tour de la prochaine élection présidentielle, si ce parti ne veut pas disparaitre. Au vu du contexte politique électoral actuel, pour élargir le bloc électoral existant, il faudrait se concentrer sur les bourgeois, et les classes moyennes (principalement supérieures). En effet, pour cette échéance, il est très peu probable que la droite française puisse séduire les classes populaires partis après le mandat de Nicolas Sarkozy, voir les jeunes car c’est un parti de Gouvernement sans personnalité attractive pour cet électorat comme Emmanuel Macron à sa tête. Pour marcher sur ses deux jambes, la campagne de Youngkin est une bonne illustration, il faut savoir aussi bien parler d’économie que de protection de la civilisation, soit à peu près revenir aux fondamentaux de François Fillon. Au fur et à mesure de l’avancement de la campagne et de l’installation du clivage entre Emmanuel Macron et Éric Zemmour, il y aura un espace pour le ou la candidate des Républicains pour proposer les deux offres politiques, sans toutefois tomber dans une synthèse molle. Il s’agit ainsi de démontrer qu’ils sont capables de faire mieux qu’Emmanuel Macron sur l’économie, à savoir faire des réformes structurelles, réviser le périmètre de l’État pour mieux le rééquilibrer sur ses fonctions régaliennes, baisser le poids des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires ainsi que de débureaucratiser le pays pour libérer les énergies. De l’autre côté, si Éric Zemmour propose un constat sur les dangers portant sur notre civilisation, il n’est pas pour l’instant jugé crédible sur ces questions. La droite doit être capable de montrer qu’elle n’insulte pas ses électeurs (donc éviter les attaques inutiles), pour ensuite comprendre voir reprendre une partie du constat et y apporter des propositions de politiques publiques. Il s’agirait ainsi comme Youngkin, de parler à cet électorat en apportant deux précisions : nous partageons l’essentiel du constat, et il est plus important d’y apporter une réponse concrète même si elle doit être moins outrancière dans son approche que d’être dans la meilleure incantation théorique. Si cette posture ne convaincra certainement pas l’ensemble de l’électorat de Zemmour, il peut parler à une partie, notamment les bourgeois, cadres, et classes moyennes supérieures. Ces derniers ont notamment été sensibles à la posture présidentielle de François Fillon qui avait su se montrer radical sur le fond sans se montrer outrancier sur la forme.

Par William Thay, Président du Millénaire

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