Vers une COP mondiale contre le narco trafic ?

Note du Millénaire Justice et Sécurité

Pour un principe « dealer-payeur » sur le modèle de « pollueur-payeur »

Le narcotrafic est devenu une infrastructure transnationale intégrée aux flux économiques mondiaux, alors que sa gouvernance reste fragmentée, essentiellement pénale et sans pilotage stratégique. La note propose de s’inspirer de la gouvernance climatique, avec une conférence permanente, une revue multilatérale et un fonds dédié, et voit dans la France un moteur possible.

SP
Sarah PuglieseAnalyste du Millénaire
9 mars 2026
34 pages · lecture 8 min
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En bref

Le constat

Le narcotrafic est une infrastructure transnationale, mais sa gouvernance internationale reste fragmentée et essentiellement pénale.

La cause

Les conventions antidrogue n’ont ni objectifs contraignants, ni revue collective, ni financement, et les coûts pèsent sur les pays producteurs et de transit.

La conséquence

Il faut une gouvernance inspirée du climat, avec la France comme moteur d’une conférence permanente sur le narcotrafic.

Principaux constats
0148 tonnesde stupéfiants saisies par la Marine nationale en 2025.
021999lancement du Plan Colombie, qui n’a pas réduit durablement la production de cocaïne.
031961, 1971, 1988les trois conventions antidrogue, sans objectifs contraignants ni mécanisme de revue.
047 000 kmde côtes pour le Brésil, l’un des principaux points de sortie de la cocaïne vers l’Europe.

Avant-propos

Le narcotrafic constitue aujourd’hui bien davantage qu’un phénomène criminel : il s’est transformé en une infrastructure transnationale intégrée aux flux économiques mondiaux, exploitant les chaînes logistiques légales, les failles institutionnelles et les asymétries de la mondialisation. Malgré l’existence d’un arsenal juridique international ancien et relativement étoffé, la gouvernance globale de la lutte contre les stupéfiants demeure fragmentée, essentiellement pénale et dépourvue de pilotage stratégique coordonné.

L’Amérique du Sud illustre de manière particulièrement nette les limites structurelles de ce modèle. Concentration de la production, transformation des ports en nœuds logistiques du trafic international, fragmentation des groupes criminels, corruption institutionnelle et transfert massif des coûts sécuritaires vers les États producteurs et de transit composent un équilibre profondément asymétrique, tandis que les principaux bénéfices économiques du trafic demeurent largement captés par les marchés de consommation du Nord.

Dans ce contexte, le cadre juridique issu des Conventions de Vienne, s’il a permis une harmonisation minimale des incriminations et facilité la coopération judiciaire, ne fournit pas les instruments politiques nécessaires à une véritable gouvernance multilatérale : absence d’objectifs contraignants, de mécanismes d’évaluation collective, de financement structurant et de coordination stratégique permanente.

La France occupe une position singulière dans cette architecture. Acteur central du marché européen de la cocaïne, puissance maritime exposée, partenaire sécuritaire majeur en Amérique latine et État disposant d’une tradition reconnue de diplomatie multilatérale, elle dispose d’atouts crédibles pour initier une évolution du cadre international existant.

Cette note soutient que la lutte contre le narcotrafic gagnerait à s’inspirer du modèle de gouvernance climatique : responsabilité réellement partagée entre États producteurs, de transit et consommateurs, mécanismes multilatéraux de suivi, financement dédié au renforcement institutionnel et intégration systématique des dimensions sécuritaire, judiciaire, financière et logistique.

Elle propose ainsi les fondements d’une gouvernance internationale renouvelée, articulée autour de la création d’une conférence permanente sur le narcotrafic, d’outils d’évaluation collective des politiques nationales et d’une coopération Nord–Sud structurée, seule susceptible de répondre à une menace désormais pleinement systémique. En effet, depuis plus de quatre décennies, la lutte internationale contre le narcotrafic a contribué à transformer le narcotrafic en un système criminel mondialisé, hautement financiarisé, capable d’infiltrer les institutions publiques, de déstabiliser des régions entières et d’affecter directement la sécurité des États européens.

