Menaces sur le Groenland et intervention unilatérale contre l’Iran, Donald Trump impose une diplomatie de coercition digne du XIXème siècle qui ne vise plus seulement les adversaires de l’Amérique, mais aussi ses alliés. Il s’agit de son erreur stratégique la plus profonde car la puissance américaine, depuis 1945, ne repose pas uniquement sur sa force militaire ou économique mais sur un réseau d’alliances qui lui permet de projeter sa puissance et d’en partager les coûts. En fragilisant ce socle, Trump ne restaure pas la grandeur américaine mais l’isole en abîmant l’infrastructure qui constitue sa puissance.
Les alliances comme infrastructure de la primauté américaine
Depuis le début de la guerre froide, les alliances constituent le cœur de la puissance américaine. L’OTAN en est l’exemple le plus évident. Créée en 1949, l’alliance transatlantique a garanti une sécurité collective face à la menace soviétique, puis face au retour de la puissance russe. Elle a permis à l’Oncle Sam d’ancrer durablement sa présence militaire en Europe et de contenir les menaces sur le continent. En d’autres termes, l’alliance n’a jamais été un supplément moral de la puissance américaine : elle en a été l’architecture opérationnelle. Cette logique dépasse largement le seul théâtre européen à l’image des 800 bases américaines aux quatre coins du monde. Dans le Golfe, comme en Asie, Washington s’appuie sur ses partenaires non par sentiment, mais par nécessité stratégique. La puissance américaine a besoin d’alliés capables de relayer sa stratégie sur le terrain.
C’est cette combinaison qui a fait la singularité de la puissance américaine après 1945. L’hégémonie de Washington n’a jamais reposé sur la seule supériorité matérielle, elle a reposé sur sa capacité à transformer sa force en ordre. Ses alliances lui ont permis de rendre sa puissance moins coûteuse et plus acceptable. Même lorsque Donald Trump avait, lors de son premier mandat, obtenu certains succès diplomatiques, comme les accords d’Abraham de 2020, ceux-ci restaient encore inscrits dans une logique où les États-Unis organisaient un système d’alignements, de garanties et de convergences. Avec le mandat Trump II, cette logique semble céder la place à l’affirmation d’un rapport de force permanent, y compris avec ses alliés.
Trump : une vision transactionnelle des alliances
La politique étrangère américaine a pris un tournant radical au cours de la première année du second mandat de Trump. La mutation trumpiste inaugure une diplomatie fondée sur la transaction, la personnalisation du pouvoir et l’incertitude. Là où l’administration Biden opposait les démocraties libérales aux régimes autoritaires, Trump mêle rapport de force, dialogue opportuniste et recherche de deals, quel que soit la nature du régime en face. Il cherche à imposer un rapport de domination dans une relation bilatérale comme au Vénézuéla qu’il a transformé en « pays client ». Tel un parrain de la mafia, l’alliance à la Trump devient une relation asymétrique, réversible, suspendue à la volonté du président américain. La sécurité se transforme en transaction, la fidélité en preuve de soumission, le partenariat en variable dépendante du rapport de force du moment.
C’est ce que révèlent les menaces sur le Groenland ou le Canada comme un potentiel 51ème Etat : les alliés ne sont plus des partenaires souverains mais des vassaux à brutaliser. C’est l’expression d’une diplomatie où les alliés deviennent secondaires face à la volonté d’affirmation de la puissance. De ce point de vue, la guerre contre l’Iran produit le même effet. Elle place plusieurs alliés dans une position intenable. En Europe, les réactions sont vives ; dans le Golfe, plusieurs partenaires se sentent pris en étau dans une guerre régionale qu’ils n’ont pas demandée et qui menace directement leurs modèles de stabilité, de sécurité et de développement. Ce n’est pas un détail. En maltraitant ses alliés, Trump transforme un système de fidélité en système de vulnérabilité. Il rappelle certes à ses partenaires qui commande, mais il leur donne surtout une raison supplémentaire de ne plus vouloir dépendre exclusivement de Washington. Ainsi, Trump valide le célèbre adage d’Henry Kissinger : « Être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être son ami est fatal ». Le président américain donne un véritable prétexte à ses alliés pour prendre leurs distances comme le révèle un sondage Politico de février 2026. Seulement 25 % des Français et 24 % des Allemands estiment qu’il est préférable de dépendre de l’Amérique de Trump plutôt que la Chine. Or, ils sont 34% des Français et 40 % des Allemands à penser qu’il est préférable de dépendre de la Chine.
Quand les alliés décrochent, la multipolarité accélère
En voulant restaurer la grandeur de l’Amérique par le biais du « peace through strenght », Trump pourrait bien accélérer le mouvement de recul de la centralité américaine qu’il prétend freiner. En effet, la multipolarité ne progresse pas seulement du fait de la montée en puissance de la Chine, de l’autonomie stratégique de la Russie ou du réseau des BRICS+. Elle progresse parce que les alliés de l’Amérique cherchent à se détacher d’elle. En Europe, la brutalité de Trump redonne du crédit à l’idée d’autonomie stratégique cher au président Macron. Les efforts de diversification commerciale, qu’il s’agisse du MERCOSUR ou du rapprochement avec l’Inde, prennent alors une signification nouvelle en vue de réduire la dépendance à une puissance devenue trop imprévisible. Dans le Golfe, la logique est comparable. Les alliés traditionnels des États-Unis ne se convertissent pas soudainement à l’anti-américanisme ; ils cherchent à limiter leur exposition à une stratégie américaine désormais perçue, par moments, comme un facteur d’instabilité régionale davantage que de protection et de garanti de stabilité.
Sur le long terme, une Amérique isolée risque d’aboutir à une Amérique affaiblie. La remise en cause de ses alliances traditionnelles et l’approche transactionnelle de la diplomatie produisent un effet corrosif sur sa puissance. Une superpuissance peut résister à la contestation de ses adversaires, elle résiste beaucoup moins bien à l’érosion silencieuse de la confiance de ses partenaires. Lorsque les alliés cessent de convertir la puissance américaine en influence partagée, c’est toute la capacité des États-Unis à structurer le système international qui commence à se fissurer. Trump croit restaurer la force de l’Amérique. En réalité, il risque d’en fragiliser le principal avantage historique d’une puissance qui s’est imposée par sa capacité à organiser un ordre et un système d’alliances stable.
Sean Scull est géopolitologue, chargé d’études États-Unis du Millénaire, auteur du rapport « Le trumpisme survivra-t-il à Donald Trump ? Le bilan de 10 ans de trumpisme » et auteur de « le Populisme, symptôme d’une crise de la démocratie, comment le néolibéralisme a triomphé en France et en Suède » aux éditions L’Harmattan.
Clémentine Cecillon est analyste du Millénaire et co-autrice du rapport « Pourquoi Donald Trump veut récupérer le Groenland ? »
Pour soutenir nos analyses ou nous rejoindre pour rendre sa grandeur à la France
Crédit photo : Meeting of the North Atlantic Council at the level of Heads of State and Government – 2025 NATO Summit in The Hague, de NATO North Atlantic Treaty Organization, via Flickr, sous licence CC BY-NC-ND 4.0

Add a Comment