L’Amérique du Sud illustre aujourd’hui cette impasse stratégique : ports devenus plaques tournantes du trafic mondial, systèmes judiciaires sous pression, violence chronique, et États contraints d’assumer seuls un coût sécuritaire, politique et humain largement disproportionné au regard de leurs responsabilités réelles dans la chaîne globale de la drogue.

Or, cette configuration rappelle un autre défi transnational majeur : le changement climatique. Longtemps traité comme une somme de problèmes nationaux, il n’a commencé à être abordé de manière structurée qu’avec l’émergence d’une gouvernance multilatérale fondée sur la responsabilité partagée.

Dès lors, une question centrale s’impose : Comment construire une gouvernance internationale du narcotrafic fondée sur la responsabilité partagée, et quel rôle spécifique la France peut-elle jouer dans l’émergence d’un tel cadre multilatéral, à partir de l’expérience sud-américaine ?

Il s’agira d’abord d’analyser les limites du paradigme répressif hérité des années 1980 (I), puis de mettre en lumière les parallèles entre gouvernance climatique et lutte antidrogue (II). L’étude se concentrera ensuite sur l’Amérique du Sud comme laboratoire stratégique (III), avant d’examiner le rôle et les leviers d’action spécifiques de la France (IV). Enfin, l’article proposera des pistes stratégiques concrètes en vue de l’élaboration d’une gouvernance internationale renouvelée du narcotrafic. (V).

Operation Martillo 140927, de Petty Officer 3rd Class Cory Booth, via Wikiemdia Commons, domaine public. 

Les limites de la « war on drugs » et du cadre multilatéral

Un paradigme répressif hérité des années 1980. Sous l’impulsion des États-Unis et du Royaume-Uni, la drogue est assimilée à une menace sécuritaire prioritaire. Le paradigme repose sur trois piliers : criminalisation accrue, coopération policière internationale et pression sur les pays producteurs par une assistance sécuritaire conditionnée. Le Plan Colombie, lancé en 1999, a mobilisé plusieurs milliards de dollars sans réduction durable de la production, et la pression sur les zones de culture les a déplacées, ce que la littérature appelle « l’effet ballon ».

Des cartels centralisés aux réseaux fragmentés. Quarante ans plus tard, la stratégie n’a réduit les flux qu’à court terme. Les grands cartels ont laissé place à des réseaux mobiles, transnationaux, intégrés aux circuits commerciaux légaux. Les coûts humains et politiques se concentrent dans les pays producteurs et de transit, alors que les pays consommateurs restent relativement protégés.

Un socle juridique robuste mais une gouvernance faible. Les conventions de 1961, 1971 et surtout 1988 ont harmonisé les incriminations et facilité l’entraide judiciaire. Elles ne prévoient ni pilotage stratégique permanent, ni objectifs contraignants, ni revue multilatérale des politiques nationales, ni instruments financiers dédiés. La Convention de Palerme (2000) et la Convention de Montego Bay (1982) élargissent le cadre sans le structurer, la compétence de l’État du pavillon limitant les interceptions en haute mer.

Un système onusien sans pouvoir de contrainte. L’UNODC et la Commission des stupéfiants ont des compétences normatives, statistiques et techniques. Les négociations opposent prohibitionnistes et partisans de la réduction des risques, et le budget de l’UNODC repose largement sur des contributions volontaires.

Une coopération européenne sectorielle. Europol, Eurojust, le MAOC-N et le programme SEACOP montrent une montée en puissance réelle, mais sans pilotage politique global ni articulation complète avec les pays producteurs et de transit. Les Balkans occidentaux, le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest, où la Guinée-Bissau a été qualifiée de « narco-État » par certains rapports, forment autant de corridors de transit.

Narcotrafic et climat : une asymétrie Nord-Sud comparable

Deux régimes que tout oppose. Face au climat, la Convention-cadre des Nations unies (UNFCCC) repose sur trois principes : responsabilité partagée mais différenciée, mécanismes de suivi et dispositifs de financement. Le narcotrafic reste encadré par des conventions pénales, sans objectifs contraignants différenciés, sans évaluation multilatérale régulière et sans fonds dédié.

Des lieux de consommation séparés des lieux de violence. Les pays du Sud assument l’essentiel des coûts sécuritaires, tandis que les moteurs économiques du trafic, dont le blanchiment, la logistique portuaire et les circuits financiers, se situent majoritairement au Nord. Les revenus de la cocaïne se chiffrent en dizaines de milliards de dollars par an, blanchis par les systèmes offshores, les sociétés écrans, l’immobilier et les crypto-actifs.

48 tonnes

de stupéfiants saisies par la Marine nationale en 2025, selon des sources spécialisées en sécurité maritime.

Note, p. 25 et 26, d’après des sources spécialisées en sécurité maritime

L’Amérique du Sud, un laboratoire stratégique

La Colombie. Premier producteur mondial de cocaïne depuis plusieurs décennies, elle a vu sa production augmenter malgré les accords de paix avec les FARC en 2016 et les programmes contre les cultures illicites. La note l’explique par la faiblesse de l’État dans certaines régions rurales, la pauvreté des populations agricoles, la rentabilité de la coca, la fragmentation post-conflit et la corruption.

De nouveaux corridors. L’Équateur est devenu un point nodal via le port de Guayaquil. Les Caraïbes et la façade amazonienne servent de zones de stockage et de fractionnement, et la Guyane est exposée aux flux venus du Suriname et du Brésil. Le Pérou, troisième producteur mondial de feuilles de coca, exporte via Callao et Paita, et le Brésil, avec plus de 7 000 kilomètres de côtes, via Santos, Paranaguá et Itajaí.

Une infiltration jusqu’aux ports européens. Anvers, Rotterdam, Le Havre et Algeciras sont devenus des points d’entrée majeurs. Les réseaux corrompent des dockers, piratent des systèmes informatiques portuaires et utilisent des conteneurs « chevaux de Troie », en s’appuyant sur des relais diasporiques en Europe.

La place de la France

Un acteur central. La France est, avec le Royaume-Uni et l’Espagne, le premier marché européen de cocaïne, avec des ports exposés comme Le Havre et Marseille. Elle dispose de l’OFAST, de magistrats de liaison, de la coopération avec Europol et Interpol et d’un réseau diplomatique dense en Amérique latine, mais dans une logique principalement réactive et fragmentée.

Un atout distinctif. Sa tradition diplomatique multilatérale, dont l’Accord de Paris est le précédent emblématique, lui permettrait de jouer un rôle d’« État-architecte » et de porter à l’agenda international une conférence permanente sur le narcotrafic.

Penser une gouvernance internationale du narcotrafic, ce n’est pas projeter une utopie normative, mais répondre à une transformation profonde des équilibres criminels mondiaux.

Pour une gouvernance renouvelée du narcotrafic

Le narcotrafic est désormais une externalité globale systémique. La note envisage plusieurs pistes.

Une conférence multilatérale permanente, inspirée des COP climatiques, sous l’égide des Nations unies, réunissant États producteurs, de transit et consommateurs.

Un mécanisme de revue multilatérale des politiques antidrogue, pour évaluer leurs effets réels et leurs externalités régionales.

Un fonds international dédié au renforcement des systèmes judiciaires, portuaires, douaniers et financiers des États les plus exposés.

Des indicateurs communs et contraignants, portant sur les saisies mais aussi sur la réduction des violences, la corruption institutionnelle et les flux financiers illicites.

Des coopérations maritimes renforcées, intégrant pleinement les ports européens au même titre que ceux d’Amérique latine.

Une articulation entre sécurité, justice, diplomatie économique et lutte contre le blanchiment, pour traiter le narcotrafic comme une chaîne de valeur transnationale.

Un principe de « dealer-payeur », sur le modèle du « pollueur-payeur » climatique, en vue de responsabiliser les pays du Sud.

Conclusion

Le narcotrafic est une infrastructure transnationale intégrée, financière, logistique, politique et humaine, qui dépasse les capacités d’un État isolé. Le parallèle avec la gouvernance climatique suppose une coresponsabilité effective entre États producteurs, de transit et consommateurs et des instances permanentes de pilotage stratégique. L’Union européenne et la France ont, selon la note, une légitimité singulière pour porter ce cadre, en faisant du narcotrafic un objet pleinement diplomatique et non plus uniquement policier.

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Vers une COP mondiale contre le narco trafic ?

34 pages.

Citer cette note

Pugliese S., « Vers une COP mondiale contre le narco trafic ? », Note du Millénaire, 9 mars 2026, lemillenaire.org.

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L’auteur

Sarah Pugliese

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